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Questions de classe(s)

L’été 2016, les attentats, le burkini et l’hystérisation du « débat » identitaire

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Qu’il est rassurant parfois de se dire qu’on ne peut pas tomber plus bas, qu’à ce stade on ne peut plus faire pire. Il est néanmoins peu rassurant de se rendre qu’on se dit cela de plus en plus souvent… C’est encore le cas lors de cet été 2016. L’attentat de Nice et l’assassinat du curé de Saint Etienne du Rouvray nous ont transporté dans une radicalisation du débat identitaire et rien ne semble arrêter l’extrême droitisation des débats.

Tout n’a pas commencé ce soir du 14 juillet sur la Promenade des Anglais à Nice, ni dans cette église le 26. La société en général, soumise à un discours politico-médiatique quotidien, semble s’être détournée de tous types de relativisation, réflexion ou compréhension. Prise dans un temps ultra-court, les derniers verrous du discours islamophobe et raciste sautent les uns après les autres dans une atmosphère de peur panique presque inexorable.

On peut cependant revenir sur cette notion de temps et proposer une construction chronologique de cette islamophobie devenue hystérique. Le temps court suppose les deux dernières années tragiques que l’on a du vivre et subir : la première série d’attentats de janvier 2015 (Charlie Hebdo, gendarmes, Hyper Casher), puis celle de novembre 2015 ont bien évidemment traumatisé l’ensemble de la population vivant en France. La peur collective était née certes mais certaines digues semblaient tenir, même si nous étions nombreux à soutenir qu’il fallait nous montrer vigilant-e-s. Personne ne découvrait les violences mortifères de certaines tendances islamistes ni les conséquences dangereuses et clivantes qu’elles pouvaient entraîner. Un temps moyen, né le 11 septembre 2001, avait inauguré ces « temps modernes » ; et un temps long et plus spécifiquement français, celui de la question coloniale non résolue (en particulier la question algérienne) avait déjà préparé le terrain d’une question identitaire forcément complexe puisque enveloppée d’oubli, de traumatisme et de contrefaçons de l’histoire…

Viennent donc les horreurs de juillet : un meurtre de masse lors d’un rassemblement populaire puis l’assassinat d’un prêtre lors de son office. Deux faits qui diffèrent certes, mais qui choquent sans aucun doute un bon nombre de personnes. La suite est terrible puisqu’il n’y a désormais plus de limite à la stigmatisation des musulmans. Certain-e-s élu-e-s ou responsables politiques les sommèrent donc de manifester leur opposition au terrorisme, on en remis une couche sur le communautarisme (qui ne concernerait que les musulmans), un test de radicalisation à l’école fut proposé par un candidat UMP, les réseaux sociaux furent rapidement saturés pas les amalgames plus que douteux mais également les appels à la haine et à la vengeance… Puis vint au début du mois d’août ce nouveau débat ou « polémique », la nouvelle affaire Dreyfus de cette réaction qui se structure, celle qui terroriserait les plages française : le burkini.

Le sujet semble en effet passionner la presse mais aussi la classe politique depuis quelques jours. Si les jeux olympiques n’avaient pas lieu il est fort à penser que le burkini ferait la une de tous les journaux télévisés cette dernière semaine. Il suffisait donc d’une étincelle pour mettre le feu à une plaine prompte à s’enflammer dans ce contexte… On peut donc s’interroger sur ce phénomène français : la fascination pour le textile religieux !

On ne reviendra pas sur l’inénarrable débat sur la loi portant sur les signes religieux ostentatoires à l’école (que tout le monde appelle désormais loi sur le voile, ce qui montre bien qu’elle fut dirigée à l’école contre les musulmans), ni sur la loi sur la burqa. Ce qui gêne dans le port du burkini sur les plages françaises ? Sans aucun doute le rapport de notre société sur le corps des femmes. Cela pourrait nous rappeler les crispations auxquelles on pouvait assister il y a une cinquantaine d’années lorsqu’apparurent les premiers bikinis ou les seins nus. Il faut remarquer l’absence de l’avis des femmes concernées par le burkini ces derniers jours. Notre société patriarcale donne en effet majoritairement la parole à des hommes de pouvoir donnant ainsi l’impression d’autoriser, et ici d’interdire, les choix de femmes. Une femme, et d’autant plus ici une femme musulmane, ne pourrait donc pas choisir librement de s’habiller comme elle le souhaite. La seule piste évoquée pour expliquer le choix burkinien serait la religion et ce choix serait un étendard politique, voire même une forme d’impérialisme salafiste sur « nos » plages. Pas question ici pour nos brillants analystes d’élaborer d’autres hypothèses : personnes mal à l’aise dans son rapport à la nudité, protection face aux regards potentiellement libidineux de certains hommes. Caroline Fourest tenant ici le pompon de la médiocrité, prétendant que « Si quelqu’un est si mal à l’aise avec son corps et croit en la pudeur, il peut tout simplement éviter de se baigner en public et choisir des espaces plus pudiques... Comme une piscine privée ou sa baignoire. »

Il serait donc intéressant de faire une liste des propos de l’ensemble des politiques et des éditorialistes ces derniers jours quant à ce nouveau phénomène. Si certaines voix sont discordantes (à gauche du PS surtout) la majorité des dirigeants politiques et médiatiques adopta la même logorrhée : soutien total aux arrêtés des maires, le dernier en date étant le Premier Ministre lui même (mais pouvait-on attendre autre chose de Valls ?!). La course à la présidentielle et en particulier les primaires de la droite et du centre (qu’on pourrait rebaptiser en primaires de la droite dure et de la droite extrême) encouragea les concurrent-e-s dans cet épisode hystérique à des propos totalement irresponsables. Difficile de retracer l’ensemble des outrances, mais deux « idées » se dégageaient : le burkini va à l’encontre des valeurs fondamentales de notre pays (sans préciser quelles étaient ces valeurs), le burkini est une atteinte à l’égalité hommes-femmes. Amusant de constater l’importance que prennent ces valeurs pour nos dirigeant-e-s lorsqu’il s’agit de pointer du doigt l’islam et les musulmans. Si, pas trop bêtes, on devine que ces valeurs fondamentales sont le triptyque liberté-égalité-fraternité, il n’est pas difficile de démontrer le peu de cas qu’ils-elles s’en font quand il est question de débat plus important : que dire de l’égalité face au passage en force de la Loi Travail ? Que dire de la liberté lorsque l’État d’urgence est constamment renouvelé ? Et enfin que dire de la fraternité quand les « représentant-e-s » de l’État stigmatisent quotidiennement une ou plusieurs parties de la population ? Quant à la laïcité, l’évocation même de son nom sert systématiquement d’arme à l’encontre des musulmans. Ceux-elles qui s’en réclament et répètent inlassablement ce mot durant leurs discours ne remettent jamais en cause le concordat d’Alsace-Moselle alors qu’il s’agit d’une anomalie totale : les impôts de tous-tes financent encore aujourd’hui l’enseignement religieux. Ainsi cette vieille idée de la Nouvelle Droite qui a inspiré le « nouveau » FN a définitivement fait son chemin dans l’ensemble du champ politique.

Côté médiatique la polémique fut relayée comme il se doit, dans un contexte estival très favorable à ce type de fait divers (qui fait diversion comme disait Bourdieu). Il fut donc question de l’Affaire dans de nombreux JT, quotidiens nationaux et régionaux, hebdomadaires… Peu de voix discordantes là non plus. Le rôle de passe-plats des déclarations politiques fut assuré. On sortait du « noeud » social de la contestation de la Loi travail, et les journalistes de plateau retrouvaient le petit confort des sujets identitaires et sécuritaires, sans hésiter à donner une dimension incroyable à ce nouveau voile islamique.

La question sociale a donc été éjectée la semaine même de la promulgation de la loi travail. Il semble donc que l’on se dirige à pas forcés vers une radicalisation de la question identitaire (et sécuritaire par-dessus le marché). Le contexte électorale n’augure rien de bon, la rentrée ne sera pas de tout repos.

Le constat est dur pour nous, syndicalistes, progressistes, partageux et solidaires. Il semble parfois impossible de se faire entendre lors de ces périodes d’hystérie collective organisées par les dominants. Malgré cela nous devons poursuivre et renforcer nos projets politiques, proposer nos idéaux, toujours montrer nos horizons et nos pratiques. La lutte sociale est quotidienne même sous les cris sans cesse plus puissants des réactionnaires.

Julien Ollivier
CNT-SO 13
Professeur de lettres-histoire en Lycée Professionnel

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