Débats & alternatives

Trains no kids et crise de la reproduction sociale

De nombreuses réactions indignées circulent sur les réseaux sociaux quant à l’annonce de la création de voitures dites « no kids » dans certains TGV de la SNCF. Il s’agit d’un service appelé « Optimum » qui est le service première classe de la SNCF. L’annonce a suscité de nombreuses réactions indignées chez les militant·es enfantistes considérant ce « service » comme le signe d’un « adultisme » grandissant dans la société. « L’adultisme est en train de prendre une proposition énorme, explique Claire Bourdille, fondatrice du collectif Enfantiste1 dans une story Instagram. Elle exclut les enfants de moins de douze ans alors qu’elle n’a jamais fait l’effort d’inclure réellement les enfants ».

Ce billet n’a pas vocation à relativiser la domination des adultes sur les enfants mais à ouvrir une discussion au sein des perspectives enfantistes sur les liens entre adultisme et division capitaliste du travail. Sachant que Sarah El Haïry, la haute commissaire à l’enfance du gouvernement, participe aussi à ce tonnerre d’indignation (« Lorsqu’on donne le sentiment que le confort des adultes passe par l’absence d’enfant, c’est choquant » dit-elle à BFM), il importe de proposer des lectures plus politiques des événements afin de ne pas contribuer à un enfantisme d’état à vocation familialiste. C’est d’ailleurs ce que font les militant·es infantistes en parlant d’adultisme, mais il me semble que l’adultisme gagnerait aujourd’hui à être compris de manière conjointe avec l’ensemble des rapports sociaux dans leur totalité.

Exclusion des enfants et gentrification des espaces sociaux

L’adultisme ou domination adulte est le terme qui décrit de manière systémique la domination des adultes sur les enfants. Comme d’autres rapports de domination, il s’inscrit à la fois dans des interactions quotidiennes, mais aussi dans la culture et les institutions. Comme le fait remarquer le compte Instagram Adultissime au sujet des espaces « no kids », « il s’agit d’une « discrimination adultiste […] sans considération pour les droits ou les besoins des enfants … alors même que l’âge fait partie des critères de discrimination reconnus par la loi ». Le compte pointe alors une forme de « misopédie » (« la haine ou l’intolérance des enfants »).

Dans sa publication, Claire Bourdille poursuit ainsi « si ce sont les enfants [qui sont exclus], c’est quoi la prochaine étape. Si on exclut les enfants, il y aura d’autres parties de la population qu’on exclut aussi ». Elle semble reprendre l’idée de l’adultisme comme « berceau des dominations ». L’expression vient du travail de l’anthropologue Dorothée Dussy2 qui, à la suite de nombreux·ses militant·es contre la domination adulte, considère l’inceste comme une mécanisme d’intériorisation et de socialisation à la domination. Toutefois, ici cette idée de « domination » première contribue à renforcer un angle mort de cette polémique : le TGV est déjà un espace excluant pour toute une partie de la population. En effet, les réformes néolibérales de la SNCF ont conduit à une segmentation sociale de l’offre de transport et une augmentation du prix du billet de TGV. « 78 % des clients TGV et 68 % des clients OUIGO ont un revenu mensuel net par ménage supérieur à 2 000 € contre environ 60 % des ménages dans l’ensemble de la population française, indique une enquête de 2019. 40 % des clients TGV et 28 % des clients OUIGO se situent dans la tranche la plus élevée (plus de 4 000 €) qui constitue seulement 20 % de la population française ». L’offre « Optimum » de la SNCF rentre dans cette politique de la SNCF de gentrification du transport ferroviaire et d’investissement sur des trajets rentables dans des logiques de métropolisation. Le journal La Grappe résumait la logique des lignes à grande vitesse dans un article sur la ligne TGV Bordeau – Toulouse comme ceci : « La multiplication de ces nouvelles lignes rapides montre que les populations les plus précaires et les plus dépendantes aux transports en communs ou à la voiture doivent s’adapter à la transformation destructrice de leur territoire et du pillage des ressources énergétiques pour en faire profiter d’autres. De ce fait, le fossé volontairement creusé par les aménageurs entre les bénéficiaires de la ligne, les riches, et les exclus, les pauvres, et de plus en plus profond. »

Voiture pour enfant dans un train suisse.

Ainsi, avant les « enfants », ce sont d’abord l’intégralité des classes populaires, mais aussi des habitant·es des territoires en dehors des dynamiques de métropolisation qui sont exclus des TGV.

Le no kids et la crise de la reproduction capitaliste

Alors, la bourgeoisie n’aime-t-elle pas les enfants ? Et même… ses propres enfants ?

A mon sens, l’analyse de l’adultisme gagnerait ici à s’inscrire dans le cadre d’une analyse marxiste de la reproduction sociale. L’exclusion des enfants d’un certain segment de l’offre de transport de la SNCF me semble devoir être rapproché d’une autre exclusion des enfants : celle de la sphère de la production dans le cadre de la division capitaliste du travail. La militante féministe marxiste Mariarosa dalla Costa analysait ainsi l’exclusion des enfants de la sphère de la production : «  Dans notre société, les moins puissants sont les enfants, eux aussi non salariés dans la société du travail salarié. Autrefois, ils étaient (et le sont toujours, par exemple dans les sociétés tribales) considérés comme partie intégrante de l’activité productive de la communauté. Le travail qu’ils effectuaient faisait partie du travail social total et était reconnu comme tel. […]
Et après les hommes, les premier·es à être exclu·es [de la famille] ont été les enfants. On les a envoyé·es à l’école. Non seulement la communauté pré-capitaliste a cessé d’être un centre de production, mais encore elle a cessé d’être un centre d’éducation. »3

A ce titre, l’exclusion des enfants de certaines voitures des TGV peut être interprétée comme l’inclusion de ces espaces à la sphère de la production capitaliste. Tout comme on n’emmène pas son enfant au boulot, on ne l’emmène pas dans le TGV qui a vocation être un lieu de travail. Ce qui est d’ailleurs sous-entendu par le choix de la SNCF de proposer cette offre « en semaine », c’est-à-dire du « lundi au vendredi ». Ce qu’explicite le/la journaliste du journal Le Monde qui écrit un article sur le sujet : « Ce n’est pas un hasard si l’offre Optimum plus n’est, pour l’heure, valable qu’entre Paris et Lyon : 40 % des voyageurs sur cette ligne sont des professionnels, bien plus qu’ailleurs sur le réseau à grande vitesse ». C’est aussi cette perspective qui permet à Sarah El Haïry d’atténuer sa critique : « Je comprends que quand on voyage en loisirs, ce n’est pas comme quand on voyage pour le travail, que l’on a besoin de services spécifiques ». A cet égard, l’exclusion des enfants de ces voitures de TGV nous rappelle que le TGV n’est pas un service public. « Quand on parle des prix des TGV, il faut rappeler une évidence : ce n’est pas un service public, assumait Jean-Pierre Farandou le patron de la SNCF dans les colonnes du Progrès début 2025. L’activité TGV doit gagner sa vie, il n’y a pas de subvention. »

« Il y a de plus en plus d’espace où on exclut les enfants […] on déplace les parcs au périphérie des villes parce que ça fait trop de bruits » expliquait Claire Bourdille dans le post déjà cité. Son propos fait échos à une enquête menée par le média Reporterre dans un article intitulé « Menaces, plaintes… Les enfants réduits au silence jusque dans les cours de récréation ». L’article recense ainsi plusieurs conflits de voisinage liés au bruit entre des voisin·es et des espaces accueillant des enfants. L’article dénonce l’atteinte aux droits de l’enfant, mais donne aussi la voix à un sociologue qui souligne les liens entre cette intolérance aux enfants et les logiques « économiques et entrepreneuriales » et « l’embourgeoisement des centres-villes ». « Le bruit est moins toléré dans les couches favorisées, explique le sociologue Daniel Stoecklin. La gentrification accentue donc cette intolérance et finit par écarter les populations bruyantes ». Un des arguments avancé contre le bruit des cours de récréation est l’importance croissante du télétravail dans les espaces résidentiels. Ce que je retraduirai par la relocalisation d’activité de production dans les espaces traditionnellement liées à la reproduction sociale. « C’est exactement de cette chambre à soi [en référence à Virginia Woolf] dont le télétravail vient me déposséder de manière à l’incorporer à la sphère de la production, à la mettre au service de mon employeur » écrivait Étienne Simard pour la revue Ouvrage en 2020. Avant de conclure « le télétravail brouille et rend encore plus poreuse la frontière entre travail et hors travail ». Or, cette redéfinition des frontières entre espaces productifs et espaces de « non-travail » – qu’on qualifierait plutôt d’espace « reproductif » (de la force de travail) ou de travail domestique – entraîne des conflits quant à la question du travail de « production » des enfants.

Toutefois, l’exclusion des enfants dans les espaces de loisirs ou le tourisme n’est pas imputable uniquement à la transformation de la sphère de la production des travailleurs·ses les plus favorisé·es, mais aussi d’une transformation des enjeux de reproduction sociale. Dans le podcast Les adultes de demain, l’anthropologue Jean-Didier Urbain relève un paradoxe intéressant, cette tendance « misopède » est concomitante avec une difficulté pour les parents à déléguer le travail de soin aux enfants. Il évoque « le déclin des colonies de vacances », mais aussi celui du travail de gardiennage et maternage des grands-parents. « Il y a eu tout un système qui a disparu et les parents se sont retrouvés face à leurs enfants tout le temps » résume-t-il. Ce qu’il décrit, c’est ce qu’en paraphrasant les féministes marxistes, on pourrait appeler une intensification du travail reproductif, en lien avec la disparition des relais collectifs de ce travail. Cette intensification dans la sphère de la reproduction doit être corrélé aux mutations de la sphère de la production elle-même : intégration massive des femmes au salariat, précarisation et intensification du travail etc. La militante et sociologue Fanny Gallot souligne la « crise de la reproduction sociale » que traverse notre époque. Pour le journal Politis, elle écrit :

« Ces modalités d’empêchement d’une vie paisible représentent une tension permanente du capitalisme, partagé entre la maximisation des profits pour quelques-uns tout en demandant aux autres de continuer à travailler. Mais avec le néolibéralisme et sa nouvelle phase actuelle, la vie est littéralement rendue impossible pour la population. On ne gagne plus assez d’argent mais en plus, tout ce qui garantissait cette « continuité capitaliste » est en train de craquer. Cet effondrement concerne nos enfants mais aussi nos parents, qui ne peuvent plus être accueillis sereinement dans des structures d’accueil dégradées, ou qui sont obligés de travailler toujours plus longtemps. Il y a une colère globale parce que la reproduction sociale est en crise. »

Face à cette crise, on peut émettre l’hypothèse d’une reconfiguration du travail reproductif dans certains strates favorisées des travailleurs·ses. D’un côté, certains espaces de vie sont intégrés à la sphère de la production (le TGV, l’espace domestique dans le cadre du télétravail). De l’autre, la sphère de la reproduction est segmentée entre la reproduction de la force de travail du/de la travailleur·se elle/lui-même d’un côté avec des formes de rationalisation de la reproduction de la force de travail (management de soi, pratiques de bien-être, développement des pratiques sportives) dans laquelle on peut intégrer les espaces « no kids ». De l’autre,la marchandisation d’une partie du travail reproductif sous la forme de service à la personne(pour les enfants, pour le ménage…). Enfin, les temps dédié au travail de « production d’enfants » sont eux aussi marqués par une intensification, comme le montre le développement d’une « parentalité intensive » décrite par de sociologues et dont témoigne l’expansion croissante de l’accompagnement à la parentalité4. Si on peut identifier des tendances misopèdes dans les classes moyennes supérieures, leurs enfants sont aussi la cible de nouveaux marchés de l’éducation, que cela soit concernant les écoles privées, les activités périscolaires ou les colonies de vacances.

  1. Sur l’enfantisme comme combat contemporain et le collectif du même nom, lire Claire Bourdille, Enfantisme, La mer salée, 2025 ↩︎
  2. Dorothée Dussy, Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, La Discussion, 2013 ↩︎
  3. Mariarosa dalle Costa, Femmes et subversion sociale, 2023, Entremonde ↩︎
  4. Voir par exemple le travail de Sandrine Garcia, Le goût de l’effort. La construction familiale des dispositions scolaires, 2018, Presses universitaires de France. ↩︎

Arthur Serret

Professeur des écoles dans le 19ème arrondissement à Paris / Sud Éducation Paris et Questions de classe(s)

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