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Detroit : Pas d’accord pour crever. Une étude de la révolution urbaine (1967 - 1975), Dan Georgakas et Marvin Surkin

, par Rédaction2

Pas d’accord pour crever !

Maintenant, debout !

Ville de l’automobile (Chrysler, General Motors) et de la Motown, le célèbre label de musique noire, haut lieu de la contre-culture blanche et de la musique électronique, Detroit fut aussi un foyer important de la contestation sociale dans les années 60 et 70.

La population noire, largement majoritaire dans la ville, est confrontée à des conditions vie difficiles et doit supporter de fortes discriminations raciales. L’histoire de la ville est émaillée de révoltes urbaines, mais aucune n’a marqué la mémoire collective comme la « Grande Rébellion » de 1967, l’une des plus étendues et des plus coûteuses que les États-Unis ait jamais connues. Au début des années 70, elle est encore dans les cœurs et dans les têtes.

C’est dans ce contexte qu’émerge la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires. Laïque et urbaine, elle se bat moins contre les Blancs que le système capitaliste. Si elle adopte parfois une rhétorique nationaliste qui rappelle celle des Black Panthers, elle ne se préoccupe pas autant de son image auprès des grands médias et se méfie des actions spectaculaires qui font seulement illusion. Surtout, elle cherche d’emblée à s’implanter dans les usines pour s’adresser aux ouvriers. Ses méthodes ressemblent à celles des IWW (1) et, d’une façon générale, s’inspirent des pratiques du syndicalisme révolutionnaire : grèves sauvages, occupations, tracts incendiaires contre les conditions de travail ou le racisme, démocratie à la base. On comprend pourquoi les militants et activistes vont s’affronter au syndicat réformiste - l’UAW. La Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires n’est pas un parti, mais plutôt un comité de coordination qui organise des noyaux de militants sur les lieux de production et dans les quartiers populaires. Si ces groupes avaient été suffisamment structurés, ils auraient bien pu devenir une forme de syndicalisme alternatif.

Elle avait aussi conscience que les préjugés racistes, largement utilisés par les classes possédantes pour imposer leurs intérêts, divisaient la classe ouvrière et empêchaient une action anticapitaliste d’envergure. C’est pourquoi elle tenta d’unifier le combat pour l’émancipation en mettant en avant les antagonismes de classes plutôt qu’une idéologie basée seulement sur la notion de race ou de culture opprimée. On peut mettre à son actif la convergence dans la lutte pour la reconnaissance et l’égalité de traitement des travailleurs noirs et arabes, une minorité issue des dernières vagues migratoires et particulièrement dominée.

Un sentiment nouveau de libération

La Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires est convaincue que la lutte pour l’émancipation passe également par l’éducation. Des militants prennent un temps le contrôle du journal de l’Université d’État de Wayne pour en faire « la voix de la Révolution ». Ce sera Inner City Voice, un média dirigé contre la culture officielle et œuvrant pour une forme nouvelle de mobilisation, d’éducation et de transformation politique. Si les éditoriaux sont dans la lignée de l’idéologie gauchiste caractéristique de l’époque, le reste du contenu est beaucoup plus ouvert et peu rivaliser avec la presse grand public.

L’organisation s’appuie également sur des librairies et des forums de lecture. Le groupe From the ground up (du bas vers le haut) porte ainsi la guerre sociale jusque dans la culture. Des membres de la Ligue vont même faire un film, Finally Got the News, pour diffuser plus largement leurs idées dans tout le pays. Ils n’hésitent parfois pas à investir les lieux du pouvoir. Un juge ouvertement marxiste et proche de la Ligue se fera même élire à la cour d’assise de Detroit dans la but de transformer le système judiciaire.

Des tensions finissent par apparaître, les uns souhaitant se concentrer sur un travail local et en direction de la classe ouvrière, les autres cherchant à se développer à une échelle plus importante en nouant des contacts sur les autres continents. La question de la participation aux élections municipales divise également le noyau dur des militants. L’organisation a aussi du mal à trouver la bonne articulation entre la lutte pour la reconnaissance des minorités et le passage au communisme. Elle n’a pas su non plus donner toute leur place aux femmes.

A partir du début des années 1970, l’industrie automobile est en déclin et les dirigeants veulent en finir avec la culture ouvrière subversive. Ils comptent sur un énorme plan de réaménagement urbain autour d’un Renaissance Center à 350 millions de dollars pour relancer l’activité économique. Si la modernisation capitaliste a eu raison du mouvement de contestation des années 60 et 70, elle n’a pas enrayé le dépérissement du centre ville. Autrefois cinquième métropole du pays, Detroit est passé de 2 millions à 700 000 habitants. Durement touchée par la crise de 2008, la Motor City a des allures de cité fantôme. Des ruines sortent pourtant des jardins urbains, comme si la débrouille donnait des idées pour un nouveau droit à la ville. Amaredine Mudejar

Detroit : pas d’accord pour crever. Une révolution urbaine (1967 - 1975), Dan Georgakas et Marvin Surkin, Agone (Mémoires sociales), 2015, 358 p., 24 €.

(1) Les Industrials Workers of the World, la grande organisation syndicaliste révolutionnaire américaine créée en 1905 et particulièrement active au cours de la première moitié du XXe siècle. Voir Á l’école des IWW, N’Autre école n° 39, printemps 2015.

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