Texte libre – extrait du Dictionnaire des pédagogies critiques
Le texte ci-dessous est l’entrée « Texte libre » du Dictionnaire des pédagogies critiques coordonné et édité par le collectif Questions de classe(s) (vous pouvez le commander ici).
Texte libre
Magali Jacquemin et Arthur Serret,
professeur·es des écoles,
ICEM – pédagogie Freinet et Questions de classe(s)
Le texte libre est une pratique centrale en pédagogie Freinet. Il s’agit avec elle d’assurer la libre expression des enfants à l’école et ce dès le plus jeune âge. De manière plus ou moins quotidienne, dans le cadre d’activités libres d’écriture, l’enseignant.e met à la disposition de ses élèves ce moyen d’expression. Il incarne l’idée de partir de l’enfant, de ses affects, centres d’intérêts ou besoins pour construire des apprentissages, ainsi que le projet politique d’une éducation démocratique qui permettrait à tous et toutes de s’exprimer. Destiné à être publié dans un journal de classe ou sous forme de petits livres à l’aide d’une imprimerie, le « texte libre » comme pratique pédagogique entre en écho avec la culture de l’écrit du mouvement ouvrier où les ouvriers typographes occupèrent une place centrale. Enfin, la pratique du texte libre ancre l’expression dans la culture écrite et raccroche in petto l’enfant à la culture scolaire.
Dans nos classes, cette activité se pratique dès le jour de la rentrée. Avant de commencer, on énonce ensemble : un texte libre, c’est quoi ? Un texte dans lequel on peut écrire absolument tout ce que l’on veut. Ce peut être une histoire inventée ou une histoire vécue, une poésie, une chanson, une recette de cuisine, un compte-rendu, … Ce que vous voulez ! On peut y parler de tout, comme on a envie ! Chez les plus petit·es, au départ, cela peut passer par le dessin, comme support à une dictée à l’adulte, qui se met au service de l’enfant. Libre, nous avons dit ! Le soir de la rentrée, nous sommes face à une vingtaine de manuscrits dont nous ôtons les erreurs d’orthographe, que nous ponctuons quand il le faut et, le lendemain chacun.e recopie au propre son texte dans son cahier d’écrivain·e, ainsi élevé au rang de chef d’œuvre. L’année commence là ; pour la production d’écrits comme pour la lecture et l’étude de la langue puisque c’est à partir de l’expression des enfants que nous allons ensuite travailler toute l’année en français.
Dans cette pratique se niche l’un des fondements de la pédagogie Freinet : partir, pour travailler, de la culture des enfants, de leurs réalités et de leurs propres représentations. Au début, naissent bien souvent des récits de vacances et de voyages, de meilleurs souvenirs aussi, des portraits familiaux encore. Certain·es camarades nomment cette première expérience enfantine de l’écriture « faire le tour de sa propre maison ». Peu à peu émergent alors la récréation, le club de foot et le cours de danse, le square, la forêt. Lorsque les récits de fiction apparaissent, ils se calquent tantôt sur les séries et animés ou manga à la mode, peuplés derrière leurs super-héros de morts, d’horreurs et de violences, tantôt sur des rêves de réussites footballistiques ou de gratte-ciels dubaïotes, tantôt sur les contes connus de toustes, teintés derrières ses jolies princesses et autres valeureux princes de stéréotypes, de culture de l’inceste et du viol. Pour le dire autrement, bien souvent, ces textes expriment librement les fantasmes de nos sociétés hétérosexistes et capitalistes qui, déjà, se trouvent bien ancrés dans l’âme des enfants.
Si Elise et Célestin Freinet vantaient les mérites de textes qui parlaient de la réalité sociale et matérielle des enfants, rares sont les textes aujourd’hui qui composeraient une littérature prolétarienne enfantine, qui exprimerait les galères d’ascenseur, les violences policières, l’absence d’un père gardien de nuit, l’histoire migratoire d’une mère célibataire ou les violences intrafamiliales. Se logent dans les textes des élèves, comme dans ceux des grand·es écrivain·es, des stéréotypes sociaux dont on peut difficilement célébrer le caractère émancipateur. Pour cela, il faut un travail qui permet la formation de la subjectivité de nos élèves, et non pas simplement proclamer leur liberté d’expression. Car, en vérité, est-il si naturel pour un enfant de prendre réellement la parole ?
En outre, on peut se demander si ce qui s’exprime avant tout à travers le texte libre, ce n’est pas les inégalités des enfants face au langage et à l’expression écrite. Lorsque les élèves d’une classe commencent à écrire « librement », la classe résonne d’une enthousiasmante diversité de récits. Les lectures de textes d’enfants sont souvent plus surprenantes, plus vivantes et plus authentiques que la lecture de rédactions issues d’une même consigne. Toutefois, cette disparité de textes révèle aussi les grandes inégalités entre les enfants quant à leur maîtrise de l’écrit entre celleux qui réussiront à « librement » intégrer les normes de l’écrit, qu’il soit libre ou non, et les autres. L’idéal d’expression libre ne doit pas conduire les enseignant·es à laisser leurs élèves démuni·es, sans étayage ni outils.
S’intéresser au texte libre à l’aune des pédagogies critiques nous oblige à renoncer à un imaginaire qui comprendrait la liberté comme spontanéité ou libre expression d’un soi déjà-là. Penser le travail dans la production libre d’écrit, c’est s’autoriser aussi à penser le travail politique sur les représentations que ce travail induit et le contexte dans lequel il s’organise. On pourrait être tenté·e de viser moins un texte « libre » qu’un texte qui rend libre. Le texte serait le lieu d’une dialectique permettant à l’enfant d’affirmer sa subjectivité via la dimension transformatrice de l’écriture.
Comme nous l’avons dit, avec un texte libre, il ne s’agit pas de parler à la place des élèves ou de leur ôter les mots de la bouche. Ainsi, nos pistes de travail s’attachent avant tout à la transformation du contexte, à la fois de production et de réception.
Traiter les textes et leur représentation en tant qu’œuvres littéraires
En pédagogie Freinet, les textes ont vocation à être diffusés. Parfois, par l’intermédiaire d’une publication, mais le plus souvent, par leur lecture au reste de la classe. Ce temps de partage est suivi de la question rituelle « Y a-t-il des remarques ou des questions ». Cet espace peut être investi pour prendre au sérieux les représentations présentes dans les textes libres. Nous pourrions prendre l’habitude d’y identifier des stéréotypes, et d’abord des récurrences : « Cela fait le troisième texte où le héros est musclé ! A quel autre personnage vous fait penser la princesse dans le texte de untel ?». Mais, une attention pourrait aussi être portée aux implicites et aux silences. « Quelle est la relation des deux petits garçons ? Comment est la peau du héros de l’histoire ? Le personnage est-il une fille ou un garçon ? ».
Faire du texte un objet de travail dans la classe
Le texte libre, en pédagogie Freinet, est aussi un point de départ pour des apprentissages collectifs dans la classe. Régulièrement, un texte est choisi afin d’être « toiletté » et « amplifié ». Des propositions d’amélioration sont ainsi débattues et faites à l’auteur·rice. Il s’agit bien souvent de construire une visée littéraire pour le texte et donc de faire entrer les élèves dans les débats stylistiques. Mais ces débats pourraient être l’occasion d’un travail commun sur les représentations. Dans ce cadre, il pourrait être intéressant de subvertir le schéma narratif traditionnel dont la situation finale est souvent un retour à l’ordre social (« ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ») pour construire soit des récits ouverts, soit des récits révolutionnaires proposant un ordre nouveau. En début d’année, le texte d’une élève de CM2 proposait l’opposition entre « un village de riches » et « un village de pauvres » où la fin se terminait un peu magiquement par une inversion. En travaillant collectivement le texte, nous avions travaillé le conflit entre les deux villages et avait émergé une situation finale où « les pauvres se sont installés dans le village des riches et ont détruit leur ancien village. Ainsi, plus personne ne serait pauvre dans la région ».
Construire une culture de classe critique
De nombreux·ses pédagogues Freinet enseignant dans des écoles populaires insistent sur un point. La pratique du texte libre doit s’adosser à ce qu’iels appellent souvent « du nourrissage culturel ». La classe doit être à la fois atelier, bibliothèque, musée, cinéma pour donner aux enfants accès à la culture. C’est aussi parce que l’environnement de notre classe proposera des représentations diverses du réel et des savoirs critiques que l’enfant s’autorisera par la suite à forger des récits plus subversifs. Nous pourrions à ce titre lancer un programme de queerisation des « référentiels » et autres aides à l’écriture (banques de mots, imagiers…). La construction d’une « culture de classe critique » peut aussi passer par la mise en circulation de concepts critiques comme celui de « stéréotype » ou encore par l’habitude du débat. C’est en acceptant d’aborder des questions « vives » ou d’actualités sans avoir peur de leur charge polémique que les élèves pourront s’autoriser à introduire dans leurs écrits libres leurs points de vue sur le monde tel qu’il va et qu’iels le traversent, et exprimer leur volonté de le transformer. Quantité d’exemples nous viennent ici à l’esprit : ce jour où les élèves se sont dit que faire de l’histoire pouvait « servir à se donner du courage en explorant les luttes des combattant·es antiracistes ». Ce jour où nous avons travaillé sur la loi avant d’établir nos propres règles de classe et où les élèves ont interrogé le caractère raciste de la circulaire sur le port de l’abbaya à l’école. Ce jour où nous nous sommes interrogé·es sur les réactions suscitées par deux personnages homosexuels dans un album et qu’une élève a conclu « c’était de l’homophobie ». C’est sans doute parce que, dans le flot de la classe, ces questions/réponses d’élèves sont admises comme ni bonnes ni mauvaises mais intéressantes que, par la suite, les élèves parviennent à utiliser le texte libre comme espace de parole où peuvent alors apparaître des préoccupations enfantines critiques sur leur monde.
– Christian Bruel, L’aventure politique du livre jeunesse, La Fabrique, 2022
– Secteur Français de l’ICEM, La Clé du texte libre, éditions ICEM, 2017
– Dominique Bucheton, Refonder l’enseignement de l’écriture, Retz, 2014
