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Manger en réunion : une image de la coopération au sein du Collectif pour un Collège Coopératif et Polytechnique à Aubervilliers.

Chroniques de l’A2CPA (2) – 13 Mars 2026

Le Collectif Questions de classe(s) relaie les chroniques de l’Association pour un Collège Coopératif et Polytechnique à Aubervilliers (A2CPA), à raison d’une chronique par semaine. Voici la première ! Iels ont travaillé pendant 10 ans, entre 2010 et 2020, à élaborer puis mettre en œuvre un projet de Collège Coopératif et Polytechnique dans un des collèges publics d’Aubervilliers (93). 

Le Collège Coopératif et Polytechnique d’Aubervilliers a ouvert ses portes en septembre 2018 après huit ans de gestation. Un collectif de professionnel·le·s de l’éducation l’avait méticuleusement conçu comme un collège différent où horizontalité des rapports se conjuguait avec diversité des apprentissages, au sein d’un établissement public de quartier populaire. Il a eu deux ans de fonctionnement, avant que le collège Gisèle-Halimi  redevienne un établissement “classique” de l’Éducation Nationale.

Par Isabelle Darras

Février 2016. Un nouveau professeur de mathématiques arrive dans le Collectif.

C’est, comme d’habitude, une réunion du soir. Nous prenons la salle principale de la Maison Pour Tous Berty Albrecht, au centre d’Aubervilliers. Elle nous est réservée de 19 heures à 22 heures.

On s’installe.

C’est-à-dire qu’on prépare une grande table remplie de victuailles diverses. En effet, les réunions se déroulant le soir après notre journée d’école, nous y prenons notre dîner. Chacun·e apporte donc, en mode auberge espagnole, pain, fromages, charcuterie, salades, fruits et autres spécialités, jus et bières, qui s’installent au cœur de la table de réunion. La table est grande. On attend une bonne vingtaine de personnes.

Ainsi pendant la réunion, entre deux prises de parole, nous essayons de nous faire passer discrètement les différents mets ou bien nous grignotons ce qui se trouve à notre portée. Pour moi, j’essaie d’être la plus discrète possible et parfois je ne mange presque pas pour être sûre de ne pas empêcher la réflexion en cours. Ce soir-là, le nouveau venu tranche un peu par son attitude détendue sur la question: sans gêner personne, il se lève et attrape ce dont il a besoin. Admirative, je me rends compte que cela m’autorise à en faire autant. Puis je me mets à observer mes camarades : quelle attitude ont-iels sur cette question ?

Et là, je m’aperçois que c’est extrêmement varié : il y a celleux qui n’osent pas demander, qui ne mangent presque pas et grignotent ce qui est à leur portée, celleux qui font passer activement les différents mets, celleux qui au besoin verbalisent leurs demandes (couteau, assiette, verre, jus de pomme…), celleux qui se lèvent pour aller chercher ce qui leur est nécessaire, celleux qui n’ouvrent pas les paquets fermés et celleux qui osent ouvrir, celleux qui apportent à la dernière personne arrivée des choses qui pourraient lui plaire, celleux qui sont discret·ète·s et celleux qui ne le sont pas.

Je pense alors que cela reflète aussi la variété des postures en réunion. Il y a celleux qui écoutent beaucoup et celleux qui parlent beaucoup, celleux qui dessinent, celleux qui prennent des notes, celleux qui élaborent leur pensée en silence et celleux qui la tournent à haute voix, celleux que la lenteur du tour de parole énerve, celleux qu’elle tranquillise, celleux qui prennent des rôles dans la réunion et celleux qui n’en prennent pas, celleux qui ont lu le compte-rendu avant et celleux qui arrivent comme iels sont, celleux qui restent centré·e·s sur le sujet en cours et celleux qui font des détours, dont la pensée s’exprime en circonvolution ou en raisonnement cartésien, … Autant d’attitudes, qui changent selon les personnes et selon les jours, qui sont toutes utiles à la communauté et à la réunion, qui sont toutes constructives dans leur diversité.

Combien de ces réunions avons-nous eu en ces dix ans de travail pour le collège coopératif et polytechnique à Aubervilliers ? Des centaines : une réunion de trois heures par quinzaine, deux ou trois jours de séminaires de petites vacances, un peu plus aux grandes vacances, des réunions préparatoires aux rendez-vous avec la Direction académique ou avec le Conseil départemental, des réunions préparatoires à nos ateliers de rue… Dans ces réunions, des portes ont claqué, le ton a pu monter ou les larmes couler. Les discussions ont souvent été vives et parfois houleuses. Mais pour naviguer, le Collectif a profité de l’aide régulière d’André Sirota. Albertivillarien, chercheur en psychologie et anthropologie, il a déjà accompagné plusieurs collectifs autour de l’ouverture d’une école différente, il est chercheur associé à la FESPI (Fédération des Établissements Secondaires Publics et Innovants). Son écoute, son expérience, ses analyses ont souvent apporté une ouverture dans les moments où nous nous croyions bloqué·e·s, aussi bien sur le fonctionnement du Collectif que sur le fond même du projet pédagogique que nous voulions proposer.

Avec et sans lui, des institutions s’élaborent, qui ont toujours eu comme objet de permettre à chacun·e de travailler selon ce qu’iel était à ce moment-là et de donner un cadre de travail, sécurisant et efficace, pour mener à la décision par consensus.

Une réunion du soir se déroulait donc ainsi :

  • les réunions étaient régulières, mensuelles puis bimensuelles. Leur calendrier, d’abord décidé d’une réunion sur l’autre, devint ensuite établi pour l’année scolaire entière dès le mois de septembre, pour permettre à chacun·e de s’organiser, de se projeter dans le temps.
  • les horaires étaient fixes et, suite à des couacs ayant engendré des pics de stress ou de colère, respectés de plus en plus strictement : arrivée à partir de 19h pour un temps informel, début des travaux à 19h30, fin des travaux à 21h45, fermeture de la salle à 22h, après un ménage.
  • Le « Quoi de Neuf » en début de réunion, espace de parole libre, a été petit à petit limité soigneusement de deux à cinq minutes par personne. Il a aussi été décidé de ne pas interagir lors de cette phase de réunion. Il sert de sas émotionnel entre la journée passée et la réunion, d’espace d’information, de partage de lecture ou d’expérience …
  • Les métiers, qui tournent à chaque réunion, évoluent aussi au cours des années : dès le début le/la secrétaire écrit le compte-rendu et une personne prend les tours de parole, ensuite viennent le/la maître·sse du temps et l’animateur·rice qui a pour charge de vérifier que les règles de la réunion sont bien respectées, que l’ordre du jour avance et surtout de faire régulièrement le miroir de l’avancée de la pensée collective. Iel rend ainsi le Collectif au travail conscient de son avancée.
  • L’ordre du jour est de plus en plus précis et minuté au cours du temps. Bien évidemment, comme partout, il n’est pas toujours respecté. L’animateur·rice est en charge de faire le point au moment où le temps imparti est écoulé et peut prendre un petit temps pour pouvoir décider collectivement de la suite du travail si nécessaire.
  • La réunion se termine par le partage des tâches à faire d’ici la prochaine réunion. Le ménage est l’occasion de discussions plus informelles.

Pour ce qui est des prises de décision, jamais le vote n’a été utilisé : le travail était rediscuté, remis à l’ordre du jour jusqu’à trouver la proposition qui convenait. Instituer des règles et y réfléchir ont ainsi permis au Collectif, bon an mal an, de tenir huit ans, jusqu’à l’ouverture du collège et même un peu plus au sein du collège lui-même ou de l’A2CPA (Association pour un collège coopératif et polytechnique à Aubervilliers) dont je suis encore membre.

Ainsi, toutes ces années, à la fois dans les modalités de prise de parole, dans l’évolution de la réflexion ou dans les décisions, nous avons voulu nous assurer que chacun·e ait sa place … ou que chacun·e mange à sa faim !

Alors, vive les réunions qui s’enrichissent des fantaisies de chacun·e pour construire un objet commun !

Screenshot

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