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Questions de classe(s)

Sans identité apparente

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A propos du livre de Nedjib Sidi Moussa, La Fabrique du Musulman.

Il y a des imbéciles heureux qui sont fiers d’être nés quelque part ou fiers de rendre visible leur choix pour en faire une identité. Ce n’est pas le cas de ce jeune trentenaire qui explique bien qu’il n’a pas choisi son nom et sa famille. Ses parents d’origine algérienne ont quitté leur pays après la révolution quand le FLN prenait le pouvoir d’État, sabrant les tentatives d’autogestion à peine naissantes. Il faut dire qu’ils restaient fidèles à Messali Hadj, cette autre voix (voie ?) ostracisée de la libération nationale.

L’auteur prend aussi soin d’expliciter la perspective selon laquelle il mène sa démonstration. Il se réfère au mouvement ouvrier qu’il considère comme un passé encore vivant. Il mentionne aussi à l’adresse du lecteur que, bien que docteur en « sciences politiques », il est actuellement un précaire de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il fait l’effort d’expliciter ses implications sociales pour dissiper toute illusion de neutralité. Et c’est tout autre chose que cette manière post-moderne de le faire. Par exemple : « je suis un jeune mâle hétérosexuel racisé vivant dans une mégalopole occidentale en butte aux contrôles policiers au faciès ».

La thèse développée dans cet opuscule est la suivante : dans le contexte actuel où les religieux ont le vent en poupe, où l’extrême-droite tient trop souvent le haut du pavé en diffusant ses thèmes favoris dans l’appareil médiatique dominant, la pente naturelle du débat public est aux fausses polémiques mettant en valeur des identités culturelles et leurs affrontements. Dans ce cadre, la figure du Musulman a une fonction politique qui consiste à évacuer toute analyse de classe. C’est pourquoi notre jeune analyste procède à un démontage en règle de cette figure. Le nom est écrit avec une majuscule pour signifier qu’il ne s’agit pas seulement de foi religieuse : dans ce cas, l’auteur préfère parler des « musulmans » sans la majuscule. Voilà une première confusion déjouée. Et en effet, cette représentation sociale du Musulman donne lieu à une confusion pour le plus grand bénéfice de différentes chapelles politiques qui visent à constituer une offre pour leurs futurs militants, adhérents ou électeurs.

Mais l’énoncé de cette thèse serait incomplet sans l’analyse de la part que prend dans ce jeu malsain une partie de « la gauche de la gauche » – « gauche radicale » ou « gauche critique » (souvent altermondialiste) – mais il faudrait même dire : une partie de l’extrême-gauche et du milieu libertaire. Pour toute cette frange (fange ?) politique il s’agit de promouvoir « la race » en concurrence avec « la classe » comme s’il était possible de mettre en équivalence une notion aussi fumeuse avec un concept qui serait plutôt celui de « lutte des classes », « la classe » sentant trop son stalinien mal dégrossi. Cette tendance politique alimente la fabrique du Musulman.
Peut-on, à juste titre, s’opposer à l’extrême droite tout en acceptant de côtoyer un certain antisionisme qui fleurte avec l’antisémitisme ou encore avec cet ethno-différentialisme des « entrepreneurs communautaires » (p. 106) et conservateurs ? « En quête d’un prolétariat de substitution ou d’une nouvelle cause étrangère de proximité, ces activistes ont ainsi trouvé les “Musulmans” quand ils ne les ont pas inventés à leur image. Qu’elle récuse ou non le label “islamo-gauchiste”, cette gauche cléricale à tendance racialiste a substitué la lutte des races à la lutte des classes, en vouant aux gémonies le vieux combat contre l’oppression religieuse, sans oublier celui de la séparation des Églises et de l’État » (pp. 20-21).

Elle veut promouvoir « la race » en tant qu’une « politisation de l’anti-racisme » alors qu’il s’agirait plutôt de lutter contre la dépolitisation du racisme tellement ce dernier est réduit à une affaire psychologique (la phobie) ou culturalisé par des analyses sociologiques à l’emporte-pièce. Et cette tendance ne permet pas cette lutte. Il y a ainsi beaucoup d’idées reçues, de raccourcis et de dogmes qui sont remis en cause dans ce petit missile théorico-politique. Que veut dire par exemple « issu de la colonisation » ? En quoi l’usage d’un terme aussi ambiguë qu’« islamophobie », que d’aucuns disent scientifique, consiste-t-il ? Et celui de « race », fut-elle sociale ? N’est-il pas aberrant de dire que pour lutter contre le racisme, il faut considérer avant tout « les races » et bien sûr en promouvoir certaines contre d’autres ? Comme il est difficile ne pas « essentialiser » ! D’où le sous-titre de l’ouvrage : « Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale ».

Là est le cœur de la démonstration. Face à ceux qui prétendent que le mouvement ouvrier n’est plus que du passé, que le prolétariat n’est qu’un mythe, l’auteur développe son argumentation avec brio pour établir que sans une analyse de classe circonstanciée et l’appui d’organisations qui s’y réfèrent, l’on ne peut que se focaliser superficiellement sur des identités culturelles et des particularismes radicaux en concurrence. La figure du Musulman sert justement à évacuer la pleine conscience que nous vivons avant tout dans des rapports sociaux capitalistes et que c’est là la détermination principale qu’il nous faut surmonter ensemble. On remarquera au passage que la fabrique en question n’a rien à voir avec les éditions du même nom qui sont au cœur du camp « déconno-lial ».

Il faut d’ailleurs croire que les éditions Libertalia ont fait du chemin depuis qu’elles publiaient des auteurs indigénistes. Tous les ingrédients nécessaires à une réelle critique font ici leur retour : une argumentation logique, une ironie grinçante et un humour chaleureux. Posture que plus d’un « activiste postmoderne » (p. 18) voudrait nous faire oublier. Tous les termes de l’hégémonie intersectionnelle à coloration racialiste ne sont plus utilisables aussi spontanément après avoir lu ce livre.

Sans doute, ce dernier ne pouvait-il pas traiter des limites de l’approche en termes de classe pour l’émancipation actuelle. Pourtant c’est un débat qui pourrait prolonger le propos de Nedjib Sidi Moussa. En effet, en quoi la dialectique des classes sociales à notre époque peut-elle encore constituer un possible dépassement du capital ? L’antienne sur la répartition des richesses ou le changement de mode de production introduit-elle une rupture en ce sens ? Il aurait pu y avoir à ce titre un chapitre intitulé « l’Universel » pour parler de ce que devient le communisme dans ce monde. Autant dire : une horreur pour l’intersectionnalisme frelaté importé des États-Unis.

Nedjib Sidi Moussa, La Fabrique du Musulman. Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale, Paris, Libertalia, « Poche », 2017, 160 pages – 8 €.

Texte abrégé issu du bulletin irrégulier Négatif n° 23.

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