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Questions de classe(s)

Portugal : Quand la dictature fermait les écoles…

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L’historienne et sociologue portugaise, Maria Filomena Monica, se situant dans le cadre des présupposés théoriques de la pédagogie critique, revient sur la politique éducative de l’État Nouveau, le régime du dictateur portugais Salazar. L’article s’intéresse au tout début du régime conservateur, juste après le coup d’État militaire qui met fin à la Première République portugaise le 28 mai 1926.
On peut y voir à l’oeuvre les conséquences d’un Etat qui se désengage de l’enseignement public, qui restreint au plus bas niveau la formation des enseignants et des élèves. L’acquisition d’une culture livresque capable de forger un esprit critique individuel est refusé au profit de contenus pratiques utiles à la vie collective. Il ne s’agit plus de former des citoyens critiques, mais des travailleurs serviles.

Extrait de : Maria Filomena Monica, « Notas para a analise do ensino durante os primeiros anos do salazarismo ».

Les premières mesures restrictives relativement à l’enseignement primaire apparaissent peu après le coup d’État de 1926. Fut alors sévèrement critiqué toute la politique éducative de l’ancien gouvernement, pour ne pas avoir su inculquer aux masses les nécessaires sentiments nationalistes, du fait de son rationalisme exagéré, de son positivisme ou de sa défense de la neutralité religieuse de l’école.

La "louable" préoccupation du nouveau régime de moraliser le pays explique probablement le pourquoi et le contenu de sa première législation concernant l’abolition des écoles primaires mixtes. Immédiatement ensuite, et peut être de la même manière pour protéger l’innocence du peuple, il ordonne la disparition des « écoles mobiles ». Cependant, la législation la plus importante dans le processus de restriction de la scolarité primaire a eu lieu en mai 1927. Invoquant la pauvreté de l’État, les militaires limitent la scolarité obligatoire primaire à quatre années, puis ensuite à trois années. Les écoles maternelles sont également fermées. L’éducation complémentaire (non obligatoire), qui était destiné aux enfants qui terminaient la scolarité obligatoire, est maintenue durant une courte période, et finalement abolie en 1932.
Les faiblesses qui existent déjà dans le réseau scolaire, au niveau rural, sont aggravées. En juillet 1931, le gouvernement détermine qu’à partir de cette date seuls les centres avec plus de 40/50 enfants en âge scolaire pourront posséder une école, toutes les autres doivent fermer. En ensuite, on affirme que le budget n’a plus les moyens pour entreprendre les travaux et garantir l’entretien de beaucoup d’écoles dans un état précaire. On décide alors que celles qui ne possèdent pas de locaux en état doivent être purement et simplement fermées. En outre, le nouveau régime considère, en Juillet 1932, qu’il serait immoral de maintenir dans les écoles « les élèves paresseux », il ordonne qu’à partir de cette date, tous ceux qui ont redoublé plus trois fois doivent abandonner l’école.

De toute la législation des premières années du nouveau régime, la plus symbolique est le décret qui a crée des « postes scolaires » en novembre 1931 « pour résoudre le problème de l’analphabétisme ». Ces postes étaient purement et simplement des substituts pas cher des écoles primaires, fonctionnant supposément « dans les lieux les plus reculés où l’école élémentaire n’était pas encore parvenue ou où elle n’arriverait pas de si tôt, parce que les besoins des autres populations plus nombreuses absorbaient toutes les ressources actuelles des services enseignants ». La principale différence avec les écoles classiques ne portait pas sur la durée de la scolarité ou sur les locaux, mais concernait le corps enseignant. Toute une argumentation philosophique recherchée a été élaborée pour expliquer que la connaissance ne constituait pas une pré-condition nécessaire pour enseigner. Le nouveau professeur du poste – le régisseur- n’avait pas besoin de la moindre qualification. Il serait simplement recruté parmi des individus moralement et intellectuellement adaptés. Évidemment, son salaire mensuel serait en accord avec sa compétence – 250$, c’est-à-dire moins qu’un balayeur de 3e classe.

Quatre ans après cette altération « révolutionnaire », le niveau de l’enseignement avait chuté à un tel point que l’« adaptation » a cessé d’être considérée comme une qualification suffisante. D’autres critères plus pertinents ont dû être utilisés dans le recrutement des professeurs. Cependant, durant plusieurs années, l’unique réquisit pour l’enseignement dans les postes consistait dans « un examen simple et bref » portant sur les programmes approuvés pour l’enseignement primaire.

Néanmoins, traditionnellement, le principe de la scolarité gratuite a été considéré comme un corollaire de l’obligation. Ce principe a été aboli dans la constitution de 1933 qui a adopté un nouveau concept de « gratuité relative ». Après 1933, il a été officiellement considéré que le devoir d’éduquer les enfants faisait partie des attributions de la famille et non de l’État. On a considéré à partir de cette date que le rôle de l’État était seulement de promouvoir et de stimuler l’initiative privée.

Les objectifs de l’école primaire

L’État Nouveau avait des idées claires au sujet des objectifs de l’école primaire. Pour lui, l’éducation devait « faire en sorte que la grande masse des individus normaux ou presque normaux soit des unités utiles à la vie sociale » et éviter qu’ils « ne dégénèrent en poids morts (sic), en des obstacles ou des embarras pour le progrès général ». Dans la pratique, un des principaux objectifs de l’école primaire semble avoir été celui d’empêcher l’apparition d’une conscience de classe au sein de ces « poids morts ». Et à travers la négation et la fragmentation de tous les résidus d’une culture de lutte transmise à la maison aux enfants des couches laborieuses, que l’école réussisse à imposer ses propres valeurs. C’est ce que Paulo Freire désigne par le terme « d’invasion culturelle » : « l’invasion culturelle, comme les deux précédentes (les tactiques de division et de manipulation) servent à conquérir ». […]
Mais les classes dominantes portugaises ne voulaient pas seulement des travailleurs dociles, mais également des travailleurs heureux. Ainsi, en accord avec la doctrine officielle, l’école, outre le fait de transmettre l’amour du travail, de la discipline et de l’ordre, devait également inculquer dans les masses laborieuses une certaine « joie de vivre » éminemment catholique et certainement très utile.

La fonction de l’école comme agent de contrôle social exige que ce rôle n’apparaisse pas comme tel, et que même cela ne soit pas visible. […] La finalité de l’école primaire, pour les autorités portugaises, est d’ « enseigner à lire, écrire, compter et être un bon petit ». Ce que désigne l’expression un « bon petit » peut être sujet à interprétations différentes certainement, mais au Portugal, en 1937, cela signifie avec certitude un élève qui soit « obéissant, silencieux et propre » - un être humain peut-être incomplet, mais indubitablement, un portrait prometteur d’un futur ouvrier. […]

En accord avec le Journal officiel, l’Ecole Portugaise, l’école primaire doit être affirmative, et non sceptique, active et non verbaliste, éducatrice de la volonté et favorisant l’effort au service de l’intérêt pour le bien commun, collectiviste, et non individualiste, authentique, c’est-à-dire en lien avec les réalités. Tous ces principes étaient destinés à inculquer aux élèves les idées de patrie, de famille et d’amour pour le chant de noël. Il s’agissait d’attaquer les connaissances « livresques », favorisant « la désadaptation, le découragement et le mécontentement – fatals générateurs de décadence ».

La législation qui a été promulguée concorde amplement avec des tendances anti-rationalistes. Par exemple, dans l’introduction du Décret n°27 279, on déclare solennellement que la finalité de l’école primaire n’est pas de transmettre « un stérile encyclopédisme rationaliste, fatal pour la santé morale et physique de l’enfant ». Sa finalité doit être orientée vers « l’idéal pratique et chrétien d’enseigner à bien lire, écrire et compter, et à exercer les vertus morales et un vif amour du Portugal ».

La fonction pratique de l’école est continuellement soulignée. L’école devrait fournir de bons travailleurs agricoles, de bons charpentiers, de bons tailleurs. Apparemment, tout ce que les élèves ont besoin d’apprendre comme être humains, c’est « comment écrire une lettre… un télégramme… une demande au Gouvernement… un reçu ». L’accent que les républicains mettaient dans les vertus de citoyenneté et dans la pensée rationnelle a été remplacée par comme préparer une main d’oeuvre peu spécialisée et par le développement de ce que l’on désigne comme « la religiosité naturelle des Portugais ». […]

Le principe éducatif salazariste par excellence était que « savoir lire, écrire et compter » suffisait à la majorité des Portugais.

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