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Questions de classe(s)

Essai sur la nasse

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Les KroniKs de juillet sont publiées :

« La nasse » est le nom d’une technique policière , qui, quoi qu’ancienne, s’est largement répandue ces dernières années. La nasse est à l’origine, littéralement, un « piège à rat » qui a la particularité de laisser passer le rat dans un sens pour attraper un appât et de l’empêcher par la suite de sortir du piège. Une nasse, symboliquement c’est un passage irréversible.

La technique policière qui porte le même nom, consiste à regrouper, puis séparer, puis encore bloquer un groupe plus ou moins important d’opposants ou de manifestants agités, au sein d’une foule plus grande, pour ensuite appliquer différents types de répression collectifs et violents. Ce qui fait la particularité de cette technique répressive, c’est qu’elle tourne le dos aux principes traditionnellement admis quant au traitement à appliquer aux trublions et contestataires. Traditionnellement, l’effort policier consistait à empêcher ces individus de se regrouper, ou d’occuper une position dans la foule ou le cortège. Il s’agissait au maximum d’éviter toute situation d’opposition frontale et collective. Ici il s’agit exactement de l’inverse : le mouvement est provoqué, accompagné, puis bloqué jusqu’à ce qu’il soit réprimé collectivement.

Auparavant, il s’agissait de minimiser le phénomène, d’empêcher les militants désireux d’en découdre de se regrouper, et de se compter. Dans la logique policière, actuelle, de la nasse, on cherche au contraire à identifier et visibiliser le groupe, mais c’est pour le couper des autres à la fois physiquement et symboliquement : il s’agit de désigner les moutons noirs et de les stigmatiser comme étant les instigateurs de la violence … qu’au final ils recevront contre eux mêmes.

Par un retournement de la logique répressive, « être nassé » constitue en soi même une sorte de délit et partant, une justification anticipée de la répression que l’on recevra probablement. La nasse fait ainsi oublier qu’elle constitue comme inévitable l’affrontement qui en découlera. Que peuvent faire en effet les groupes « nassés » et bloqués sinon tenter d’attaquer le point de la nasse qui leur apparaît comme plus faible pour s’en sortir ? Par une inversion logique et temporelle c’est « cette attaque pour en sortir » qui justifie a posteriori la nasse qui a provoqué (ou au moins attisé) le phénomène. On constitue ainsi des ennemis intérieurs qui deviennent visibles et visiblement violents et qui peuvent donc participer à une politique générale de découragement, d’intimidation ou de stigmatisation.

Si on considère la technique de la nasse en dehors et de son contexte policier et qu’on s’intéresse à ce qu’elle exprime comme mode de traitement collectif des minorités indésirables, on peut aussi entrevoir que son registre n’est pas seulement sécuritaire, mais concerne aussi le social. Dans le social aussi , on est passé d’un mode de traitement basé sur le mouvement, l’accompagnement, la prévention de l’aggravation des situations et la dispersion dans la société globale, vers d’autres modalités d’action qui compartiment, bloquent et déterminent un parcours de confrontation violente et inégale.

Aujourd’hui, il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre comment des catégories entières de la population se retrouvent « nassées », c’est à dire à la fois regroupées, bloquées et visées par l’évolution des politiques sociales. Etre Rrom aujourd’hui, jeune des citées, RSA-ste, ou chômeur de longue durée, constitue bien une position d’isolement au sein de la société et plonge chaque individu dans une catégorie désormais visée par nombre de mesures, ou projets de réformes « offensives » ou violentes en ce qu’elles ciblent leur catégorie.

Il ne s’agit plus de faire sortir les gens de leur catégorie mais qu’ils y restent et qu’en quelque sorte ils y pourrissent comme dans un piège. A force d’être bloqués, les groupes sociaux « nassés » perdent toute relation globale (et tout soutien) du reste de la société. Leur position, leur posture, leur situation perd progressivement tout sens. Ils ne font plus partie d’une catégorie sociale arbitraire, du fait de difficultés spécifiques ou de processus de marginalisation économiques et sociaux ; ils font partie de la « nasse », par fatigue et décomposition : ils ont fait le mauvais choix ; ils sont passés dans la nasse. Ainsi on décourage progressivement tout phénomène d’identification et de sympathie entre les catégories stigmatisées et le reste de la société.

Ainsi les « jeunes des cités » sont ils condamnés à rester « jeunes » pour tant d’entre eux jeunes jusqu’à 40 et 50 ans ; ainsi les Rroms et les mal-logés, retombent -ils régulièrement à la rue et à l’insolvabilité ; ainsi les « sans-droits » sociaux reperdent le peu qu’ils ont acquis à toute occasion.

Bien entendu, une idéologie individualiste mettra toujours en avant des cas de promotion exceptionnelle, de sortie magistrale des situations socialement marginalisantes. Ce sont des « sorties » de la nasse, littéralement des exfiltrations, au cas par cas, qui ne changent rien au dispositif par lui même. Le but de la valorisation de la sortie de ces individus, sert à donner du poids à la « théorie du (mauvais) choix », qu’auraient fait tous les autres, pour rester dans une nasse dont la principale fonction reste cependant, bel et bien l’irréversibilité.

Aujourd’hui les catégories dans lesquelles on enferme les gens sont en effet tout autant irréversibles que promises à la dégradation de leur situation.

Après guerre, et jusqu’à la fin des années 60, on « excluait » les marginaux , c’est à dire qu’on les tenait « dans un ailleurs social », voire sociétal, une irréductible altérité qui empêchait toute participation . On les mettait en quelque sorte dans un dehors dont on ne savait rien et dont on ne voulait rien savoir. Les marginaux d’aujourd’hui, à l’inverse, sont « inclus », c’est à dire qu’ils sont parqués, surveillés, connus, bloqués. C’est le véritable sens à retenir de cette notion d’inclusion souvent présentée comme l’aboutissement de la générosité sociale , mais qui dans les faits, constitue des « prisons de l’intérieur ».

On comprend où est le piège , ou la difficulté pour l’acteur social , désireux de lutter contre ces violences, ces blocages et ces enfermements. Il ne peut en effet entrer en contact avec les groupes et les individus « nassés » qu’en contribuant indirectement à leur propre enfermement ou blocage. Plus il les cible, plus il fait des projets pour eux, …plus il les enferme. Il peut, lui aussi, à force d’accompagnements affaiblir un point de la nasse, mais celle ci se reconstituera un peu plus loin , car « l’effort pour en sortir » justifie et provoque le renforcement du dispositif et de l’assignation.

Que faire alors ? D’abord, il faut se reconnaître comme « nassé », apprendre à voir la nasse, pour ce qu’elle est : la condition irréductible, première , indispensable pour travailler à toute modification de la situation.

Comprendre les rouages des facteurs d’exclusion, apprendre à reconnaître comment ils s’agencent et se renforcement les uns, les autres, constitue le préalable à toute difficulté d’agir. On découvre pourquoi le désir de comprendre est tellement réprimé, découragé au nom de la vindicte d’une « pseudo culture de l’excuse » ; car quand on commence à voir et à comprendre, on ne voit plus du tout le monde de la même manière que les journalistes, les politiques et les médias et tous ceux qui s’arrogent le monopole de sa représentation.

La Pédagogie sociale , depuis Paolo Freire, est école de compréhension de « sa » condition. C’est la tâche même de tout ce que l’on met en œuvre dans nos ateliers et auprès des publics les plus « nassés » : activités d’expression de soi (dans la dimension individuelle et collective du « soi »), propositions d’organisation.

On ne se sort pas de la nasse en attaquant ses limites mais en l’occupant, en l’organisant, en en faisant un « centre désirable » par l’expression et la communication, et en convainquant les autres de venir nous y rejoindre.

C’est comme cela que les clôtures cèdent toujours : quand elles sont simultanément attaquées des deux côtés.

Laurent Ott, Espace de Vie Sociale, Intermèdes-Robinson Site, blog et bien plus encore : http://www.intermedes-robinson.org Vidéos : http://www.dailymotion.com/user/Cultures_Robinson/1

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