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Questions de classe(s)

De la différence entre les pédagogies libertaires et pédagogie anti-oppression

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Si l’expression pédagogie libertaire constitue une notion assez ancienne, on assiste ces dernières années à l’émergence d’une nouvelle notion : la pédagogie anti-oppression (1). Celle-ci vise à lutter contre les discriminations et la construction des inégalités sociales classistes, sexistes, validistes, racistes et LGBTI*-phobes.

Les caractéristiques de la pédagogie libertaire.

La notion de pédagogie libertaire est une catégorie assez vaste qui en réalité englobe des approches hétérogènes. La philosophe Judith Suissa (2) propose de distinguer l’éducation anarchiste, qui aurait une conception sociale, et l’éducation libertaire, qui serait individualiste. Même si cette distinction est pertinente, on ne le reprendra pas ici.

On appellera libertaire de manière général toute forme de pédagogie qui vise à remettre en question les rapports d’autorité verticale entre l’enseignant et les élèves et qui de manière générale se donne pour objectif d’établir des relations plus démocratiques au sein de la salle de classe.

Ainsi, peut-on qualifier de cette manière, le tribunal des enfants mis en place par Januz Korczak. On peut également parler de pédagogie libertaire concernant la classe coopérative de Celestin Freinet. Le conseil d’élève en pédagogie institutionnelle peut également être considéré comme une institution libertaire.

Simple visée démocratique ou visée anti-oppressive ?

La pédagogie anti-oppressive va plus loin que la mise en place d’un fonctionnement démocratique dans la salle de classe.

Certes la pédagogie anti-oppressive défend la thèse selon laquelle l’enseignant-e doit un-e allié-e des groupes socialement minorés. De ce point de vue, il/elle ne doit ni se substituer au premières concerné-e-s et ni viser à acquérir du « pouvoir sur » eux/elles. Mais, il s’agit de développer le « pouvoir d’agir avec » au sein de la classe.

Cependant, la visée d’une éducation démocratique consiste simplement à se donner pour objectif d’établir une égalité de parole au sein de la classe et la liberté d’expression des élèves. Il s’agit d’en faire des citoyens. Mais une telle conception ne prend pas en compte l’existence de rapports sociaux inégalitaires qui pré-existent dans la société et continuent d’agir inconsciemment dans la salle de classe.

Or, la pédagogie anti-oppression conduit à constater que le fait de laisser aux élèves la libre expression peut conduire au contraire à faire de la classe un lieu de reproduction de l’inégalité sociale et des discriminations si l’enseignant-e ne dispose pas d’un regard critique (3). Les élèves appartenant aux groupes socialement dominants peuvent réitérer une violence sociale sur les autres élèves.

En fait, l’enseignant-e qui s’inscrit dans une approche anti-oppressive a le souci de faire en sorte que sa salle de classe soit un espace inclusif où ne se rejouent pas les micro-agressions auxquels sont soumis quotidiennement les élèves issus de groupes socialement discriminés.

De même, l’enseignant-e anti-oppression à le souci de faire en sorte que sa pratique ne rejoue pas les micro-discriminations sociales. En effet, un-e enseignant-e appartenant à un groupe socialement dominant peut rejouer sans en être conscient un ethnocentrisme de classe, des préjugés racistes ou sexistes.

Les bases théoriques de la pédagogie anti-oppression

L’existence de micro-injustices (micro-agressions, micro-discriminations…) a été mis en lumière par des recherches américaines en psychologie sociale et dans le monde du travail (4). Ces études ont fait apparaître que des micro-interactions, entre autres dans la salle de classe, participent à construire les inégalités sociales (5). Elles participent également à faire intérioriser aux élèves (de groupes socialement discriminés) la menace du stéréotype qui consiste à adhérer à une image négative de soi liée à des préjugés stigmatisant.

Il est possible de rapprocher la pédagogie anti-oppression de la question de la micro-physique du pouvoir chez Michel Foucault (6). Les dispositifs de la forme scolaire, par leur dimension disciplinaire, produisent une contrainte sur l’enseignant et les élèves qui peut accentuer les micro-violences et les micro-discriminations. Mais il ne s’agit pas là d’une fatalité. Les enseignant-e-s peuvent par des pratiques de résistance se construire des marges de manœuvre contre ces micro-discriminations.

Mais, la pédagogie anti-oppressive n’en reste pas à une simple lecture foucaldienne des micro-violences. Son approche est nourrit de la pensée Black feminist comme celle de Patricia Hill Collins au sujet de la « matrice des dominations » (7). Il est en effet possible de distinguer plusieurs niveaux dans la construction des inégalités et des discriminations : interpersonnel, institutionnel, structurel. La pédagogie anti-oppressive constitue seulement un mode d’intervention limité à la dimension interpersonnelle. Elle ne prétend pas nier l’importance des niveaux institutionnels et structurels. Ainsi cette pédagogie anti-oppressive peut également se donner pour objectif d’augmenter le pouvoir d’agir des apprenants pour qu’ils essaient collectivement de transformer les niveaux institutionnel et structurel vers plus de justice sociale.

Les pratiques d’une pédagogie anti-oppressive

La pédagogie anti-oppressive vise à faire de la salle de classe un espace inclusif, anti-discriminatoire, critique et d’empowerment.

Pour ce faire, l’enseignant-e se montre attentive entre autres à :

a) lutter contre les micro-agressions et les micro-violences en particulier à l’égard des groupes socialement discriminés dans sa classe et au sein de l’établissement scolaire

b) éviter dans sa pratique pédagogique les micro-discriminations négatives à l’égard des élèves et de leurs familles. Il existe deux types de micro-discriminations négatives : les micro-discriminations actives et les micro-discriminations passives (8). Au contraire, l’enseignant-e visera à développer une discrimination positive qui aide à rétablir de l’égalité entre les élèves.

c) renvoyer des feedback positifs aux élèves socialement discriminés qui visent à aider à contrer les effets des stéréotypes sociaux négatifs dont ils/elles sont victimes.

d) développer la réflexion critique des élèves concernant les questions d’inégalités sociales et de discriminations afin de développer les alliances entre les élèves

e) développer le pouvoir d’agir des élèves en faveur de la justice sociale en enseignant par des pratiques d’empowerment (9)...

f) avoir un regard critique auto-réflexif en objectivant par des grilles d’observation l’effet social de ses pratiques pédagogiques et en continuant à se former sur les inégalités et les discriminations sociales.

Conclusion :

Le rôle de l’enseignant-e dans une pédagogie anti-oppression se distingue de celui que l’on voit promue dans les pédagogies non-directives ou encore dans les pédagogies de la tolérance par exemple. Son rôle ne consiste pas seulement à proposer un cadre démocratique et tolérant aux élèves dans la salle de classe.
L’enseignant-e joue au contraire un rôle actif pour aller contre la reproduction des inégalités sociales en particulier en luttant contre les micro-agressions et en évitant dans sa pratique pédagogique que se jouent des micro-discriminations actives ou passives qui contribuent à accentuer les inégalités sociales.
Il/elle se propose au contraire de mettre en œuvre une discrimination positive en faveur de l’égalité, de critiquer les stéréotypes contenus dans les micro-agressions ou encore de défendre un enseignement critique en faveur de la justice sociale.

Références :

(1) L’un des fondateurs de la pédagogie anti-oppression est Kevin Kumashiro. Voir : « Toward a theory of Anti-Oppressive Education ». URL :
http://grdg526.pbworks.com/f/toward+a+theory+of+anti-oppressive+education.pdf

(2) Suissa Judith, Anarchism and Education (2006). URL : http://rebels-library.org/files/anarchismandeducation.pdf

(3) Sensoy et DiAngelo, « Respect differences ? Challenging the Common Guideline in Social Justice Education ». URL : http://democracyeducationjournal.org/cgi/viewcontent.cgi?article=1138&context=home

(4) « Micro-inéquity : 40 Years Later ». URL :https://www.psychologytoday.com/blog/the-superhuman-mind/201304/micro-inequities-40-years-later

(5) Ce que montre également la sociologie de l’éducation de l’équipe ESCOL à travers leurs travaux sur la construction des inégalités sociales dans la salle de classe. ROCHEX Jean-Yves & CRINON Jacques (dir.). La construction des inégalités scolaires. Au cœur des pratiques et des dispositifs d’enseignement. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2011,

(6) Lemoine Simon, Micro-violence. Le régime du pouvoir au quotidien (2017). URL : https://lectures.revues.org/23062

(7) Hill Collins Patricia, Black Feminist Thought (2000). URL : https://uniteyouthdublin.files.wordpress.com/2015/01/black-feminist-though-by-patricia-hill-collins.pdf

(8) « Réseau de lutte contre les discriminations à l’école » (2014). URL : http://reseau-lcd-ecole.ens-lyon.fr/IMG/pdf/livret_reseau_lcd_ecole_v2.pdf

(9) Voir par exemple le « jeu des trois figures » de Serge Tisseron : http://3figures.org/fr/

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