Tribune collective : Pour une recherche en éducation socialement responsable.
En tant que chercheurs et chercheuses en éducation, nous souhaitons par la présente tribune mettre en avant l’engagement dans la société que doivent porter nos recherches. En effet, l’éducation n’est pas une science neutre. Elle implique le choix de finalités éducatives. Dans nos démocraties actuelles, un cadre normatif devrait être l’objet d’un consensus : celui du respect des droits humains et des droits fondamentaux reconnus par les textes internationaux (droits civils, politiques, économiques, sociaux, culturels, environnementaux…). Ces droits peuvent constituer un cadre qui oriente de manière légitime nos recherches en éducation.
Pourtant, nous constatons actuellement que les projets éducatifs, aussi bien avec des enfants qu’avec des adultes, ne réalisent pas pleinement ces objectifs qui sont ceux qui permettent la défense et l’exercice pratique de ces droits. En effet, il ne s’agit pas seulement de les connaître, mais d’être formé à les exercer en pratique et à les défendre.
Ainsi, il est écrit dans les programmes de l’Education nationale que les élèves doivent recevoir une éducation aux droits de l’homme. Mais celle-ci reste très en retrait de ce que l’on pourrait attendre. Comme l’a mis en lumière Amnesty International, dans un Guide du droit de manifester des moins de 18 ans, ce droit leur est également garanti. Pourtant, les élèves ne sont pas formés à l’exercer. Ceci est le cas non seulement dans le cadre de l’Education nationale, mais également dans les associations d’éducation populaire. Les jeunes ne reçoivent pas de formation qui leur permette de devenir véritablement des activistes en faveur des droits humains.
Pire encore, l’Observatoire des libertés associatives met en lumière que les droits et libertés sont également menacés lorsque des adultes souhaitent exercer leurs droits. Cela limite ainsi la formation tout au long de la vie à l’activisme en faveur des droits humains.
Aux Universités, il est demandé d’agir en faveur de l’orientation et de l’insertion professionnelle des étudiants et des étudiantes, pourtant ils et elles ne reçoivent pas de manière systématique une formation concernant leurs droits économiques et sociaux (en particulier relativement à la liberté de se syndiquer et au droit de grève). Il faudrait d’ailleurs sans doute commencer par former les Enseignant.es-chercheur.es à ces droits dès leur année de stage.
Nous pouvons aussi nous inquiéter quand nous voyons que des jeunes – lycéen.nes ou étudiant.es – qui s’engagent en faveur des droits humains se trouvent intimidés ou criminalisés pour leurs engagements. De manière générale, l’engagement en tant que militant.e et activiste en faveur des droits n’est pas honteux, il a au contraire permis l’amélioration des sociétés à plusieurs égards (droits des travailleurs et travailleuses, droits des femmes, droits des personnes LGBT+, droit des personnes en situation de handicap…)
Cet engagement n’est pas non plus problématique en ce qui concerne la recherche en éducation. En effet, comme nous l’avons déjà rappelé, l’éducation est toujours orientée par des valeurs. Il nous est demandé en tant que chercheur et chercheuse de faire du lien avec la société. De ce fait, nos recherches ne peuvent pas être détachées des finalités qui ont trait à la justice sociale, à la lutte contre les discriminations, aux luttes pour les droits environnementaux. Ainsi, la recherche en éducation ne peut pas ignorer sa responsabilité sociale, sociétale et environnementale.
Cela a également pour conséquence logique un engagement de la recherche en éducation contre les mouvements politiques qui ont pour projet la remise en question des droits humains. Cela a également pour implication un engagement des chercheurs et chercheuses, enseignants et enseignantes en faveur de la qualité du service public, et cela passe donc par une implication auprès des luttes syndicales.
Une recherche en éducation neutre n’a aucun sens, une recherche en éducation est toujours engagée en fonction de valeurs. Une valeur scientifique que doit respecter la recherche est l’objectivité, et non la neutralité. Le fait que les libertés académiques ne contraignent pas les chercheurs et chercheuses de la fonction publique à la neutralité, met en lumière qu’il est tout à fait possible de développer des recherches engagées.
Signataires :
Irène Pereira
Vanina Mozziconacci
Christophe Point
Magali Boutrais
Edwige Chirouter
Yohan Dubigeon
Mathieu Depoil
Alice Pavie
Lila Droussent
