Débats & alternatives

Neige sur la ville

[billet d’humeur]

Il neige sur Paris. Dans la capitale, ce n’est pas si courant. Pendant mon enfance dans une zone périurbaine étendue, c’était plus courant. Au collège, elle amenait l’espoir que les bus restent bloqués au dépôt et amenait une justification perçue par toustes comme météorologiquement légitime de l’école buissonnière. S’ouvraient alors des aventures ludiques, autant régressives qu’émancipatrices, les adolescent·es se remettaient à jouer : bataille de boules de neige, luge, bonhomme de neige, igloo…

L’architecte et urbaniste hollandais Aldo van Eyck s’est, tout au long de son travail, intéressé à la place de l’enfant dans la ville. Dans l’Amsterdam d’après-guerre, il s’est saisi de tous les interstices possibles d’une ville partiellement détruite par la guerre pour y glisser des aires de jeux au design aujourd’hui très reconnaissable. Il s’inscrit à l’époque dans un mouvement critique contre les conceptions modernistes de la ville, qui pensent un zonage des activités et effacent ainsi les enfants de la ville moderne. Ce que résume avec ses mots le pédagogue Francesco Tonucci dans La Ville des enfants1 : « La ville a renoncé à être un lieu de rencontre et d’échange et ses nouveaux critères de développement sont la séparation et la spécialisation. Séparation et spécialisation des espaces et des compétences : des endroits différents pour des populations différentes, des endroits différents pour des fonctions différentes. Le centre historique pour les banques, les boutiques de luxe, le divertissement ; la banlieue pour dormir. Et puis, il y a les lieux pour les enfants : la crèche, le parc, la ludothèque […] ».

L’époque correspond en effet à une disparition des enfants dans l’espace public et à une réduction de leur rôle social. Celle-ci est décrite par Colin Ward dans son fantastique essai de géographie anarchiste L’enfant dans la ville (1978)2. S’il décrit la disparition des fonctions économiques et sociales des enfants de classes populaires avec une grande nuance, tout en rendant visible la multiplicité des usages pirates de ces derniers, le géographe est sans concession avec la voiture et les automobilistes. « Mais l’enfant urbain moderne est lésé, non seulement à cause du nombre de victimes d’accidents de la route, mais aussi à cause des restrictions que la voiture fait peser sur les activités enfantines », écrit-il.

Dans le dernier numéro de la revue N’Autre école, Augustin, jeune militant du café associatif pour enfants, le Cafézoïde à Paris, résumait cette perspective ainsi : « Dans les années 50, les enfants avaient un terrain de plusieurs kilomètres carrés sur lequel ils allaient jouer autour de chez eux. Mais maintenant, depuis la sur… Comment dire ?… la sur-voiturisation, c’est trop dangereux. Le terrain s’est réduit à moins de 500 mètres autour de chez eux, voire parfois juste 100 mètres. Donc l’enjeu de la rue aux enfants, ce n’est pas de la donner aux enfants, c’est de la rendre aux enfants »3. Rendre la rue aux enfants, c’est le projet des « rues aux enfants » dont parle Augustin et dont le Cafézoïde est à l’initiative. C’était aussi l’objet de la lutte des enfants du quartier populaire de Pijp à Amsterdam en 1972, qui se battaient politiquement pour fermer l’accès aux voitures de certaines rues. Un film montre cette mobilisation et les actions politiques que mènent les enfants et les adultes qui les soutiennent (manifestations, blocages de rue, interpellation des décideurs politiques).

L’action d’Aldo van Eyck précède cette littérature sur les enfants dans la ville. Entre les années 50 et 70, il conçoit plus de sept cents aires de jeux dans Amsterdam. Il y a toute une littérature hostile aux aires de jeux en tant qu’espaces de ségrégation. Colin Ward encore s’en fait l’écho : « Les urbanistes qui conçoivent des parcs et des terrains de jeu usurpent les capacités créatrices des enfants ; on leur demande de disserter sur le genre de clôture à utiliser et de construire des équipements préfabriqués, alors que leur rôle n’est que de fournir des matériaux disponibles pour que les enfants fabriquent leurs propres jeux, écrit-il […] Le ghetto enfantin clôturé approfondit la séparation entre le monde des adultes et celui des enfants ».
Toutefois, il semble que les aires de jeux d’Aldo van Eyck ne correspondent pas exactement à cette critique. Vincent Romagny a exhumé et analysé les planches présentées par l’architecte dans un texte pour l’ouvrage Time to Play, dirigé par SCAU Architecture4. Il rappelle que ses aires de jeux montrent la « grande importance du pas-de-porte, du seuil et de l’entre-deux » dans le travail de van Eyck. « Il faut entendre par là qu’elles ne s’opposent pas au continuum de la ville et du tissu urbain, commente Vincent Romagny. Leur qualité est d’être des zones intermédiaires, de jouer d’effets de seuil et non de rupture ou de clôture. » D’ailleurs, les équipements des aires de jeux sont composés de matériaux et de formes simples et non figuratives, conçus pour être appropriés par les enfants plus que pour imposer des usages et des imaginaires.

Dans ces planches, Aldo van Eyck trouve une très belle image pour penser une ville plus inclusive pour les enfants et leurs usages : la neige. « Quand la neige recouvre la ville, la ville redécouvre l’enfant et l’enfant redécouvre la ville », explique Vincent Romagny. « Il s’agit alors de pallier la fugacité de la neige, non pas de la conserver, mais de conserver sa capacité d’indifférenciation des lieux qu’elle recouvre, afin de dépasser la distinction entre centre et périphérie qui confine l’enfant aux marges de la ville. »

Aldo van Eyck considère la neige comme une « solution partielle » car elle est éphémère et qu’elle nuit à la circulation, notamment des automobilistes (et des cyclistes). Colin Ward écrit de belles pages sur les enfants new-yorkais déboulonnant des bouches à incendie les jours de canicule, mais n’écrit pas sur la neige. Il y a un mois, une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux puis a été reprise par Le Parisien, montrant des jeunes bombardant à coups de boules de neige la police municipale de Mantes-la-Jolie. Alors que rien ne le permet, la vidéo est perçue comme un moment « positif » entre les jeunes et la police. « C’était vraiment un moment de complicité, rigolo et hors du temps », explique le maire de la ville au Parisien.
Le journal ne relève pas que les « jeunes » sont masqués et qu’il est une heure du matin. Des jeunes qui auraient pu, s’ils avaient fait partie d’une autre génération, s’affronter avec la police après la mort d’Aïssa Ihich en 1991 à Mantes-la-Jolie. Ou en 2005 après celle de Zied et Bouna. Ou en 2023 après la mort de Nahel. Et probablement à tant d’autres occasions ; je ne suis pas spécialiste des révoltes et des émeutes de la jeunesse de Mantes-la-Jolie. Je sais toutefois qu’en plus de faire régulièrement l’actualité, les qualités éducatives de la police (nationale) avaient été illustrées par les policiers eux-mêmes filmant, dans une grotesque mise en scène coloniale, plusieurs dizaines de gamins agenouillés aux abords d’un lycée. « Voilà une classe qui se tient sage », riait le fonctionnaire armé.

Je sais aussi que lorsque, tout à l’heure, un de mes élèves m’envoya une très belle boule de neige en plein torse, son geste, suivi d’un glorieux éclat de rire, avait une dimension savoureusement subversive. J’imagine alors quel délice de pouvoir en mettre une bien tassée sur la municipale. Petite critique de la police qui vient combler une lacune (et un biais raciste et bourgeois ?) bien trop importante à mon goût dans toute la littérature sur la « ville à hauteur d’enfant ».

La neige fait glisser les voitures et les passants aux chaussures trop plates et trop sérieuses, donne des munitions aux minots face à toutes les autorités, elle recouvre le béton de son « doux manteau », crée de l’indistinction et fait de la ville une aire de jeu. Je ne sais pas si la neige est queer, mais ce qui est certain, c’est qu’elle a une dimension assurément subversive et carnavalesque.

illustration photo en licence CC / prise par Aysenur / https://www.instagram.com/aysenur.raw/

  1. Francesco Tonucci, La ville des enfants, édition française, 2019, Parenthèses ↩︎
  2. Colin Ward, L’enfant dans la ville, 1978, réédité en français chez Eterotopia France / Rhizome ↩︎
  3. Entretien avec Augustin du Cafézoïde par Arthur Serret, « La marche pour l’enfance et la jeunesse », N’autre école n°23, été 2025 ↩︎
  4. Vincent Romagny, « Aldo van Eyck : jouer dans la ville », in SCAU Architecture (éd.), Time to Play, Paris, co-édition SCAU-Archipress éditions, 2024. Disponible aussi sur le site de arc en rêve https://arcenreve.eu/explorations/aldo-van-eyck-jouer-dans-la-ville ↩︎

Arthur Serret

Professeur des écoles dans le 19ème arrondissement à Paris / Sud Éducation Paris et Questions de classe(s)

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