Lettre à Monsieur Edouard Geffray
En réponse à la lettre adressée aux professeurs datée du 22/01/26
Je reprends votre formulation,
« Je me permets de m’adresser directement à vous » : Cette semaine j’ai appris que ma candidature pour le CAPPEI (certificat d’aptitude professionnelle aux pratiques de l’éducation inclusive) était acceptée. Je vais donc quitter l’école où je suis arrivée en septembre 2014 comme T1 (titulaire première année). Une école REP qui accueille uniquement des élèves du CE2 au CM2 dans une cité du 19ème. Une école où j’ai passé un tiers de ma vie. Une page qui va se tourner en somme.
Depuis que je sais qu’il ne me reste qu’un trimestre à passer là-bas j’ai le cœur lourd. Je suis soulagée de partir mais il y a comme un truc crasseux qui m’assaille. La culpabilité de quitter le navire quand il est en train de sombrer. Parce que nous vivons une année particulièrement difficile (même si je crois qu’on se le dit tous les ans). Entre burn-out, arrêt maladie, manque criant de remplacement, élèves hautement perturbateurs comme vous aimez à les appeler. Notre école craque, mais nous continuons de faire tourner la boutique. Au détriment de notre santé mentale probablement. Je ne sais pas s’il se passe une seule semaine sans qu’un.e collègue pleure d’épuisement sur son lieu de travail.
Vous dites que « Depuis trop longtemps, notre société parle de [nous] comme de simples « moyens » humains, destinés à pallier toutes les errances et tous les doutes du reste du corps social. » Je remplacerai notre société par notre Institution, c’est-à-dire, l’Education Nationale. Nous sombrons mais aucune de nos demandes ne sont entendues.
Nous réclamons une ouverture de classe qui ne nous a, à l’heure actuelle, pas été accordée. Nous réclamons une restructuration d’école pour passer du CP au CM2 et ainsi avoir plus de moyens humains car à l’échelle de notre école, nous avons un taux d’encadrement extrêmement faible comme aucune classe n’est dédoublée. Nous n’avons de cesse que de réclamer à force de n’avoir que des miettes. Chaque année, les enseignant·es font des demandes d’aide au RASED, qui ne peut toutes les satisfaire. Les secteurs médico-sociaux de notre quartier sont saturés et les listes d’attente peuvent dépasser les mois voire les années. Pour chaque sollicitation nous devons rédiger des dossiers chronophages, argumenter, négocier, prouver. Il faut apporter la preuve que nous n’arrivons plus à travailler dans ces conditions. Prouver encore et toujours à l’Education Nationale que les moyens ne sont pas suffisants. Il suffirait de venir observer notre école pendant une semaine. Il suffirait de nous faire confiance, de cesser de nous faire croire que nous n’avons pas encore tout essayé. Que peut-être que nous nous y prenons mal. Il suffirait de nous écouter.
Je pars le cœur lourd, avec le sentiment d’abandonner mes collègues, les élèves, les parents d’élèves. Je sais pertinemment que c’est grâce à ce sentiment de culpabilité que la boutique continue de tourner. Que c’est l’engrenage qui permet à la machine de ne pas s’enrayer. Je ne me fais pas d’illusions sur ce qui m’attend ailleurs : un manque de moyens. Partout.
« Nous avons besoin de vous, sentinelles de la raison. »
Oui vous avez besoin de nous.
Sentinelle : « Fantassin qui fait le guet le jour ou la nuit pour la garde d’un Camp, d’une Place, d’un Palais, etc. et qui est détaché pour cela d’un corps de gens de guerre. » (définition du Dictionnaire de l’Académie Française).
Vous avez besoin de nous pour faire le guet, tenir l’école jour et nuit, palier, bidouiller, trouver des ressources encore et toujours. Garder l’Ecole. Ne pas montrer comme tout va mal. Vous comptez sur nous, comme sur de bons soldats, pour ne surtout pas déserter, car ce métier suscite de moins en moins de vocation. Comme j’aime le répéter aux jeunes enseignant.es malmené.es par l’Institution qui leur fait croire que ce n’est jamais assez, nous sommes les pièces indispensables. Nous sommes là, engagé.es, et pourtant ça ne suffit pas. Nous sommes l’indispensable mais nous ne pouvons pas tout. Nous avons besoin de plus.
Selon vous [notre] mission repose sur une condition essentielle : [notre] autorité. Non, la condition essentielle à notre mission n’est pas l’autorité mais l’écoute, l’accompagnement, la réponse à nos besoins. Si notre école craque ce n’est pas par manque d’autorité mais par manque de moyens. Par mépris de l’Institution.
Je le redis, je pars la tête basse, inquiète pour mes collègues, pour ce qui les attend l’année prochaine. Inquiète pour ces collègues qui sont devenu.es des ami.es à force de se serrer les coudes. Je pars en sachant que rien ne s’est amélioré en douze années. Que c’est probablement pire qu’à mon arrivée. Je ne sais plus. Parce qu’on oublie vite comme chaque année a été difficile, on oublie vite tout ce que ça nous a coûté en termes de santé physique et mentale et de vie familiale. On oublie vite mais le corps se souviendra en fin de carrière.
Votre lettre se termine ainsi « Vous êtes notre espoir, parce que notre avenir commun se joue, chaque jour, dans vos classes. » Je ne veux pas être votre espoir, vous devriez être le nôtre.
Notre avenir commun se jouera tristement sans Christine Renon, sans Caroline Grandjean et sans tant d’autres.
