Les cercles restauratifs au Collège Coopératif et Polytechnique d’Aubervilliers : réparer plutôt que punir.
Le Collectif Questions de classe(s) relaie les chroniques de l’Association pour un Collège Coopératif et Polytechnique à Aubervilliers (A2CPA), à raison d’une chronique par semaine. Voici la quatrième ! Iels ont travaillé pendant 10 ans, entre 2010 et 2020, à élaborer puis mettre en œuvre un projet de Collège Coopératif et Polytechnique dans un des collèges publics d’Aubervilliers (93). Toutes les chroniques peuvent être retrouvées ici.
Chroniques de l’A2CPA (6) – 09/04/2026
Le Collège Coopératif et Polytechnique d’Aubervilliers a ouvert ses portes en septembre 2018 après huit ans de gestation. Un collectif de professionnel·le·s de l’éducation l’avait méticuleusement conçu comme un collège différent où horizontalité des rapports se conjuguait avec diversité des apprentissages, au sein d’un établissement public de quartier populaire. Il a eu deux ans de fonctionnement, avant que le collège Gisèle-Halimi redevienne un établissement “classique” de l’Éducation Nationale.
Par Matthieu Pierrot-Beck*
*Les signatures sont individuelles mais le travail et la relecture sont collectives.
Novembre 2018 – Dans la salle de réunion, premier cercle restauratif au collège Gisèle-Halimi. Les participant·e·s : les deux élèves incriminés, la mère de l’un, le père de l’autre, les professeures principales des deux classes, la CPE, sont assis·e·s autour d’une table. Le principal présente succinctement le cadre.
Première question : citer quelque chose de positif qui s’est passé ces derniers jours.
On fait deux fois le tour du cercle et à chaque passage, chacun·e donne une réponse : j’ai trouvé facilement une place pour me garer, j’ai réussi mes exercices en maths ce matin, j’ai animé une médiation qui s’est bien terminée. Les réponses sont parfois anecdotiques mais l’objectif est atteint : l’atmosphère se détend et devient plus positive. Quelques sourires sont échangés.
Deuxième question : que s’est-il passé selon vous pour que vous soyiez là ?
Chacun présente son bout de l’histoire, et son implication dans celle-ci. Les réponses sont plutôt sincères. E. a marché sur un endroit que C. venait de nettoyer. E. a été houspillé par C. C. a insulté la mère de E., alors que la mère de E. lui manquait parce qu’il n’habitait plus avec elle et C. a été fâché pendant tout le séjour. À la fin du voyage, en allant vers la navette, E. traverse le groupe pour atteindre C. Il le met à terre, et C. en essayant de se défendre n’avait que sa bouche et a mordu l’oreille d’E. et elle a commencé à saigner, y compris de l’intérieur.
Troisième question : qu’est-ce qui s’est passé en vous à ce moment-là et maintenant ?
En arrivant, la mère de E. voulait la peau de C. : elle avait demandé qu’il soit exclu. Dans l’espace d’un cercle, quand elle s’est retrouvée avec l’élève et le père face à elle, elle est devenue éducatrice et a retrouvé son rôle de maman. Les deux parents ont eu un discours éducatif envers les enfants.
Quatrième question : comment ça vous affecte et qui d’autre ça affecte ?
Le père de C. a dit : “Ça a impacté ma fille, qui n’en dormait plus car C. avait été violent et que son frère était appelé cannibale à l’école”. Ça a été un moment fort : il a montré que certaines situations deviennent un problème général et que punir ne suffit pas pour tout réparer. Cela a aussi permis de faire comprendre que les personnes portent une responsabilité dans les situations.
Cinquième question : Selon vous, que peut-il se passer maintenant pour que ça ne se reproduise pas ?
E. a demandé un conseil de discipline pour C. comme mesure de réparation. Celui-ci a eu lieu. E. aussi a dû prendre des mesures de réparation.
Sixième question : qui fait quoi comment ?
Les actions ont été réparties entre les élèves et les différents adultes présents.
Au final, ce cercle restauratif a bien conduit certains à passer d’une logique punitive et vengeresse à une logique éducative. Le conseil de discipline qui en a découlé en a été apaisé et orienté vers une logique de restauration. Un cercle restauratif est en effet un processus qui doit permettre, après un conflit ou des tensions au sein d’une communauté, de recréer du lien afin que chacun soit restauré dans une place qui lui convienne et qui soit stable.
D’autres cercles restauratifs, avec des objectifs et des modalités différentes, ont été organisés avec les 5eA, dont la moitié de la classe faisait n’importe quoi depuis le début de l’année. Ici, l’objectif était notamment de restaurer une ambiance de travail.
Ces cercles restauratifs avaient lieu toutes les semaines. Les élèves qui avaient été notés dans la fiche de suivi de la classe devaient participer. La majorité de l’équipe pédagogique ainsi que la CPE étaient présentes. On a échangé sur les problèmes en classes, les conséquences qu’ils avaient, les ressentis de chacun, et enfin sur les réparations. Pour redonner du pouvoir à ces élèves en difficulté, on les faisait notamment travailler sur le plan de classe, sur une manière de rattraper le temps perdu en classe.
Une professeure a croisé deux ans après deux élèves de ce petit groupe de 5eA un après-midi dans les rues d’Aubervilliers. Les élèves lui ont demandé si la classe dont elle est professeur principale se portait bien. Elle a avoué que c’était parfois un peu difficile. Les élèves lui dirent alors de faire des cercles restauratifs “Ça avait grave marché pour nous, Madame. Ça nous a fait changer même si sur le moment on l’a pas tout de suite montré. Est-ce que vous voulez qu’on aille leur expliquer, à vos élèves ?” Et, en effet, une des élèves est venue raconter son expérience à la classe.
Enfin, dans une logique d’expérimentation coopérative, les adultes du collège vivaient eux-mêmes les dispositifs qu’ils mettaient en place pour les élèves. Ainsi, à la fin de l’année, dans le cadre d’une formation d’établissement, un cercle restauratif d’un jour et demi a été mis en place pour l’ensemble des adultes du collège. L’objectif de ce cercle était d’expérimenter un espace de communication non violente. Comme nous étions à la fin d’une année scolaire mouvementée, nous sommes beaucoup revenus sur ce que nous avions vécu, sur les relations de travail entre adultes et avec les élèves. Lors des prises de paroles, nous avions pour consigne de reformuler de ce qui avait été dit par la personne précédente. Cela était nouveau pour nous. Constatant à quel point cela nous avait permis d’affiner notre écoute de l’autre et de préciser nos propos, certain·es ont repris cette consigne dans d’autres situations, notamment de gestion de conflit.
Ce cercle a permis de laisser s’exprimer, voire de dénouer, des tensions dont certaines existaient depuis plusieurs mois et étaient passées inaperçues. Tellement de choses sincères se sont dites ! Et après, tout était plus sain pour tout le monde. Il ne pouvait plus y avoir de posture de mauvaise foi. La plupart des problèmes posés par l’institution du Conseil d’Adultes s’étaient apaisés (Pourquoi iel ne vient pas en CA ? Pourquoi iel ne prend pas la parole ?…) Que tout sorte si vite… c’était impressionant. Ainsi, les liens professionnels avaient été rendus plus humains par ces échanges parfois intimes. On savait finalement comment les crispations avaient été vécues et ce qui avait été construit avant ou après les malentendus.
Nous avons donc expérimenté les cercles restauratifs avec des objectifs et pour des publics très différents, notamment la première année. Cette institution n’était pas présente dans le travail préparatoire du Collectif, si ce n’est dans l’objectif de trouver des moyens de résoudre collectivement les problèmes. La modalité concrète a été proposée au moment de l’ouverture en 2018. Finalement, elle a été un espace de travail en commun avec la direction ainsi qu’un lieu d’expérimentation pédagogique et de créativité, notamment dans les propositions de restaurations.
Alors vive l’idée de réparer plutôt que de punir ! collegenouveau.wordpress.com
