Luttes-et-ratures

À l’abordage de l’alterité

C’est une histoire de distance. Dans la pièce Les pirates poètes de Philippe Gauthier, il y a d’un côté le choeur d’enfants. De l’autre Lucia, la nouvelle élève. Et entre ces deux pôles un écart qui semble d’abord infranchissable. Car Lucia parle toute seule. «Beuglant des mots sans tête», profère le choeur. «Ni queue.» Elle dit de la poésie. «Je parle pas, je déclame», précise la gamine.

L’autre personnage, c’est Béné. En quelque sorte l’émissaire de la classe. Après une première interaction sous un abribus, c’est avec elle que Lucia va nouer une entente au fil de l’intrigue. Dans les remous de la cour d’école ou sur le banc du vaisseau abribus. Le texte didascalique rend compte de ce jeu d’espacements et d’accommodements : «Béné s’éloigne. Un peu.» «Cette fois Béné passe de l’autre côté de la vitre.» «Béné la rejoint.» Les pirates poètes résonne donc comme le théâtre d’un rapprochement.

Comment accueillir la différence ? Ici elle vient d’une enfant artiste qui débarque d’un ailleurs. «Pirate poétisant» ou «poète piratant». On pense aux paroles du groupe Fauve : «T’es devenu bizarre, imprévisible, déconcertant, branque, cryptique. Certains disent même qu’ils t’ont vu à ta fenêtre le soir parler aux satellites.» Comment un groupe fait-il une place à cette étrangeté ? Béné, elle, se laisse peu à peu contaminer. Chapeau de pirate sur la tête. Philippe Gauthier signe en somme un manuel poétique (dès 8 ans) d’apprivoisement de l’altérité.

Nicolas Joray

Philippe Gauthier, Les pirates poètes, Éditions Théâtrales Jeunesse,2026, 49p.

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