[film] « Qu’est-ce qu’on va faire toi ? » – utopie et lutte des classes en maternelle
Arte diffuse en ce moment le surprenant documentaire Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? sur des enfants d’une école maternelle parisienne. Pendant un an, Salma Cheddadi et Karelle Fitoussi filment les discussions animées d’un groupe d’enfants au sein d’une classe de grande section. Le documentaire qui ne souffre d’aucun temps mort dresse un portrait politique d’une enfance parisienne qui ne peut que réjouir le public progressiste. Le documentaire porte autant un propos sur l’enfance qu’il documente le quotidien d’une école « de REP ».
La maternelle, utopie queer ?
Les élèves de grande section filmé·es dans le film sont amené·es à débattre de différents sujets. Iels nous surprennent par l’habileté avec lesquels iels se déprennent des stéréotypes de genre, et leur ouverture à l’homosexualité. Dans une scène où les enfants parlent d’amour, Edgar et Lucien déclarent fièrement être amoureux. S’il y a bien un enfant qui nous dit « la place des filles c’est la cuisine », il est contredit et sans conflit. Puis tous les enfants – filles et garçons – se colorent les ongles de doigts dans un scène d’une grande douceur. Ces scènes prennent une dimension utopique pour l’adulte queer qui les regarde : et si, nous avions toustes pu grandir avec un si grand sentiment d’évidence ?
Dans cette classe de grande section, les affects et les corps circulent. On pleure l’ami qui déménage, on s’enlace, on se console. Les peurs s’expriment et s’expliquent. On se repose appuyé sur le ventre d’un copain. Les confrontations sont jeux. Le film met en scène une politique des corps et des affects à « hauteur d’enfants ».

Figure libertaire de l’enfance
En effet, toutes les images sont tournées littéralement à la hauteur des enfants, dans une forme de dispositif rappelant le très beau Récréations de Claire Simon (1993). Il y a une forme d’engagement enfantiste (contre la domination adulte) dans ce choix d’à la fois construire des scènes de parole enfantine mais aussi de construire des prises de vue avec leur point de vue. Cet engagement, il se prolonge dans la manière dont les images tournées par les réalisatrices s’entrelacent avec des images prises par un des enfants lui-même à l’aide d’une caméra-jouet. La caméra les suit dans leurs jeux et leurs courses à travers l’école avec une joie et une énergie explosive, tout cela rythmé par des rythmes rocks. Elle construit et renoue avec une image subversive de l’enfance, une enfance libertaire, insolente et débordante de vie. Il y a un imaginaire à la Agnès Rosenstiehl, célèbre autrice d’albums pour enfants et créatrice de Mimi Cracra, dont on voit d’ailleurs apparaître l’Abécédaire politique dans le film, qui est une des figures de ce que les spécialistes de littérature enfantine ont appelé « le 68 des enfants ». « Y a plus de punitions » scande Edgar, un des personnages principaux, lorsqu’il est élu délégué.

Politiser l’enfance
Le documentaire participe effectivement pleinement d’un mouvement pour « politiser l’enfance » (comme s’intitule l’ouvrage paru en 2023 chez Burn Août). S’intéresser aux subjectivités enfantines, ce n’est pas couper les enfants du social mais au contraire s’intéresser à elleux comme des subjectivités politiques. Ainsi, iels fabriquent des pancartes et montent une manifestation dans la cour, élisent un délégué, débattent de l’homoparentalité, de la guerre en Ukraine, de Macron et Le Pen ou de la loi asile et immigration. Le petit Edgar nous raconte qu’il a peur des manifs d’extrême-droite, puis explique qu’il est « nul en guerre » mais « fort en révolution » tout en dessinant à la craie une « barricade » faisant beaucoup pensé à celles de l’artiste Dugudus beaucoup exposées dans Paris. Joie du public de gauche.

Le documentaire construit l’image d’une agency et d’une autonomie enfantine. Pour cela, le cadrage efface systématiquement la présence des adultes. A ce titre, il reproduit le geste des childhood studies qui se sont largement intéressées à l’enfance d’un point de vue culturel, mais en reproduit aussi les impasses. A la fois, celui d’une coupure artificielle entre monde de l’enfance et monde adulte, mais aussi avec une tendance à euphémiser les inégalités au sein de la « classe » des enfants.
Lutte des classes dans la classe ?
Le documentaire est présenté comme décrivant le quotidien d’une école d’éducation prioritaire. Pour autant, les enfants issu·es de milieux populaires semblent assez minoritaires à l’écran. Petit à petit, on se rend compte que ce sont les enfants de milieux privilégiés qui prennent progressivement toute la place. Maîtrisant savamment les discours progressistes qu’à la fois l’école, les réalisatrices et probablement les spectateurs·rices attendent, iels brillent à l’écran et enchaînent les punchlines. Cependant, les enfants de milieux populaires, racisés, ceux qui probablement habitent l’hôtel social qui est évoqué dans une scène, deviennent peu à peu les spectateurs·rices de ce film qui annonce pourtant aussi parler d’elleux. Lorsque Aris-Enzo recycle la phrase « la place des femmes c’est la cuisine », il se fait soigneusement corriger. Systématiquement, ce sont les mêmes enfants qui expliquent et imposent leur point de vue aux autres (sur le genre, la procréation, les élections, la loi asile et immigration, le bon goût, la guerre, etc.). Ces inégalités, le filme ne les masque pas : la scène où Embrun explique qu’il ne va voir que des spectacles ayant « trois T dans Télérama » comme « Tchekhov » frise la caricature. C’est le même Embrun qu’on voit faire une démonstration de violon à un autre moment. La violence symbolique de la co-présence d’enfants de classes sociales très différentes dans la classe saute facilement aux yeux. On se demande alors comment les enfants des classes populaires vivent cette mixité sociale que le film veut défendre. PourTélérama, la réalisatrice explique que « le montage réalisé au fil du tournage a permis d’ajuster les thématiques et la place de chacun, de soigner l’équilibre entre les volubiles et les silencieux, de contenir les garçons pour laisser parler les filles. Il a fallu sacrifier beaucoup de punchlines, de belles scènes : c’est la mixité qui nous intéressait, comment ils font société ». Le film n’est pas naïf sur la problématique et pourtant il me semble que le dispositif reproduit les inégalités plus qu’il les problématise. Tout d’abord, parce que le discours progressiste du film épouse celui de certains enfants. D’autre part, en construisant des espaces de parole, elle offre une scène à celleux que le capital culturel et linguistique favorisent, à celleux qui savent produire des « punchlines » et des « belles scènes ». Dans cette perspective, le choix de garder les plans filmés par Edgar interroge : pourquoi est-ce le seul à tenir la caméra ? Son point de vue n’était-il pas déjà omniprésent dans le film ? Les dispositifs pour construire une parole enfantine, s’il n’invisibilisent pas les inégalités, ne semble pas essayer de donner de la place à celleux qui maîtrisent moins le verbe. Peut-être que le rythme endiablé du film, ne leur laisse pas assez de temps. Enfin, l’effacement des adultes permet peu de saisir comment se construisent ces inégalités et comment elles sont prises en charge. Une scène montre un atelier dirigé où l’enseignante entraîne des petites filles à raconter une histoire. C’est une des rares scènes où le film montre une action de l’enseignante, mais dans le montage, cette scène est une sorte de temps mort, dans la marge par rapport à la scène principal. La dimension utopique du film participe à euphémiser la violence symbolique de l’école et des enfants de la petite bourgeoisie culturelle.
Pour une centralité des enfants populaires en pédagogie
Le film est salué dans la presse comme une « ode à l’école publique » et à la « mixité sociale ». Et cela est vrai : cette école a de quoi faire rêver. Toutefois, il n’explore pas un des angles morts des discours sur la mixité sociale : comment gérer la lutte des classes dans la salle de classe ? Comment travailler les rapports de domination entre élèves ? Comment ne pas construire l’image d’un enfant de classe moyenne supérieur qui viendrait – en partageant son grand capital culturel – sauver les minots de classes populaires ? Au sein du mouvement Freinet, ces questions commencent à être posées. Que faire du « Quoi de neuf ? » (un dispositif où les enfants peuvent librement présenter des objets ou expériences qu’iels ont vécu), quand celui-ci exhibe les inégalités plus qu’il lutte contre ? Comment faire vivre la démocratie dans l’école en prenant en compte les inégalités ? Comment faire par exemple pour que – comme dans le film – ce ne soit pas toujours les enfants les plus dotés en capitaux qui soient élus délégué·es ? Les pédagogies critiques – qui visent à la conscientisation des rapports sociaux et leur transformation – sont une piste. Toutefois, elles doivent aussi nous pousser à prendre en compte l’intégralité des rapports sociaux. Les discours progressistes sur le genre et les sexualités ne doivent pas être retournés contre les petit·es de classes populaires, mais participer à leur libération. D’une certaine manière, les limites du documentaire sont aussi celles des pédagogies « progressistes » contemporaines.
Face aux offensives réactionnaires et/ou sécuritaires sur l’enfance, nous avons besoin d’imaginaire progressiste et subversif. Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? répond à ce besoin. Rarement un film n’aura donné autant envie d’aller enseigner en maternelle et de s’engager dans pratiques pédagogiques progressistes.
D’une certaine manière, nous avons besoin d’utopie.
Cependant, notre camp doit absolument travailler nos pratiques et représentations afin de donner une centralité aux enfances populaires.
Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?, Karelle Fitoussi et Salma Cheddadi, France, 2025
Disponible jusqu’au 19/09/2026 ici : https://www.arte.tv/fr/videos/125654-000-A/qu-est-ce-qu-on-va-faire-de-toi
