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Mars 68 : le jour où l’école a failli changer

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Le 15 mars 1968, s’ouvrait à Amiens, à l’initiative d’un certain nombre de professionnels de l’ éducation, un colloque - « pour une école nouvelle » - dont le souvenir est resté très vif dans les mémoires, non pas tant pour les résultats immédiats – très minces en réalité – que par le sentiment, 50 ans plus tard, d’une occasion manquée. Quelques semaines avant les événements de mai, quelque chose était réellement possible mais n’est jamais advenu.

Enthousiasmée par ce qu’elle appelle « le foisonnement des années 1960 », Suzanne Citron, observatrice enthousiaste et actrice engagée dans les remises en causes du moment, évoque ces « deux journées d’intense remue-méninges au cours desquelles le système éducatif est passé au scalpel et où les propositions abondent – finalité de l’enseignement, enseignements et horaires, formation culturelle de l’individu, cloisonnement des disciplines, structure des établissements, formation initiale et permanente des maîtres etc ». Evaluation chiffrée des élèves, classements, organisation des savoirs autour des traditionnelles disciplines scolaires, finalités de l’enseignement, relations maîtres-élèves, rôle des parents : les participants - tous concernés par l’éducation mais pas seulement enseignants - qui n’ont rien de dangereux révolutionnaires, ne s’interdisent aucune remise en cause.

Convaincus de l’inadaptation de l’école à son temps, en particulier parce que l’explosion scolaire des années 50 et 60 avait ouvert la porte des études secondaires aux enfants issus de milieux sociaux qui jusque là n’y avaient pas accès, tous ont le sentiment qu’il y a urgence à changer l’école : «  Profondément troublés par l’inadaptation d’un système éducatif hérité du 19e siècle, dont la centralisation excessive, la rigidité et l’inertie leur apparaissent d’autant plus graves au moment où s’effectue, comme dans les autres grands pays développés, le nécessaire passage à une formation secondaire et supérieure de masse, [les participants du colloque] affirment l’urgence d’une rénovation éducative aussi bien que pédagogique qui ne peut se concevoir que dans la perspective d’une éducation permanente de la nation. La mise en œuvre d’une politique nationale de rénovation éducative ne saurait être différée, sans risque de sérieuses tensions psychologiques, économiques et sociales.  » (déclaration finale lue par André Lichnerowicz)

Pour saisir l’esprit du temps – il s’agit bien de l’avant Mai 68 – il faut préciser que ce colloque, au départ organisé en dehors des circuits officiels, avait reçu la caution du ministère de l’Education nationale et du ministre en personne, Alain Peyrefitte dont le discours final mérite, 50 ans plus tard, de retenir toute l’attention. Le ministre, pourtant réputé conservateur, en appelle à une « opération de rénovation pédagogique (…) aux méthodes maintenant éprouvées d’une pédagogie active, d’une pédagogie de la confiance, d’une pédagogie de l’encouragement  », avant de préciser ses vues : « Que signifie en effet pour les maîtres la rénovation pédagogique ? Une transformation de la relation avec les élèves […], avec la société […], entre eux. Je retiens volontiers […] le mot d’ « animateur » qui a été employé ici. Il faut renoncer à une école qui a été établie, selon le mot de Tolstoï, « non pour qu’il soit facile aux enfants d’apprendre mais pour qu’il soit commode aux maîtres d’enseigner. » Et de conclure devant des participants dont les travaux se trouvent ainsi légitimés : « Des dispositions pratiques seront prises pour que les travaux préparatoires et les suggestions de votre colloque d’Amiens […] puissent être exploités par la commission de rénovation de la pédagogie […] L’air purifiant que nous respirons ici, il ne faut pas qu’il nous ait tonifiés sans lendemain. Nous allons nous occuper d’assurer le relais de vos efforts […]  »

Un discours officiel qui, 50 ans plus tard, laisse rêveur. Car 50 ans plus tard, on voit le chemin parcouru… en marche arrière. Alors que la pédagogie fait l’objet, dans la bouche même de l’actuel ministre de l’EN, sous le nom de « pédagogisme », d’une véritable détestation, que la solution aux difficultés des élèves prend la forme d’un repli frileux sur des traditions qui n’ont jamais fait la preuve de leur efficacité, que la méfiance de l’institution pour ses personnels tourne à l’infantilisation de ces derniers, que la communication frénétique remplace le débat et que la recherche s’efface devant la démagogie, au contraire, en mars 68, le plus haut responsable de l’éducation fait l’éloge des pédagogies actives, encourage la responsabilisation des acteurs et surtout place l’élève au centre du système, bien avant que cette formule galvaudée (attribuée à la loi d’orientation de 1989) ne devienne la cible de tous les conservateurs jusqu’à nos jours. Que Peyrefitte ait été sincère ou opportuniste importe peu en regard de cette réalité : il y a 50 ans, la question scolaire pouvait être publiquement et officiellement posée dans le cadre d’un débat rationnel, là où aujourd’hui l’outrance, les contrevérités, l’imposture ont imposé leurs canons.

Remarquable, également, la chronologie de cet épisode, le colloque d’Amiens prenant place dans un mouvement déjà ancien (« l’école nouvelle » - le colloque avait reçu une lettre d’encouragement d’Elise Freinet) qui dépasse très largement les événements de Mai 68, auxquels les traditionalistes de toute obédience continuent pourtant obstinément de se référer comme point de départ de l’école d’aujourd’hui. Une erreur d’appréciation d’autant plus manifeste qu’au final, l’effervescence du colloque d’Amiens, tellement riche de promesses, ne se traduira que très marginalement dans la législation scolaire. L’impact du colloque sera noyé dans les événements du printemps et surtout, ce qu’on a souvent tendance à oublier, à Mai 68 succèdera avril 69 : après la démission de De Gaulle, l’arrivée au pouvoir de Pompidou, agrégé de lettres classiques, normalien, conservateur revendiqué, sonnera le glas des folles espérances de mars 68 et des années 60.

Ce que Suzanne Citron relate avec justesse : « L’irruption inattendue des événements de mai sur le devant de la scène française, quelques semaines après ce studieux week-end, devait recouvrir de silence les travaux approfondis et créatifs d’Amiens. Les actes du colloque seront publiés par Dunod en 1969, année de découragement et de reflux du mouvement de mai. Ils tomberont, comme tant d’autres travaux pertinents, dans les oubliettes de la rue de Grenelle. » Très lucide sur les oppositions à venir et qui n’ont jamais cessé jusqu’à nos jours, elle ajoute : « Les obstacles et les oppositions qui, depuis un demi-siècle, clouent dans l’impuissance les tentatives de réforme du « mammouth » n’ont jamais été aussi évidents que dans l’occultation de ces grandes journées. La ferveur qui animait les participants était aux antipodes de la morosité parfois venimeuse de certaines polémiques ultérieures. Les fantasmes actuels de quelques intellectuels médiatiques sur de prétendus pédagogues destructeurs des savoirs étaient inimaginables. »

(1) - Suzanne Citron : « Mes lignes de démarcation. Croyances, utopies, engagements  », Editions Syllepse, 2003.

1 Message

  • Mars 68 : le jour où l’école a failli changer 6 avril 12:50, par Evelyne Bigot

    Rennes, le 6 avril 2018
    Merci pour cet article revigorant, et qui incite à penser que rien n’est perdu.
    Je me bats ici à Rennes, dans le quartier populaire de Villejean, contre la fermeture d’un site du collège Rosa Parks, né en 2008 de la fusion des collèges Malifeu et Montbarrot contre laquelle nous avions malheureusement perdu le combat.
    Le conseil départemental actuel, dirigé par un socialiste, n’a rien trouvé de mieux à faire, dans le cadre d’une nouvelle sectorisation des collèges rennais, que de prévoir tout un tas de changements absurdes, y compris la fermeture de ce site situé dans un Réseau d’Education Prioritaire (mais l’éducation prioritaire peut-elle encore porter ce nom ?), et dans un quartier en forte progression démographique. Le collège Rosa Parks accueille actuellement 620 élèves sur deux sites, et toute cette population scolaire ne peut bien sûr pas être contenue dans un seul collège ! C’est pourquoi les élus départementaux ont décidé que les familles auraient le "choix" de laisser leurs enfants au collège de Villejean, ou bien de les envoyer, au prix d’un trajet payant en métro et bus, dans un des deux collèges retenus du centre-ville.
    La résistance s’organise depuis la fin de l’année 2017, mais malheureusement en ordre dispersé. Les enseignants et leurs syndicats sont regroupés dans une Coordination des Collèges Rennais (ccRennes sur Facebook), mais attirent peu de parents. Avec une association d’habitants nommée "Si on s’allait ?", nous sommes allé.e.s une première fois au collège sur le site menacé pour rencontrer des élèves. Nous avons parlé avec le principal qui, malheureusement, n’est pas opposé à cette fermeture, et nous a même sorti des arguments bidons tels que : "De toutes façons, ce bâtiment n’est pas fait pour accueillir des collégiens, il est trop bruyant !". Il faut préciser que le collège des années soixante était un collège Pailleron et avait donc été détruit ! C’est donc un collège qui a une histoire lourde. Nous avons rencontré des collégiens, très mobilisés pour défendre leur collège, surtout les filles !
    Nous y sommes retournés mardi 3 avril et hier jeudi, à l’occasion de la remise des bulletins scolaires aux parents. Tous les parents concernés avec qui nous avons discuté sont opposés à cette fermeture, mais on ne leur a bien sûr jamais demandé leur avis ! Nous avons pris beaucoup de coordonnées car nous allons faire une réunion pour décider des actions que nous allons mener.
    Je vous écris, d’abord pour vous tenir au courant de cette situation scandaleuse, et ensuite qui sait...
    Evelyne Bigot, une Villejeannaise révoltée (le quartier est stigmatisé pour sa soi-disant violence, et ses trafics en tous genres (ça, c’est réel). Mais, en principe, nous sommes un quartier rennais comme les autres !

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