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Questions de classe(s)

De Charlie Hebdo à Samuel Paty : l’école en otage

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Le pire de la laïcité, le pire de la république, le pire de l’école : le 2 novembre, 12 millions d’élèves au garde-à-vous (et sans doute aux accents de la Marseillaise selon la complaisance des chefs d’établissement) sont censés rendre hommage à Samuel Paty. En réalité, un hommage cadenassé, tel que voulu par Blanquer dans une sidérante déclaration : « Nous n’accepterons pas que la minute de silence ne soit pas respectée (…) S’il y a des problèmes, les équipes Valeurs de la République (oui, ça existe…), qui viennent aider le personnel à prévenir les atteintes à la laïcité, se rendront dans les établissements concernés pour aider à les régler. » Une déclaration de guerre en fait. Mais de guerre contre qui ? Contre les élèves, suspectés de ne pas manifester suffisamment d’émotion, de ne pas être sensibles au barnum commémoratif républicain, contre des élèves pris au piège d’un débat hystérique monté de toutes pièces autour de l’école, contre des élèves collectivement désignés comme coupables du meurtre d’un enseignant.

Car depuis ce meurtre, une récupération politicienne et médiatique éhontée, oubliant l’assassin, a pris pour cible l’école et toute une classe d’âge, détournant l’horreur du crime au profit des traditionnels fantasmes éducatifs, des habituelles dénonciations contre le laxisme ou la perte des valeurs. Si les profs portaient un uniforme, si l’estrade n’avait pas disparu des salles de classes, a-t-on pu lire, Samuel Paty serait toujours vivant…

Il existe donc à l’EN des « équipes de valeurs de la république » dont la mission consiste à traquer l’hérétique qui, aujourd’hui, a la figure du jeune ou du Musulman, de préférence les deux à la fois. Manifestation ubuesque d’une dérive de la laïcité, symbole de tolérance et de de liberté après des siècles de religion d’état, devenue aujourd’hui, tout spécialement à l’école, un outil de surveillance et de coercition. C’est le cas avec cette minute de silence où Samuel Paty n’est plus qu’un prétexte : une mise en scène officielle, vide de sens, imposée sans concertation par un ministre dont l’arrogance est décidément sans borne, un spectacle retransmis à la télé, étroitement surveillé par une hiérarchie soumise et/ou tétanisée, épaulée par quelques sbires experts en « valeurs de la république ». La laïcité en 2020 : surveiller, détecter, sanctionner.

Dans ces conditions, affirmer qu’à travers cet hommage, c’est la liberté qu’on défend n’est qu’une escroquerie de plus commise au nom d’une république réduite à un discours que ses grands prêtres récitent inlassablement comme un mantra mais qui tourne à vide.

La république, Blanquer une nouvelle fois en a donné sa vision à travers un énième projet de réforme du brevet (en gros, une réforme par an) dont le principe « sera de valoriser l’engagement civique des élèves » et, précisant sa pensée, « par exemple, quand ils s’engageront dans les Cadets de la République (une sorte de sous-école de police d’inspiration sarkozyenne) avec les policiers ou avec les gendarmes, quand ils participeront au nettoyage d’une forêt ou aideront des personnes âgées… ». S’engager dans la police ou la gendarmerie à 14 ans (l’âge des élèves de troisième…), une conception du civisme qui s’inscrit dans la ligne du SNU, un civisme en uniforme et au garde-à-vous, un civisme qui sent la caserne mais qui ne craint plus de s’afficher.

Cette vision punitive et normative de l’éducation civique, on est toutefois bien obligé de constater que Blanquer n’en est pas le seul initiateur, rappelant dans un étonnant mimétisme la « Grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la république » (sic) mise en place en 2015 par sa prédécesseur dans une rhétorique très voisine : « les comportements mettant en cause les valeurs de la république [seront] traités, systématiquement signalés au chef d’établissement avec, le cas échéant, une sanction disciplinaire.  » Une formulation qui, déjà, au-delà des menaces pour les élèves déviants, de « la valorisation des rites républicains (…) de la compréhension et [de] la célébration des rites et symboles républicains (hymne national, drapeau etc) », entretenait une redoutable confusion avec le « rétablissement de l’autorité du maître  ».

De Charlie Hebdo à Samuel Paty, finalement ce sont toujours les élèves qui trinquent et avec eux, l’école, prise en otage dans des polémiques sans cesse revenues, cible trop facile d’une opinion publique qui trouve là le moyen de se défausser de ses propres responsabilités.

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