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Questions de classe(s)

Vers une pédagogie de lutte de classes

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Il est nécessaire aujourd’hui de s’atteler au renouvellement d’une pédagogie de lutte de classes.

Le constat de la reproduction des inégalités sociales

L’école française, ce n’est qu’un constat trop bien établi par la sociologie, et même admis par les dominants, reproduit les inégalités sociales. Elle est un lieu de trie et de sélection sociale. Cela plus encore que dans la plupart des pays capitalistes avancés, appelés également pays développés.

Néanmoins, les solutions pédagogiques progressistes historiques sont en panne pour plusieurs raisons qu’il est nécessaire d’exposer.

La première tient à la contrainte qu’exerce la forme scolaire. De ce fait, il est très difficile de mettre en place des pédagogies alternatives dans le cadre de la forme scolaire telle qu’elle existe dans l’école publique. Ceux qui le font se trouvent marginalisés ou cherchent des niches spécialisées ou essaient de se regrouper dans des établissements précis.

Mais mettre en oeuvre des alternatives en dehors de l’école publique conduit à se couper des élèves de milieux populaires.

Il s’avère donc nécessaire d’essayer de penser des pratiques pédagogiques de résistance applicables par tout enseignant conscient dans le cadre de la forme scolaire telle qu’elle existe même s’il est par exemple isolé dans son établissement. Cette situation d’isolement est la réalité de beaucoup d’enseignants.

On pourrait certes avancer qu’il n’est pas question de ce soucier des apprentissages académiques bourgeois. Mais on se heurte dans ce cas à au moins deux objections. La première c’est que l’on ne fait que continuer à reproduire les inégalités sociales : les enfants de milieux populaires ne possèdent pas alors les moyens de contester des apprentissages qu’ils ne maîtrisent pas. Ceux qui en contestent l’intérêt sont d’ailleurs souvent des personnes qui les maîtrisent eux-mêmes. En outre, un discours de ce type est peu audible pour la majorité de la population, à commencer par les familles de milieux populaires.

L’état actuel de la recherche scientifique

Il faut dans les débats pédagogiques distinguer les connaissances scientifiques actuelles et les finalités politiques de l’éducation.

Il existe des débats au sein de la communauté scientifique. Mais l’éducation nouvelle s’était appuyée en son temps sur l’état de la recherche scientifique. Il est intéressant de savoir aujourd’hui que disent les recherches scientifiques en sociologie et en psychologie.

La sociologie des inégalités sociales met en lumière que les pédagogies traditionnelles, mais également les pédagogies qui mettent l’élève en recherche (par exemple d’inspiration socio-constructivistes), tendent à reproduire les inégalités sociales. Cela s’explique par le fait qu’elles laissent une place à des implicites qui supposent chez les élèves des compétences qui ont déjà été construites dans les familles. De ce fait des sociologues, comme Jean-Yves Rochex, qui ont travaillé sur les inégalités sociales, soulignent l’importance d’enseigner explicitement. Ce constat est repris par exemple par Jacques Bernardin dans un ouvrage de synthèse : Le rapport à l’école des élèves de milieux populaires.
(Voir par exemple, Jean-Yves Rochex, L’enseignement explicite, une chance pour la pédagogie
- URL : http://www.cndp.fr/crdp-nancy-metz/54/se-former/en-savoir-plus/2015-2016/conferences-et-journees-detude/lenseignement-explicite-une-chance-pour-la-pedagogie.html?L=0).

Les travaux en psychologie cognitive, qui sont différents par leur méthodes rejoignent les constats sociologiques, mais en soulignant d’autres aspects :
- l’importance de l’automatisation des compétences de bas niveau (ce qui suppose la répétition). En particulier, certains types de mémoire – comme la mémoire procédurale et lexicale – suppose de répéter pour retenir.
- l’importance d’éviter la surcharge cognitive (ce qui suppose de passer par des situations simples et non des situations complexes).

On pourrait certes mettre en avant des accointances ou des intérêts idéologiques dans ces résultats scientifiques. Mais il faut admettre que les psychologues et les sociologues n’utilisent pas les mêmes méthodes. En outre, les travaux en psychologie cognitive des apprentissages dans le cadre scolaire sont corroborés par des travaux en psychologie de l’expertise qui n’ont pourtant pas de relations de proximité. Les experts, c’est à dire les personnes qui ont un haut niveau de compétence dans un domaine, se distinguent des novices par l’importance des connaissances structurées qu’ils possèdent. Les compétences acquises dans un domaine ne sont que rarement transférables dans un autre domaine.

Les illusions d’un retour aux pédagogies traditionnelles

Néanmoins, il serait erroné de considérer que ces recherches scientifiques induisent l’idée qu’il faudrait revaloriser les pédagogies traditionnelles. C’est l’erreur dans laquelle tombent certains auteurs : le philosophe anarchiste Norman Baillargeon commet parfois cette erreur.

Les travaux de Bourdieu et Passeron avaient montré en leur temps comment la pédagogie traditionnelle était peu explicite pour les élèves des milieux populaires et reproduisait également les inégalités sociales.

Le retour aux pédagogies traditionnelles n’est pas possible car comme l’ont montré les sociologues de l’équipe ESCOL, concernant les supports pédagogiques, les attentes en termes de connaissances ont changé. On demande aux élèves d’aujourd’hui d’être capables de comprendre des connaissances plus conceptuelles et non pas seulement de restituer des connaissances factuelles.

Le courant canadien de la pédagogie explicite (Steve Bissonnette et Clermont Gauthier) s’appuie, outre des travaux très étayés sur l’effet maître et les pratiques pédagogiques efficaces, sur les connaissances en psychologie cognitive, par exemple en matière de présentation structurée et d’apprentissage vicariant. Ils en tirent également l’importance de travailler sur des tâches simples.

Cependant, même si on estime que les élèves face à des situations problèmes complexes risquent d’être en échec, on ne peut pas faire l’impasse de vérifier si en définitif ils sont capables de transférer leurs connaissances sur des situations complexes. C’est en effet une finalité de l’enseignement qu’un élève soit capable de transférer ce qu’il a appris dans la réalité.

Un autre point faible de la démarche proposée par la pédagogie explicite canadienne réside dans le fait qu’elle ne prend pas assez en compte les différents types de mémoires mis enjeu dans les apprentissages : lexicale, procédurale et sémantique. Les travaux d’Alain Lieury sur la mémoire sémantique montrent qu’elle est la plus corrélée à la réussite scolaire, mais ils montrent également que la mémoire sémantique ne repose pas sur l’automatisation, mais la compréhension du sens.

Si on regarde les travaux issus de la psychologie cognitive, il est possible de considérer que les pédagogies efficaces pourraient relever selon les disciplines enseignées de la « pédagogie explicite » (Gauthier et Bissonnette) ou de « l’apprentissage stratégique » (Tardif). La première privilégie l’automatisation, la seconde le travail sur des situations-complexes. Les deux néanmoins présupposent une présentation structurée avec un enseignement explicite des stratégies d’apprentissage par le modelage (ou apprentissage vicariant).

Au-delà des apprentissages, se trouve posée la question d’être un citoyen ou une citoyenne capable d’exprimer un discours critique et d’agir collectivement contre l’injustice sociale. Il s’agit là d’une question complexe dans la mesure où il est difficile de savoir comment se forme l’esprit critique.

Néanmoins, ce que l’on peut dire, c’est que l’esprit critique est lié à un haut niveau de connaissances. Sans une certaine maîtrise des chiffres pour lire des tableaux, sans des connaissances en sciences sociales, il est difficile de faire preuve d’esprit critique quant à l’actualité. Il est possible d’ajouter que les travaux d’Alain Lieury mettent en lumière que les connaissances et les inférences sont à travailler ensemble. En effet, si l’esprit critique est lié au niveau de mémoire sémantique du sujet, cela suppose que soit travaillé en même temps l’acquisition des connaissances, leur structuration par le sujet et la réalisation d’inférences.

La récupération entrepreneuriale des pédagogies nouvelles

Il est également nécessaire de constater que les pédagogies nouvelles suscitent un intérêt particulier du côté du management néo-libéral qui y voit des instruments adéquats pour former leurs futurs cadres : compétences transversales sociales, coopération, projets, autonomie….

Cela tient sans doute à plusieurs raisons. La première, c’est que ces pédagogies n’ont pas été nécessairement pensées pour lutter contre les inégalités sociales, mais pour permettre par exemple à des enfants de milieux favorisés d’être plus épanouis.

Certaines pédagogies, comme celle de Celestin Freinet par exemple, ont néanmoins bien été pensées avec une visée de transformation sociales prolétarienne. Cela peut être souligné par exemple par le fait que Celestin Freinet, en lien avec une tradition marxiste et syndicaliste, met en avant le travail et non le jeu dans sa pédagogie. Il s’agit de remettre en question la division entre travailleur intellectuel et manuel.

La pédagogie Freinet favorise des compétences qui sont celles qui sont désirables dans une société communiste libertaire où les travailleurs autogèrent la production. De même, ces compétences de coopération sont par exemple celles de militants syndicalistes qui s’organisent dans un syndicat.

Ces compétences sont essentielles, mais elles ne sont pas suffisantes pour lutter dans une société capitaliste.

Faire émerger des capacités de contestation sociale

En mettant l’accent dans la pédagogie, exclusivement, sur la coopération, on oublie l’existence des rapports sociaux de classe et l’existence de la lutte des classes.

Il est nécessaire également de préparer les élèves de milieux populaires à la lutte des classes. Cela signifie qu’une pédagogie de lutte de classe est une pédagogie qui prépare à la résistance, au conflit social ou encore à la désobéissance face à l’injustice.

De manière générale, ce sont des capacités qui sont essentielles à la vie démocratique. Nombre de philosophes politiques contemporains ont souligné qu’il ne peut y avoir de démocratie sans expression du conflit social – dans des manifestations et des grèves -. La désobéissance civile est devenu également un type d’acte qui concourt à la constitution des démocraties.

Ces capacités de résistance sont d’abord des capacités de résistance cognitives. Il est possible de se méfier d’un activisme pédagogique superficiel. Il vaut sans doute mieux un enseignant qui entraîne des élèves à faire des objections critiques argumentées à son exposé magistral qu’un enseignant qui met des élèves en activité alors que ceux-ci s’affairent sans rien comprendre cognitivement aux finalités de l’activité.

Renouveler la pédagogie de contestation sociale

C’est un travers des pédagogies alternatives de se situer dans l’idéal. L’idéalisme qui les touche est de deux ordres. Le premier consiste à inventer des pratiques pédagogiques qui ne tiennent pas compte de l’existence des rapports sociaux : cela les rend très vulnérables à la récupération par le capitalisme néolibéral. Le second tient au fait qu’elles font abstraction des contraintes de la forme scolaire auxquels sont soumis les enseignants : programmes, horaires, niveaux de classe…

Il est nécessaire également de se départir d’un discours qui mêle sans arguments valables données scientifiques et positions politiques. Il faut distinguer les pratiques pédagogiques efficaces en matière d’apprentissages et les finalités émancipatrices, pour ensuite les articuler. Sinon, le risque c’est que les militants progressistes favorisent la reproduction des inégalités sociales, les compétences néolibérales tout en se coupant d’un discours argumentable scientifiquement.

Néanmoins, si le discours scientifique peut avoir sa place en matière pédagogique, la pédagogie est indissociable d’une réflexion sur les finalités de l’éducation. Néanmoins, ces finalités ne doivent pas être posées de manière idéales, mais en tenant compte de l’état des rapports sociaux de classes.

Il est donc certainement nécessaire de mettre en œuvre l’expérimentation de nouvelles pratiques qui partent des enseignants et des classes en tenant compte :
- des contraintes de la forme scolaire
- de l’état de la recherche scientifique actuelle concernant la sociologie des inégalités sociales et la psychologie des apprentissages
- de l’état des rapports sociaux de classe
- de la nécessite de préparer les élèves de milieux populaires à la lutte des classes sociales.

Ce travail peut être menés par exemple dans des collectifs militants et syndicaux.

Il est sans doute nécessaire de sortir des positions figés, des dogmes pédagogiques et de faire preuve d’une inventivité iconoclaste sans craindre de rompre avec les lignes de fractures pré-établies.

3 Messages

  • Vers une pédagogie de lutte de classes 24 mai 2016 17:30, par Gauthier

    Salut,

    Merci beaucoup de partager cet article très intéressant. Au sujet de la pédagogie Freinet, vous dîtes : "La pédagogie Freinet favorise des compétences qui sont celles qui sont désirables dans une société communiste libertaire". Pouvez-vous expliquer de quelles compétences il s’agit ? J’aimerai vraiment en savoir un peu plus.

    Merci beaucoup,

    Gauthier

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  • Vers une pédagogie de lutte de classes 24 mai 2016 18:40, par Irène Pereira

    Les militants attirés par un idéal communiste libertaire ont souvent une sympathie pour la pédagogie de Celestin Freinet parce qu’elle peut être considérée comme éduquant les enfants à des modes d’action qui sont celles que l’on trouverait dans une société communiste libertaire :
    - conseil d’élèves : prise de décisions démocratiques...
    - conseil coopératif qui peut être considéré comme une préfiguration de l’autogestion : décision en commun d’un projet économique, organisation collective de la réalisation de ce projet.
    - plan de travail (capacité à organiser son travail de manière autonome...)

    La pédagogie de Celestin Freinet valorise des qualités de coopération dans l’organisation des projets collectifs et d’autonomie individuelle dans le travail.

    La difficulté c’est qu’aujourd’hui le capitalisme à travers le management coopératif, l’économie collaboratif et du partage, le management libéré... entend récupérer ces compétences à son profit.

    Il est donc nécessaire de doter également les futurs travailleurs de capacités à lutter contre cette aliénation de leur subjectivité et de leur puissance collective créative par la logique entrepreneuriale...

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  • Vers une pédagogie de lutte de classes 30 mai 2016 17:34, par neppo

    Une fois de plus, l’œuvre de Freinet est réduite aux techniques d’autocontrole de la classe (mais ce n’est pas un hasard si c’est toujours ce qui est mis en avant dans les pratiques de classes ou d’écoles Freinet, le dernier numéro de fenêtre sur cour du SNUIPP en est un bel exemple : un reportage sur l’école Ange Guépin : "Les règles de la liberté").
    Freinet c’est avant tout une pédagogie de l’expression (de la production).

    C’est le pédagogue qui a le plus fortement critiqué la scolastique (avec Makarenko) et sa vision du "vrai travail" est difficilement récupérable par le management coopératif.

    Je n’ai pas encore lu le livre de Catherine Chabrun mais la présentation qui en est fait ici montre très bien l’enracinement politique de l’œuvre de Freinet.

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