lundi, 29 mai 2017|

11 visiteurs en ce moment

 
Questions de classe(s)

Loin des mythes de campagne, le bilan de Valls en matière d’éducation

   Version imprimable de cet article Version imprimable Enregistrer au format PDF

Soutien de Manuel Valls, le nouveau député PS Yannick Trigance offre aux profs, aux élèves et à leur famille des vœux en forme de bilan élogieux de la politique de son candidat. Voici ma réponse.

Monsieur le député,

Professeur de lettres en zone d’éducation prioritaire depuis 15 ans, j’ai pris connaissance de vos vœux publiés sur le Huffington Post. Vous y défendez le bilan de Manuel Valls en matière d’éducation, ou plus exactement un bilan du quinquennat dont seul l’ancien premier ministre devrait être remercié. Laissez-moi vous en présenter ma version, compléter les lacunes de votre description, corriger les erreurs, nombreuses, que contient la vôtre.

Atteinte à la laïcité, ouverture au privé

Ce bilan est d’abord marqué par la plus grande atteinte à la laïcité que le système scolaire de ce pays ait eu à subir. Au printemps 2014, en renonçant sous pression religieuse aux ABCD de l’égalité, ces outils pédagogiques de lutte contre les inégalités hommes-femmes et contre les discriminations dont sont victimes les personnes LGBTQI, le premier ministre et son gouvernement ont laissé des groupes confessionnels, notamment les collectifs réactionnaires de la Manif pour Tous, dicter les programmes de l’école. En France, ce n’était pas arrivé depuis 1886. Même sous la droite, les pressions pour faire retirer la notion de genre de manuels de SVT et des programmes n’avaient pas abouti.

Il s’agitd’une défaite de la laïcité, des droits des femmes et des personnes LGBT et une victoire de l’obscurantisme – car le genre est une notion scientifique, au même titre que l’évolution. Manuel Valls doit en assumer la responsabilité [1] . Il peut ensuite nous faire croire qu’interdire le voile à l’université ou empêcher des femmes de se baigner en leur dictant la tenue qu’elles doivent porter seraient des signes de son attachement à la laïcité et aux droits des femmes. La réalité est toute autre, et l’ancien premier ministre doit assumer d’avoir ouvert l’école aux pressions religieuses, et avoir renoncé à promouvoir un outil anti-sexiste.

Il doit aussi assumer d’avoir ouvert l’école aux groupes privés. Jamais l’éducation n’a autant été vendue : dispositif « Teach for France » qui privatise la formation des personnels et systématise le recours aux emplois précaires, partenariat conclu sans appel d’offres ni débat public entre Microsoft et l’Éduccation nationale qui confie le monopole de la formation en informatique à une entreprise privée, intrusion d’entreprises dans le primaire pour y assurer des activités péri-éducatives, conséquence de la réforme des rythmes. Les groupes privés n’ont plus besoin de se dissimuler pour faire de l’entrisme, le gouvernement socialiste leur a officiellement ouvert les portes.

Non, les tensions n’ont pas disparu

Voilà pour les oublis essentiel de votre tableau. Passons maintenant aux erreurs qui ponctuent vos vœux. Selon vous, sous la droite, nous devions nous mobiliser contre la fermeture de classe ou l’expulsion d’élèves du territoire dans le cadre du combat du Réseau Éducation Sans Frontières (RESF). C’est vrai. Vous rajoutez : « Ce climat de tension a heureusement disparu ces cinq dernières années. » C’est faux.

Dès l’arrivée au pouvoir de François Hollande, RESF a ouvert une rubrique spécifique intitulée : « Chronique de l’intolérable ». On peut y lire ceci : « Ce qui était inacceptable sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy le reste sous celui de son successeur. » Le nombre de situations pour lesquelles le réseau a dû se mobiliser est aussi important que sous la droite, parfois plus. Votre candidat a-t-il lu les lettres qui lui étaient adressées ?

Que faut-il conclure de votre erreur ? Que la vie et la scolarité d’un jeune sans-papier est négligeable pour vous et pour Manuel Valls, sauf quand vous êtes dans l’opposition ? Faut-il vous parler de tous les mineur-es migrant-es dont les droits sont sans cesse bafoué-es, qui vivent à la rue, que l’on prive d’avocat-es et de scolarité parce que Manuel Valls a mené une politique de chasse aux réfugié-es indigne ?

Démantèlement des moyens, inégalités en hausse

Concernant les mobilisations contre la fermeture de classes, mais aussi pour le remplacement des professeurs de primaire, contre la disparition de moyens, contre le démantèlement de l’éducation prioritaire dissimulée derrière des réformes diverses et variées, prétendre que les tensions ont disparu relève du déni du réel. Mobilisation contre la réforme des rythmes, contre la réforme des collèges, Bonnets d’âne, Touche pas à ma Zep (pour ne citer que les mouvements auxquels j’ai participé), la protestation contre votre politique a été massive. Vous ne vous souvenez donc plus de notre interpellation de Vincent Peillon à Epinay ? Et affirmer comme vous le faites du quinquennat qu’ « il aura parfois donné l’impression de ne pas être assez aux côtés des acteurs de terrain » tient plus du mensonge que de l’euphémisme. Ces réformes ont été imposées sans réelles concertations, sans tenir compte de l’opposition qu’elles suscitaient de la part des personnels.

Car, non, ces réformes n’ont pas amené plus d’égalité. La réforme des rythmes a créé un fossé entre les communes qui peuvent assurer des activités périscolaires gratuites et celles qui les font payer. C’est cela, l’égalité, pour Manuel Valls ? Les réformes de l’éducation prioritaire et du collège se sont fait à moyens constant, en prenant à l’un pour donner à l’autre, et ont fait disparaître les heures de projet et d’aides aux élèves les plus en difficultés.

Dans le collège de Saint-Denis où j’ai enseigné onze ans, nous avions mis en place deux classes sportives, deux classes Développement Durable, une troisième découverte des métiers, de l’espagnol renforcé, un dispositif d’aide et soutien en quatrième. Nous avions dû lutter, notamment sous la droite, pour obtenir ou conserver les moyens nécessaire à ces projets qui visent à motiver les élèves, à donner du sens à leurs études. Jamais la droite n’avait réussi à supprimer ces dispositifs. A la rentrée 2016, après 4 ans et demi du mandat que vous vantez, tous ces projets ont disparu, les heures d’aide sont réduites à peau de chagrin, et l’interdisciplinarité promue par la ministre ne s’avère être qu’un alibi pour réduire les heures et faire des économies. Voici le bilan de Manuel Valls : "Ce que Sarkozy avait rêvé, je l’ai fait."

J’enseigne aujourd’hui en lycée et je dois encore me mobiliser car le gouvernement a programmé la sortie des lycées de l’éducation prioritaire. Là encore, c’est à mettre au bilan de Manuel Valls. Ne ressentez-vous donc aucune gêne à nous offrir de tels vœux qui insultent le réel et notre intelligence, alors que certain-es d’entre nous en sont à 15 jours de grève, pour exiger non pas l’impossible, mais un décret créant un statut de l’éducation prioritaire pour les lycées et une carte de cette éducation prioritaire élargie ? Comment croire à un quelconque programme venant de vous, ou d’autres candidats ayant participé à ce gouvernement au vu d’un tel bilan, et alors que la ministre en charge du dossier, soutien elle aussi de Manuel Valls, refuse de signer un simple décret évitant d’accroître les inégalités face à l’éducation ? Qui peut encore faire confiance à la moindre de vos promesses ?

Assumer ses choix politiques

Comme en 2012, vous rejetez la faute sur la droite. Sa politique aurait été telle que le gouvernement socialiste n’aurait pas pu tout corriger en un mandat. Comment avoir confiance dans un candidat qui fuit ainsi ses responsabilités ? La réalité, c’est que lorsqu’on donne des dizaines de milliards d’euro au patronat, sans aucune contrepartie, on prive l’État des ressources nécessaires pour assurer une éducation de qualité. Manuel Valls a fait ce choix politique et doit l’assumer. Tout comme il a fait le choix de de renoncer à une fiscalité plus juste, de démanteler le code du travail, de geler le SMIC et les minima sociaux, de placer la France sous un régime d’exception permanent, d’envoyer matraques, flashballs et gaz lacrymogène envers des manifestant-es, de les assigner à résidence avec de nombreux-ses musulman-es, de démanteler l’hôpital public, etc.

Dans ces conditions, vous comprendrez que je ne puisse accepter vos voeux. En retour, je vous souhaite de comprendre qu’un tel déni de la réalité insulte notre intelligence et nos luttes pour une éducation égalitaire,

Jérôme Martin

Image de Une : By Olaf Kosinsky (Own work) [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)], via Wikimedia Commons

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

 
À propos de Questions de classe(s)
Questions de classe(s) Lire, écrire... lutter Acteurs de l’éducation : parents, travailleurs, chercheurs, issus de différents horizons associatifs, pédagogiques, syndicaux, etc., nous pensons que la question scolaire est une question politique. Notre pari est de proposer un espace (...)
En savoir plus »
Fils de nouvelles RSS

Lettre d’info n° 13 / février 2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

Livres jeunesse hiver 2012-2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

0 | 2 | 4 | 6 | 8 | 10 | 12 | 14 | 16 | ... | 1062