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Questions de classe(s)

La superfluité

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Les KroniKs Robinson, mars 2017.
Hugues Bazin, Laurent Ott

Les XX ème et XXIème siècles n’ont certes pas inventé les rapports sociaux de domination et d’exploitation. Il n’en reste pas moins que la fin du XXème siècle a vu l’instauration de masse d’un rapport social spécifique , qui est aujourd’hui au coeur des crises et des tensions : la superfluité.

Défini par P. Vasseur et H. Bazin comme un « sentiment d’inutilité sociale », collé et infligé aux milieux populaires » (voir texte ci dessous) , la superfluité en tant que telle n’est pas absolument nouvelle. Elle était en quelque sorte une violence d’accompagnement des autres rapports de domination économique , politique et sociale.

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Ce qui est nouveau actuellement, c’est son utilisation principale et définitive pour caractériser les relations que des pans entiers de la population entretiendraient avec la société toute entière. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que le jeune des quartiers, la mère de famille déqualifiée et encombrée d’enfants, l’adulte isolé éloigné de l’emploi, le malade … sont dorénavant superflus, traités comme tels et que cette qualification semble désormais « définitive ».

La superfluité relève d’une certaine morale sociale en ce qu’elle instaure une forme de jugement à la fois individuel et collectif. Celui qui est superflu n’est pas un accidenté de la vie. Il est toujours reconnu comme auteur de sa superfluité ; il en porte la responsabilité et même la faute. Celle-ci est même double. L’individu superflu est deux fois coupables : coupable d’être superflu et coupable de le demeurer.

Il est donc aussi deux fois réprimé, une première fois au nom de ce qu’il est et une seconde fois au nom de ce qu’il fait mal, ou ne fait pas, pour se sortir de sa situation : faire preuve d’autonomie, d’initiative, de mobilité, etc.

On a toujours tendance à définir les phénomènes socio-dynamiques comme des sentiments, des états d’âme. C’est toujours une erreur car ainsi, on s’empêche de comprendre la mécanique de leur production.

La superfluité n’est pas ressentie par ceux qui en sont frappés, mais « appliquée »à eux. La superfluité n’est pas une nature mais une production. Le système social qui juge superflu certains de ses groupes et membres, produit en réalité au même instant qu’elle la déplore , cette même superfluité .

La superfluité n’est pas un attribut de celui qui la subit, c’est ce qui caractérise au contraire toute une mécanique, toute une production sociale.

On produit de la superfluité chaque jour dans la manière dont on traite les enfants dans le écoles (en particulier en milieu populaire), dans la manière dont on accueille les gens à Pôle Emploi. On produit de la superfluité dans les institutions, dans les rapports professionnels/usagers, à chaque fois qu’on affirme le « plein » d’un cadre, d’une structure, d’une posture, d’un métier, en relation inverse avec le vide qu’on attribue à son bénéficiaire. On produit de la superfluité à chaque fois qu’on attribue des rôles contraires ; à chaque fois qu’on joue et rejoue un même scénario social éculé.

  • Sur le plan de sa production, la superfluité se décompose en trois étapes : l’invisibilité, la nullité, l’hostilité.

Dans un premier temps, le processus de superfluité appliqué au pauvre, au précaire, passe par son invisibilisation. L’individu superflu ne se voit pas ; il n’a pas d’originalité, pas de personnalité. Cette invisibilité est triple. L’individu superflu est invisible à lui même, invisible dans son propre milieu , et bien entendu encore plus vis à vis des institutions et des autres milieux.

Dans un second temps, l’individu superflu est frappé de nullité. Peu importe son bagage, son expérience, les langues qu’il parle, son parcours ou son expérience de vie ; aucune valeur sociale ne saurait en ressortir. Pire ce « vécu » fonctionne à l’inverse sous la forme d’un handicap. Il faut bien comprendre que la nullité est en soi un caractère envahissant ; elle n’est pas seulement scolaire ou professionnelle ; elle tend à envahir tous les aspects de la vie.

Dans le dernier temps de la constitution de sa superfluité, l’individu concerné fait face à une hostilité institutionnelle et sociale. Il la reçoit comme un rejet, une mise à l’écart. Cette hostilité nourrit son amertume, son ressentiment et son agressivité qui vient tout autant nourrir que justifier la répression qu’il continuera de subir.

Si la superfluité est bien le produit d’une certaine forme de pédagogie, d’une logique de traitement, la manière d’y réagir relève également d’une action volontaire et d’une pédagogie explicites.

  • De notre expérience, il y a deux manières de lutter contre le statut de superfluité.

Ce sont deux pratiques qui permettent à ceux qui en bénéficient, de se dégager progressivement de l’emprise de la superfluité vécue.

La première repose sur la considération comme pratique positive.
En Pédagogie sociale on s’applique à produire de la considération personnelle et collective dans nos relations au milieu et aux personnes. Cette considération passe par le soin que nous mettons dans nos relations, par la reconnaissance, par la confiance que nous établissons progressivement. Cette considération n’est ni un style, ni une simple absence des qualités contraires. C’est bien une production et une préoccupation.

  • En Pédagogie sociale, le soin lutte contre la superfluité.

La seconde consiste dans l’accès et l’invitation au travail, comme valeur, mais aussi comme pratique sociale « normale ».
Nous dissocions les notions d’emploi et de travail. Car la norme indique que l’on est superflu quand nul ne vous emploie , et que l’on cesse de l’être quand on a un travail salarié. Le salariat, la notion d’emploi portent donc en puissance la notion de superfluité comme « risque perpétuel », car celui qui est employé peut cesser de l’être. La notion de Travail n’est pas soumise au même dilemme. Celui qui a un emploi peut travailler tout autant que celui qui n’en a pas. Contrairement à l’emploi qui se définit de l’extérieur(par celui qui vous emploie) , le travail affirme au contraire l’autorité de celui qui s’y livre. On ne peut pas lui retirer. Ou, pour le dire simplement : on est toujours agent de son emploi et auteur de son travail.

La Pédagogie sociale est une pédagogie de l’autorité qui se réfère à la notion de Travail (C. Freinet, l’Education au travail). Elle nous incite à reconsidérer les statuts salariés et professionnels et à privilégier le travail en commun et entre tous, comme remède contre toutes les superfluités personnelles, économiques, sociales et politiques.

« L’humiliation reste le support privilégié pour effacer le sujet dans sa qualité même d’être humain. Elle est une forme intense, de souffrance psychique : elle dévalorise, méprise et met en cause le droit de l’individu »[5]. Chaque personne doit intégrer cette peur comme modèle comportemental de soumission indépassable de sa situation personnelle. En entreprise comme dans le quartier, l’humilié doit comprendre son inadaptation aux exigences du système. Le sentiment d’inutilité est la base même du totalitarisme économique, ce que Patrick Vasseur appelle « superfluité »[6] , c’est-à-dire un système où les hommes sont superflus, atomisés dans une masse sans possibilité de se rattacher à une forme collective : un individu sans qualité, sans originalité, sans singularité, sans personnalité, un individu inférieur. À cette forme totalitaire correspond une humiliation radicale. Le manque de respect, de considération, le déni de reconnaissance viennent rappeler cette condition. La soumission des groupes passe toujours par la dimension individuelle. On isole pour cela l’individu, on cherche à l’atteindre par l’intime, là où s’abritent les sentiments les plus profonds d’existence de soi et des autres. On le réduit à un corps, on disqualifie sa vie par le vécu sensible de la douleur, de la dégradation. Hugues Bazin.

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