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Questions de classe(s)

Le travail manuel, le processus intellectuel et la culture par Henri Guérin, artiste

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Henri Guérin (1928-2009) est un artiste, peintre et maître-verrier connu pour ses très nombreuses créations de vitraux. Il a également beaucoup écrit et s’est très fortement engagé en particulier pour la défense du travail manuel dans l’éducation.
Le texte ci-dessous, écrit en 1976, “Le travail manuel”, publié dans la thèse de doctorat en histoire de l’art de sa fille Sophie Guérin-Gasc (2003), a été diffusé dans plusieurs publications. Il a été lu à la tribune par l’artiste lui-même devant le Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, en décembre 1976, lors des “Premières Journées du Travail Manuel”. Une réflexion qui pourrait toujours être d’actualité (le surlignage en caractères gras est de la rédaction).

LE TRAVAIL MANUEL” (01/1976)

(entre parenthèse : passages supprimés du texte officiel)

Je suis "un manuel". Mon travail m’a amené à réfléchir et à penser d’une façon très différente du processus intellectuel courant : ma pensée ne s’alimente pas de concepts mais se développe par le jugement que je porte en priorité sur mes actes. Parmi les activités humaines, je place le travail de la main à un très haut niveau.

Je crois qu’un des risques de notre époque est de privilégier le mode parlé, de croire que la parole est l’unique expression de l’intelligence. Reléguant ainsi au rang de l’accessoire ou du luxe, d’autres moyens essentiels de la nature humaine. Pourtant, nos sens sont des antennes très spécialisées pour la communication avec le monde : œil, nez, oreille, main.

On appelle trop souvent "manuel" l’homme dont la main n’est plus qu’un organe atrophié par la répétition de gestes sans initiative qui ’’prolétarisent” par cette main inculte et à cause de cette atrophie même, le cœur, l’intelligence et l’être tout entier. Inversement, on appelle "intellectuels" trop d’hommes qui ne sont en fait que des non-manuels, des techniciens de l’écriture ou du chiffre et de leurs dérivés. (À côté d’eux, le manœuvre n’est qu’un demi-handicapé face à ces handicapés à 100 %, ni manuels ni intellectuels et qui constituent une partie importante du monde du travail : le secteur tertiaire.)

Dans ces conditions, quel gaspillage ou quel refoulement dans les fonctions humaines quand on sait que la main mobilise le tiers des neurones et qu’il faut quinze ans minimum d’apprentissage à la main, du petit enfant à l’adolescent, pour dominer les gestes élémentaires, qui vont de la simple préhension jusqu’à la maîtrise de l’écriture.

Je crois que c’est au début de l’adolescence que l’on peut bien apprendre, lorsque toute une énergie neuve cherche à s’investir socialement par un métier dans le cadre d’une véritable éducation humaine. La vocation est une chose qui existe chez les jeunes, mais qui meurt trop souvent par un enseignement sans sel et abstrait, pour si peu de vocations révélées ou éveillées, en retour. Je constate qu’à l’école, au lycée, à l’Université, l’art et les métiers d’expression sont considérés comme des compléments accessoires, sinon inutiles à la formation des élèves. Il faudrait que tous puissent rencontrer des hommes épanouis par leur métier, des modèles : des éveilleurs plus que des instructeurs : l’adolescent en a besoin. (Éveilleurs de ce qu’il y a de plus grand, de mieux exprimé par les grands écrivains, les grands artistes, les grands philosophes et poètes, dans les valeurs élémentaires qui dorment encore en eux. J’entends par "GRANDS" les plus simples, les plus clairs, les plus vrais, à l’accès libre, que l’on déchiffre à tout niveau, qui peuvent éveiller chacun à sa vraie nature. La vraie culture populaire c’est cela. Pour des esprits et des corps neufs, tout devrait avoir du goût, de l’appétit. La culture, pour moi, c’est ce que l’on apprend soi-même par besoin, désir et goût, ce qui devient naturel à sa nature, ce qui développe les sens, produit les vrais contacts, construit et anime une société.)

De dix-huit à vingt ans, deux ans en usine m’ont fait me souvenir de l’énorme potentiel d’intelligence, de génie humain inemployé parce que compartimenté et à responsabilité nulle. Comme les heures sont longues à l’usine ! La promenade aux toilettes, le lavement des mains (pas symbolique), le casse-croûte et le déjeuner sont autant de repères où l’on se retrouve. Il y a de la pudeur dans les rapports apparemment grossiers, de la délicatesse et de la générosité : un code et des usages. Mais tout est en "gros cœur” car c’est l’humiliation qui domine et on ne s’habitue pas à pointer quand d’autres sortent et rentrent librement. On ne s’habitue pas, non plus, à ces visiteurs d’un autre monde, dont le regard pour les travailleurs avait, me semble-t-il, le même intérêt que celui qu’ils auraient eu pour les singes du zoo.

Je ressens tout particulièrement le désespoir des garçons ou des filles qui viennent à la maison. A cause de leur sensibilité, ils sont souvent des inadaptés scolaires et deviennent souvent des inadaptés sociaux par l’entêtement des parents. En effet, lorsque je propose à ces derniers de laisser leurs enfants travailler seuls, pour éprouver ce qu’ils croient être leur vocation - car ils ne le peuvent dans le moule commun -, les parents s’y refusent, craignant pour l’avenir, sans statut social reconnu.

Ils s’ennuient, se sentent inutiles, et il est vite trop tard pour apprendre autre chose que des notions. L’esprit formé aux concepts, avant même qu’on leur montre un geste, une pratique, croyant avoir saisi, ils disent "je sais" et c’est pourquoi il leur est difficile d’apprendre un métier. Or, l’important dans l’apprentissage manuel, c’est d’abord le regard sur le geste de l’aîné, son économie, sa pratique. Il faut ensuite ajuster lentement son geste maladroit, à une volonté mise en échec par une main ou un matériau rebelles. La patience est une vertu manuelle, requise pour tout progrès. La réflexion se fait sur le travail, au travail, ajustement l’un par l’autre.

Ainsi, trop d’hommes et de femmes sont murés en eux-mêmes lorsque leur expression, leur don propre n’est pas celui du langage parlé. Jamais les "media" n’ont, en tant que moyen de culture, autant accentué les différences : les plus pauvres n’ont jamais été si pauvres, et la plupart de ceux qui maîtrisent la langue, n’ont été si riches et si dominateurs. (Voyez le professeur journaliste, ce nouveau spécimen qui envahit télévisions-radios-journaux !)

La pensée par la main est humble, patiente, juste, car elle connait la thèse, l’élan, l’idée ; mais elle n’ignore pas l’antithèse, la pesanteur des choses, le poids et la limite de la matière et du praticien. C’est un perpétuel équilibre entre le possible et l’impossible, qui est le futur possible. Ce qui vient avec la maîtrise, contrairement à l’idée reçue, est difficile à prévoir ; c’est une expérience à vivre.

(J’ai un très grand respect pour les intellectuels quand ceux-ci ont le même respect que l’ouvrier pour ses outils ; pour les intellectuels, c’est le langage, l’honnête langue et non ses substituts dialectiques. J’ai découvert, seulement à vingt ans la soif de connaître, d’apprendre, de savourer. Depuis, je fréquente écrivains, poètes, musiciens et artistes dans leurs œuvres, avec une faim et une soif sans limite. Plus je découvre et moins je me rassasie.) (Contrairement à mon époque, ) j’admire et aime toutes les formes du génie qui ont ouvert des voies nouvelles à chaque temps, à chaque génération, aux temps toujours nouveaux de l’humanité ; ces accoucheurs des mystères du monde sont porteurs des germes de tout art, de toutes les inventions du génie humain et jusqu’au plus humble artisan qui a mis trente ans pour inventer sa courbe d’un pied de chaise, sa petite volute, bien à lui, solide.

La transmission se fait par un maître, celui qu’on admire, qu’on respecte parce que l’on aime celui qui maîtrise la vie avant vous, et vous la transmet. Il faut un maître pour que l’élève dépasse le maître en se dépassant lui-même. Ainsi, l’estime et le respect sont rendus par le maître et font de l’élève son égal, son compagnon d’ouvrage dans l’amour du métier.
(Mes enfants ont été, autant que mes parents, mes éducateurs. Voilà pourquoi je puis affirmer ces choses tranquillement, avec certitude, comme je crois avoir commencé à rendre à mes maîtres ce qu’ils m’avaient donné, en transmettant jusqu’au bout de mes jours, comme eux, ce qui m’anime, me fait espérer et vivre.)

Janvier 1976

(Première publication : GUÉRIN Henri. 1976. « Le travail manuel - Sur l’enseignement et la parole ». Revue de l’Université Paul-Sabatier, juin 1976, n° 19, p.1-6, 53-54 et 1ère de couverture).

2 Messages

  • Il serait juste de rappeler l’origine de ce débat : notre attention a été attirée récemment sur ce texte par Pascale Borsi via la liste Freinet.

    Il serait intéressant aussi de lancer le débat pour de bon... D’autant que beaucoup ont milité dans le sens d’une reconnaissance éducative de l’intelligence technique. C’est une question de fond, et qui touche aussi bien le "sens de l’école" que les fondements des "sciences de l’éducation".

    J’ai pour ma part essayé de jalonner sur la conception des "fondamentaux".

    Cela touche de très près l’inégalité scolaire : il faut s’attaquer aux principes qui la nourrissent, en comprenant la résistance qui s’attache à ce déséquilibre, et en renvoyant l’analyse à l’idéologie sous-jacente aux programmes d’éducation scolaire.

    C’est une "question-clé", à connecter avec d’autres : et un vrai sujet de débat public. Mais s’y lancer se heurtera encore à bien des résistances de la part des clercs.

    http://aléasphilosophiques.fr/les-fondamentaux-suite-a118074880

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