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Questions de classe(s)

2ème compte rendu de l’atelier émancipation et lutte contre les inégalités sociales. (Animation : Irène Pereira)

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Stage syndical « Subvertir la pédagogie »
Vendredi 27 mars 2015
Intervention / Echanges Irene Pereira

Présentation par Irene Pereira (IP)
Mon intervention va être centrée sur les inégalités économiques, qu’on pourrait croiser avec les dominations de genre et de race, peut être dans l’échange qui suivra ?

En 2 temps :
- présentation problématique générale : comment selon moi se pose le sujet (et on pourra en débattre)
- l’idée que j’avais : m’intéresser aux pratiques pédagogiques concrètes en fonction des origines sociales des élèves avec lesquels nous travaillons. Ce qui m’intéresse c’est d’être dans un échange.
Moi je suis prof de philo en section techno et en général mais ma pratique n’est pas forcément transportable dans toutes les disciplines
Donc nécessité des échanges pour repartir avec des pistes pour chacun

Ma question : l’impératif d’égalité sociale et la finalité de l’émancipation individuelle et collective est ce compatible ?
Peut on vouloir une éducation émancipatrice et en même temps réduire les inégalités sociales :

Pourquoi vouloir réduire les inégalités sociales ? Sans faire l’apologie des études Pisa, la France est, sur l’ensemble des pays OCDE, le pays où il y a le plus de reproduction des inégalités à l’école. Donc ça même gens de droite sont d’accord.

La question qui va se poser : quelle est la finalité de l’école en fonction de la position sociale ?
Doter les individus d’armes critiques pertinentes est-ce compatible avec l’épanouissement de l’individu comme finalité première

Référence à l’étude menée sur une école Freinet
⇒ Le niveau de l’expression écrite et orale des classes populaires dans cette école équivalent à ceux des classes moyennes dans des écoles traditionnelles.
Là, on a donc peut-être un exemple qui concilie les deux : autonomie et efficacité avec des enfants des classes populaires.
Référence à d’autres types d’études et notamment des travaux sur les implicites (Cf ; Bourdieu pédagogie rationnelle et études sur la pédagogie explicite aux EU)
⇒ Les pédagogies qui ont trop d’implicite nuisent à la réussite des enfants des classes populaires

Donc on a là déjà des leviers identifiés :
1er levier : méthode Freinet
2e levier : travailler sur les implicites

- A l’inverse : qu’est ce qui semble selon moi pouvoir être des obstacles à la réussite des enfants des classes populaires ? Comment faire pour qu’ils subissent moins la reproduction des inégalités ?

Un élément : « bien être et « épanouissement » : c’est à la mode et aussi dans les péda alternatives. L’éducation aurait ça comme finalité. Deux bémols par rapport à ça : la recherche du plaisir – cf. Herbert Spencer, pédagogue libéral – la finalité de plaisir via le jeu est en lien avec une idéologie libérale.
Deux autres poiunts :
- cet idéal de bien être : on nous dit – Alexander Neil, Libres enfants de Summerhill – il cause des enfants de classes moyennes ou supérieures traumatisés par l’école. On les mets dans d’autres péda et là ils ne sont plus dans ce mal-être scolaire. Mais est-ce adapté aux classes populaires.
On entend des professeurs des écoles, plus tournés sur l’épanouissement : ils peuvent se dire aussi puisque les enfants de classes pop vont rater : autant rien leur apprendre, conscients qu’on leur impose des normes du système scolaire ou capitaliste donc ils ne veulent pas pas aller dans ce sens là.
⇒ Conciliation difficile : réussite scolaire des enfants des classes pop et pédagogies. alternatives

→ Autre frein : à l’école, il y a une dévalorisation implicite du travail (mis en avant par Bourdieu avec l’idéologie du don notamment)

Dans le système scolaire, il y a bp de discours sur les facilités supposées des élèves.
Ce qu’on voit c’est que la péda Freinet est évaluée là comme semblant arriver le mieux à concilier émancipation collective et individuelle et lutte contre la reproduction des inégalités, et que ce n’est pas une pédagogie du jeu, c’est une pédagogie du travail.

Voilà les quelques éléments de cadrage que je voulais poser.

- Je vais maintenant parler de ma pratique personnelle : je suis prof de philo à Rambouillet avec un public très diversifié : section générale, techno et professionnelles.
Cf. Vocal 029

J’enseigne dans les sections générales ou techno. Entre les deux, ça n’est pas les mêmes milieux sociaux. Et au sein même des sections générales, il y a des différences de milieux sociaux.
Quand je fais des débats, en pédagogie autogérée avec des littéraires, c’est super ça fonctionne. En STI, ça va beaucoup moins marcher. Pourquoi ?
Pourquoi dans ma pratique les péda alternatives libertaires ne fonctionnent pas super bien pour des élèves de classes populaires ?
→ l’élève a une certaine représentation du prof. Dans les études de sociologie : plus l’élève est en difficulté scolaire, plus il a une représentation traditionnelle du bon professeur : un prof qui tient le programme et qui tient sa classe. Sinon il y a suspicion un prof bizarre, ça peut créer des problèmes avec les parents d’élèves etc.
→ Pour des élèves de milieux sociaux populaires : le rapport au travail scolaire ou au savoir fait que – comme les pédagogies alternatives laissent bp d’implicite ou bp d’autonomie – ça ne fonctionne pas.
Il faut donc essayer d’avoir une pratique qui tiennent compte de ces éléments.

Autres éléments de ma réflexion :
- mes élèves pas mes cobayes. Ils s’attendent, avec leur famille, que je leur fasse passer le bac.
- Je veux éviter d’avoir recours à la discipline et la sanction
- En essayant de lutter contre la constante macabre : mon objectif est de ne pas mettre de notes en dessous de 10. Ca arrive mais seulement s’il n’y a pas de travail. Si l’élève travaille il a entre 10 et 12, je ne tiens pas compte du contenu. A partir de là je tiens compte du contenu, de la pertinence du travail.
→ Réflexion sur l’évaluation.
- J’essaie aussi de travailler le maximum en classe.
- En philo : pédagogie plutôt trad, on n’est pas à la pointe des pédagogies alternatives. Donc plutôt cours magistral. Pour éviter le cours magistral, je passe par les exercices type bac et en cours. Ça règle le problème de l’élève qui n’est pas dans l’apprentissage parce qu’il bavarde, vu qu’il travaille.
- Autre élément : métacognition. Expliquer comment on apprend en apprennant.
Je donne ces exemples mais tout ça est appuyé sur une littérature scientifique.
L’implicite défavorise les classes populaires. Le bon élève fait beaucoup de choses en classe.
La psycho cognitive a montré que bpc de choses se passent dans son cerveau. D’autres sont plus passif. Le sociologue Stéphane Bonnery montre que l’élève peut être en activité mais que ça ne se traduit pas forcément dans son cerveau.

Une fois qu’on a réussi à faire ça (trad et travail) (attention, je parle de mon expérience avec l’impératif du bac : traiter un programme, résultats corrects au bac etc.) avec :
- une évaluation qui évite de les faire décrocher (en terminale ES : 5 élèves en dessous de la moyenne (la plus basse est 9) et une situation comparable en terminale en techno ou en L.
- la possibilité de refaire les devoirs ratés ou le travail non fait à la maison, même après la correction, au minimum pour avoir 10.
- En section techno : limiter les inégalités liées au devoir à la maison (travail en classe)
- et le fait qu’en début d’année je leur apprends juste à faire une dissertation : je note toutes les consignes au tableau (j’ai beaucoup travaillé sur qu’est ce que c’est une dissertation ou une problématique – une fois qu’on a dit un problème, c’est par exemple une « tension » bon, qu’est-ce que l’élève a compris ?… du coup j’ai décortiqué la didactique de la problématisation et la dissertation – et je note tout au tableau. (cf. articles) 

Après ça, pas besoin de faire appel à la sanction.
A partir de là : on peut faire intervenir des choses jugées plus nobles : formation à l’esprit critique, discussion avec eux, une fois que j’ai mis en place ces éléments, j’y arrive pas trop mal.

L’inverse ne fonctionne pas. J’ai essayé : si je tiens des grands discours sans ça : là je vais faire appel à la discipline. Parce que l’idée du bon prof : c’est pas l’expérimentation libertaire, mais une fois qu’ils ont confiance là oui une démarche plus critique peut se faire, où je peux remettre en cause des constructions normées.

Je voulais échanger là dessus, de manière plus générale et à la fois dans les pratiques en tenant compte des positions sociales sur la base de cette expérience.

Un autre élément : plus un prof est exigeant, plus il fait progresser ses élèves.
Et je donne toujours la possibilité de recommencer. Je vais demander (de façon très systématique) de la créativité (en section générale) et esprit critique. Je refuse la récitation de cours.
Souvent on a l’image du prof qui met pas en dessous de la moyenne = pas exigeant.
Un délégué de classe a expliqué en conseil de classe : Mme Pereira est super exigeante.
Actuellement à l’école c’est soit on demande des choses qui sont dans une moyenne : on fait décrocher les plus faibles et on ne demande pas des choses qui vont au-delà de la simple application de cours à ceux qui sont motivés pour aller vers un investissement plus personnel et créatif dans la matière. On se contente trop de récitation de cours ou d’application du cours (SES ou histoire). On se retrouve avec 15 élèves en dessous de la moyenne sans de demande d’originalité, d’esprit critique.

Évaluation « bienveillante » et qui valorise le travail + didactique claire + travail en classe (un peu de travail à la maison mais je ne suis pas très exigeante là dessus, je veux juste qu’ils l’aient fait) + travail sur la méta cognition → ingrédients de mon expérience.

Échanges avec l’assemblée

Un professeur des écoles : j’ai trouvé ça très intéressant comment tu prends le problème. On s’interroge ici bp sur l’épanouissement. Je voulais partager un témoignage : il y a deux ans, j’enseignais en CE1 à Nanterre, j’ai voulu les suivre en CE2 pour aller plus loin. J’ai repris les mêmes, mais sans poser de cadres et en fait c’était très compliqué. Tout en étant en bienveillance parfois on oublie de les mettre au travail (cf. Ce que tu dis sur vision du prof par classe pop). Là j’ai changé : beaucoup plus dans le travail et ça fonctionne mieux.
Je l’avais pas perçu mais ça paraît plus clair : milieux populaires : vision du prof : on travaille dans le calme. Et après on peut débattre.

Une professeure des écoles : merci de poser ce pb. On a au début, une représentation faussée à mon avis : avec le plaisir opposé au travail. (manque cf. enregistrement audio 17’) (Cf hier les intervenants belges). J’ai observé : le plaisir ne vient pas du flou ou de l’implicite mais il naît du pouvoir d’agir. Tout d’un coup la conscience qu’a l’enfant qu’il peut, qu’il a un pouvoir sur son propre savoir, sur la place qu’il a dans le groupe ou dans le regard de l’enseignant. C’est ça qui donne du plaisir.
Donc c’est bien des tensions. Les élèves nous renvoient que c’est pas clair dans des péda alternatives, que dans le groupe informel, ils ne savent pas se situer. Mais il faut aussi s’interroger sur les implicites qui existent dans les pédagogies non alternatives, ce qu’on véhicule nous mêmes vis à vis des parents ou élèves et qui empêchent la compréhension et tout pouvoir d’agir

Un prof : on a des élèves qui ont déjà un niveau de connaissances très différent. On adapte notre enseignement à ça mais ça ne correspond pas au niveau de tous. L’ « implicite », c’est pour ceux qui ne comprennent pas. Ça commence par le « pronom »… « ils » ou « elles » c’est quoi ? Ou même un terme de vocabulaire. Si c’est compris, ça n’est plus implicite ? Pour moi la difficulté, c’est surtout les différents niveaux. Je ne comprends ce que ça amène cette notion d’implicite.

IP : je réponds sur ce point. Je prends des travaux là dessus :
Deux exercices difficiles de mathématiques : par un élève bon et un considéré comme pas bon. Les deux vont le faire. Mais il y a en a qui ont besoin de plus d’étayage que d’autres : les meilleurs élèves sautent des étapes, d’autres non. L’implicite c’est ça.
Autre exemple : en explication de textes : avec des travaux au Canada ; j’ai compris que c’était faire des inférences. Par ex : X ouvre son parapluie : donc tient il pleut. Certains font le lien d’autres non.

Un prof : oui mais ça s’apprend...

Une professeure : en débutant, j’ai cherché sur la méthode et, dans ce que j’ai trouvé, je ne comprends pas ce qu’on demande aux élèves. Il faut vraiment qu’on bosse là dessus.

Une prof : cite les travaux de Stephane Bonnery qui raconte une expérience :
Mathématiques, un enseignant découpe les étapes de raisonnement en 5 questions : l’enseignant pensait avoir très bien fait en découpant en plusieurs phases. Avec la dernière question en gros : qu’est ce que tu peux en conclure ? La dernière valait la moitié des points totaux. Mais ça, ça n’avait pas été dit aux élèves. Donc il n’y a pas seulement des implicites sur les procédures mentales mais aussi dans le but de l’exercice → arriver à cette 5e question. Certains élèves s’étaient appliqués sur les trois premières, dans le recopiage de la consigne etc. D’autres savaient qu’il fallait répondre surtout à la 5eme et ont donc passé moins de temps sur les étapes intermédiaires…
Les élèves très scolaires et en particulier les élèves des milieux pop n’ont pas fait ça → du coup 3/10. D’où injustice, révolte de la part de ces élèves : j’ai fait plus de la moitié et j’ai que 4 !

Une professeure : ça me fait penser à deux choses : il y a une différence sur l’implicite entre des élèves de Neuilly ou de Nanterre. Les enseignants ont l’impression de perdre leur temps en méthodologie : les enseignants en primaire s’arrachent les cheveux parce que certains élèves n’ont pas de méthodo. A Neuilly implicite plus facile. Au primaire déjà : il y a déjà du gros boulot à faire sur méthodologie sur comment faire.

Une professeure des écoles : j’ai du mal à comprendre vos problèmes dans le secondaire car je ne comprends pas que vous vous battiez pas pour l’abandon des notes. En primaire : je ne mets pas de notes : bon, j’ai eu tous les parents contre moi, mais pour moi c’est la base de l’émancipation. Moi, à 38 ans, j’ai eu une note chiffrée en master, j’ai trouvé ça terriblement humiliant, c’est en soi une logique de compétition.

IP : oui bien sûr sur les questions de hiérarchisation, classement, humiliation de la note chiffrée. Mais je tiens compte d’autre chose : les élèves qui travaillent pour la note. Or, on sait que les meilleures élèves, ce sont des élèves qui ne travaillent pas que pour la note, mais bien parce qu’elles sont passionnées. Un des pbs de la note c’est effectivement qu’on a des élèves qui vont avoir un calcul utilitariste. Oui, dans un monde génial il n’y aurait pas de notes. Moi je préfère utiliser ça : je leur dit : arrêter d’angoisser sur la note car vous avez la moyenne, maintenant intéressez vous plutôt à la philo. Plutôt que le combat sur pas de notes. J’ai eu des ennuis en début de carrière. Bon ils me sont tombés dessus tout de suite car ils ont tapé sur internet et ils ont vu anar etc.
La leçon que j’en ai tirée.. l’administration, les parents ont une certaine représentation prof, si vous faites ça, Vous avez tout le monde à dos et vous n’avez plus de crédibilité, même auprès des élèves.
Là, je suis identifiée comme traitant le programme hyper vite : en 2h de temps et un mois à l’avance on a finit. Une fois qu’on s’est débarrassé du prog : on peut faire autre chose pendant les heures de libres. On consacre deux heures au programme par semaine et les autres heures, on peut aborder la philo autrement. Si on commence à rentrer dans des combats qui nous rendent inaudibles, on ne peut plus rien faire… Là, les parents d’élèves comme ils sont persuadés que le programme est fait. je peux faire autre chose.
→ Mon idée : je fais ce que l’institution me demande ET au-delà : je fais également ce qu’elle ne me demande pas.

Un professeur d’espagnol : je voulais revenir sur l’implicite et dire que dans chaque matière on a un champ de consignes qui recoupent un champ disciplinaire. Moi en espagnol, si je leur demande de décrire un paysage, et qu’ils viennent de le faire en géo.. ça n’est pas la même chose : et ça c’est implicite. Explicitation des consignes par discipline avec le vocabulaire qui va avec la discipline. Il faut en causer entre profs.
Je me rends compte aussi que plus on tente de prendre en compte les inégalités, plus on se rend compte qu’il y en a.
On peut aussi demander aux élèves de se faire expliciter par des pairs. C’est intéressant : pour les classes plus favorisées : faire expliciter aux autres élèves, ça permet qu’ils se rendent compte qu’ils font plein de choses non explicitées… Donc je trouve ça intéressant.
En espagnol, on est beaucoup sur les stratégies de compréhension orale ou écrite. Et tout ça c’est ce qu’on fait intuitivement sans même s’en rendre compte. De plus en plus, je leur apprends des stratégies pour apprendre des langues vivantes. Apprendre à apprendre. D’où l’importance de se libérer des diktats, genre on ne doit pas parle en français pour enseigner une langue. S’autoriser à avoir des moments en français : on se pose : comment on fait pour apprendre une langue… Là, qu’est ce qu’on a fait ? Temps gagné au final.

Professeure : depuis hier je me dis que j’aimerais bien être instit. Je pensais à mes collègues de philo qui sont remontés contre les profs d’histoire. Pourquoi vouloir faire ça que dans notre classe. Il faudrait faire ça entre collègues.

IP : réaction sur deux ou trois points :
- vigilance sur « apprendre à apprendre » : c’est une compétence qui va être inscrite dans la nouvelle grille. « Apprendre à apprendre », tout seul ça ne fonctionne pas. Un expert en échecs : il ne pourra pas le reproduire en maths. Ca n’est pas non plus une baguette magique apprendre à apprendre.
Par contre, ce qui est important c’est la mémoire sémantique : mots et leurs organisations. C’est ce que montrent très bien les travaux d’Alain Lieury
Apprendre à faire des liens avec d’autres disciplines.

Professeur en lycée professionnel : sur la question de la suppression de la note : dans mon lycée, les élèves avec déjà un bon bagage d’humiliations. Ils cherchent surtout à être reconnu par ce système : donc un prof c’est quelqu’un qui tient sa classe, corrige ses copies à temps… C’est aussi cette école, même s’ils finissent chômeurs etc. qui va leur donner peut-être un diplôme que leurs parents n’avaient pas. Dans un premier temps il faut accepter ce cadre là de bon prof. Pour nous la question de la suppression de la note, ça paraît primordial mais c’est lointain pour les élèves. On ne peut pas griller d’étapes. Quand on a des bonnes notes on s’en foutdes notes, mais quand on a que des mauvaises on veut en avoir des bonnes.

Un professeur : il y a un implicite qui me gêne dans le débat : réussite = bac.
J’ai une expérience en tant qu’élève dans une classe de première ES : il y avait des inégalités sociales, c’est en centre Bretagne avec des enfants d’ouvriers d’agroalimentaires. On a eu un prof de français qui nous a permis d’aimer le français. Dans la tension : émancipation ou réussite. Oui pour moi il y avait émancipation mais pas de réussite. Pour moi la question du départ c’était réussite ou émancipation : mais là on est concentré sur réussite (comme si une fois que ça c’est fait, on peut passer à l’émancipation).
Autre chose on parle peu de ce que peuvent nous apprendre les élèves. On risque de mettre un voile sur ce que les enfants peuvent nous dire. Exemple de la dyslexie.
Là dans le débat, émancipation ou réussite ça fait comme si on mélangeait des chous et des carottes

Professeure en lycée professionnel : Je m’y retrouve pas. En bac pro : j’ai des élèves pour qui il n’est pas question d’enlever la note. Il y a même un effet où ils s’attendent à avoir des mauvais notes. Bagage lourd où ils ont eu du mal. Comme réponse si je mets pas en dessous de dix on va me dire : vous être large. Moi j’ai beaucoup d’élèves qui ne font pas leur travail. Et par rapport à la décomposition des consignes : décomposer, apprendre à apprendre, j’ai l’impression qu’ils la refusent aussi.

Une professeure :
qu’est ce que c’est que cette notion de réussite ? L’institution nous vend une définition qu’on n’est pas obligé de reprendre. Mais quand même contrat moral avec les élèves. Cf. Nico Hirtt
Expérimentation dans un lycée sur une classe sans notes.
Je regarde ça de manière critique.
Je préfère rendre une copie à un élève et lui dire tu as raté ce devoir pour des raisons qui sont les tiennes mais je peux peut être t’aider alors que si je lui dis tu n’as pas la compétence, j’évalue sa personne et c’est ça qui est grave. Ca m’intéresse plutôt de subvertir le sens de la note plutôt que de remplacer la note par quelque chose qui va renvoyer des choses encore plus problématiques.

Professeure de français :
Sur les inégalités sociales : dans ma pratique de prof de français en lycée gal et pro, l’activité qui met tout le monde sur le même plan et qui me paraît à la fois les aider et participer de l’émancipation, c’est sortir du lycée pour aller découvrir. Il se trouve qu’en ce moment ça n’est plus possible avec vigipirate écarlate ; là se rejouent des inégalités à fond.
Moi si je veux les faire sortir c’est 3/4 d’heure pour aller à pied au cinéma. On va le faire mais c’est rude : 3/4 d’heures aller et retour. Personne ne proteste. Je trouve ça grave.

Un professeur : sur la réussite et les notes, moi en tant que fils de prof et anarchiste, le meilleur souvenir de prof c’est celui qui disait : vous voulez combien 14, 15 ? Ok ca c’est fait maintenant on passe à autre chose. Mais pour d’autres peut être pas.
La réussite qui est indissociable de la note dans les classes pop. Je trouve ça intéressant de modifier un peu le sens. Réussite et émancipation c’est très lié. Il faut se sentir en réussite pour s’approprier des questionnements.

Un professeur : savoirs savants c’est chemin pour s’émanciper : développer l’esprit critique. Quand il y a ça c’est déjà bien. Réussite plus ou moins bienveillance

IP : effectivement j’ai hésité sur le terme de « réussite » :
- refuser totalement la question de la réussite scolaire → on entérine qu’il y a de la reproduction sociale.
- des enseignants qui disent : ils sont exploités. Au moins qu’ils s’éclatent à l’école car ce sera plus dur après. Si on dit c’est pas grave s’ils apprennent rien, comment ils vont accéder à l’esprit critique ? C’est pour ça que Freinet est intéressant : idée que le travail est important. Si un prof met la même note à tout le monde, ça ne fonctionne pas.
Par contre je suis très peu remise en question sur ma faon de noter. Si un élève me dit que ça ne lui va pas, je lui propose de le noter de façon traditionnelle, bon il refuse.
Alors bien sûr, que je contribue au maintien de la même hiérarchie : l’élève qui ira en classe prépa : il a plus de 14. J’essaie juste d’éviter le décrochage de certains élèves, mais pas à l’inverse. Si je le faisais il y aurait levée de bouclier des parents.

Un professeur : on dit des élèves qu’ils sont en échec. Non ils n’ont pas encore acquis !
Globalement c’est juste une question de temps. C’est pas tu es en échec, c’est t’as pas encore réussi.

Une professeure : si c’était juste une question de temps : on aurait 100 % d’une classe d’âge qui arriverait au bac.. Moi par exemple, je pense qu’avec un politicien je ne pourrais pas débattre. C’est des faits : le bagage langagier dépend de l’environnement

Echanges sur non c’est une question de temps Vs permanence des inégalités sociales qui font que certains n’arriveront pas à une maîtrise de la langue par ex, que d’autres vont avoir.

Une professeure des écoles en maternelle : j’ai du mal avec l’idée qu’on oppose émancipation et épanouissement et pour parler de ça, je voudrais parler du corps. Des élèves qui sont entassés dans leur logement. Ils n’ont pas tous le même rapport à l’espace. Viser le bien être à l’école c’est créer les conditions de l’émancipation. Je sais pas pourquoi je fais le lien avec ça, les troubles musculosquelettiques. C’est important une école où on peut prendre l’espace. Dispose à ça.

Une professeure : opposition émancipation / épanouissement ? Il me semble qu’il faudrait définir « émanciper » nous même nous émanciper de la demande des parents et de l’institution ou des rapports sociaux dans l’école. Qu’est ce que c’est « aider les élèves à s’émanciper » ?

Une professeure des écoles (élémentaire) : avant tout, il faut dire aux élèves qu’on est en train de construire des outils de pensée. Le langage est un outil. IL faut le dire aux élèves. Quand on apprend aux élèves, il faut leur dire qu’on s’entrîane, comme des sportifs. S’entraîner c’est pas sans effort.
Après on partage la jubilation des petites conquêtes. Il faut prendre le temps de jubiler avec eux : il faut s’applaudir, dans le rire… Pour moi c’est dur de parler en public.
Même s’ils n’ont pas le bac. Pouvoir se dire : l’important c’est ce que je fais de ma vie. Qu’on ne me marche pas dessus.

IP : « émanciper » : c’est l’acquisition d’outils critiques ; obtenir un pouvoir de création.
Moi j’ai des ressources philosophiques : action création, travail comme activité créatrice.
Les meilleures élèves sont dans « aimer apprendre ». Pas un devoir pour le bac mais parce que ça les éclate. Moi aussi, en philo en terminale, je me prenais pour Nietzsche. Ce qui m’intéressait, c’était produire une œuvre.

Ericksson : expert 10 ans de travail.
Créations historiques (qui change l’histoire) / créations quotidiennes (qui est à la portée de tout le monde, même de l’élève novice sur une discipline)…

Une professeure : ceux qui travaillent le plus ne sont pas ceux qui réussissent le plus.

IP : notre système scolaire est ainsi ; j’ai un collègue prof d’histoire qui me dit cette élève a 4 alors qu’elle travaille !! C’est bien sûr toujours une inégalité. Cf. Travaux de Anne Barrière. Capital culturel (Bourdieu). Mon but, c’est justement de valoriser le travail.

Professeure des écoles en centre Bretagne : moi j’entends beaucoup de mépris de classe : j’ai l’impression de ça depuis le début. Si les élèves sont demandeurs des notes c’est qu’ils ont intériorisé la domination. Le savoir qu’on doit transmettre à l’école c’est le savoir bourgeois. C’est détruire un savoir populaire, rural paysan, artisanal. Pour que toutes ces gens des classes pop soient prêts à travailler pour le capitalisme. L’école donne du pouvoir, celui de l’esclave.

IP : le langage que tu parles c’est bourgeois ou non ? Il y a une contradiction performative : tu es capable de dire ça. Il y a des gens qui ne peuvent pas faire ça : il a fallu qu’on acquiert des normes critiques.

Professeur des écoles : par rapport au débat, je suis toujours gêné : quel lien entre réussite et émancipation ? Il y a des élèves qui réussissent mais ca ne produit pas forcément d’émancipation.
L’émancipation ça n’est pas forcément des savoirs savants. La réussite, celle de qui ? Des profs ? Des élèves ? Questions de connaître son désir. On peut les aider…

IP : ambiguïtés sur ce qu’on peut mettre derrière ce terme de réussite.
Question du désir… Là où je pense qu’on peut être en désaccord ; certains pensent la question des désirs de manière individuelle. Au contraire prendre en compte les inégalités : outils critiques essentiels si on veut qu’ils puissent désirer.. Avec des outils objectifs : comme le langage

Professeure école élémentaire : j’utiliserai « progression » plutôt que « réussite »
On sait qu’il y a des classes sans notes dans les collèges qiu fonctionnent bien. Mais on ne le fait pas. Ou bien l’évaluation sur des choses qu’ils ont déjà acquis (donc ils ont tous 20)

Professeure en ZEP : L’exemple de monsenbareuil. Au bout de 5 ans : les élèves étaient capables de défendre leur steack devant des chercheurs.. Bp d’écrits dans leur classe… Apprennent à parler. Avoir les armes des classes dominantes.
Ils arretent de se croire qu’ils sont mauvais. Donner les armes pour réussir

Professeure (ter) : je voudrais clarifier ce que j’ai dit. Comme si s’émanciper c’était avec la pensée bourgeoise. Oui les dominants utilisent la langue française avec des niveaux de langage…
La 1er étape : construire les outils, la logique..
Quand il y a des hypothèses contradictoires et que tout le monde dit « oui » aux deux sans voir que les deux sont contradictoires : c’est ce genre de construction des outils de pensée qu’il faut transmettre… une fois qu’on a fait ça : évidemment non ça ne va pas les émanciper… Mais 1ere étape. Et c’est quels désirs : seychelles ? Le pognon ? Des désirs de merde !! Pas du tout émancipés du capitalisme.

Professeure en maternelle : je travaille en milieu pop. Le langage à Genevilliers ne sera jamais maitrisé comme à Montrouge. Même si on leur « laisse le temps » comme as dit un prof tout à l’heure. On vient de passer en ZEP + : c’est présenté comme une superposition d’autres projets sans jamais se poser la question de ce qui dysfonctionne (couplé avec la politique de la ville)
C’est bien idéologique et politique ; on est fonctionnaire d’état.

(…)

Professeure avec des primo arrivants : décentrage à opérer : la culture de l’écrit. Rapport au corps/oral… on travaille pas ça à l’école. On peut se poser ces questions là.

Professeure : ok pour dire qu’on peut se planter. Sinon on va restreindre les désirs : ex d’un élève qui voulait faire médecine, tout le monde lui disait : tu vas te planter.. Ok il s’est planté mais il était content de l’avoir fait.
La réussite prévue par la société c’est pas la même pour tout le monde. Pas du tout la même à Rambouillet ou ailleurs. On est agent d’une espèce de classement. On veut faire réussir : adapter leurs désirs là où la société veut les mettre.
Je suis assez choquée par l’expression « désir de merde ». Les aider à trouver leur désir ? Désirer de l’argent dans notre société c’est peut être aussi désirer de la liberté.
Une autre question intéressante sur qu’est ce qu’on y gagne , qu’est ce qu’ils nous apprennent les élèves ?

On ne détruit pas les armes du maiîte avec les armes du maître.

IP : 2 exemples :
Un élève qui veut faire un CAP forgeron : métier manuel. Ce garçon là son père est maître de conf à l’université, mais parce qu’il a une distance critique qui lui a été donnée par son milieu. Donc peut valoriser des choses qui ne sont pas valorisées habituellement dans notre société.
Autre exemple : une collègue qui me dit : tout le monde ne veut pas être intellectuel, donc faisons de l’orientation plus tôt.
Non moi je lui dis on ne peut pas avoir une société avec toute une partie qui ne sait pas ce qu’est la démocratie ou l’exploitation. Avant : il y a avait des lieux de formation ouvrière, qu’il n’y a plus.

Remerciements. Fin du débat.

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Lettre d’info n° 13 / février 2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

Livres jeunesse hiver 2012-2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

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