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Questions de classe(s)

Penser une transition éducative : deux expériences

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L’auteur , Raymond Millot, a eu la chance de participer à deux « expériences » exceptionnelles dont il tire des propositions pour aujourd’hui…

1962
Un inspecteur humaniste et progressiste, président du GFEN , Robert Gloton , constate mes pratiques non-conformistes, me propose de participer à une opération de sauvetage d’une école en perdition, dans un quartier alors très pauvre du XXème (rue Vitruve). Rolande, ma compagne, me rejoint et nous sommes bientôt 10 à qui Gloton donne carte blanche.
L’objectif était de montrer que les enfants de milieu populaire ne sont pas condamnés à l’échec. Ferrer, Decroly, Freinet, Wallon, et de nombreux « militants pédagogiques » ont en effet considéré qu’à cet effet, il convient de donner du sens aux apprentissages et de montrer la fonctionnalité des savoirs…sans prétendre gommer le rôle des inégalités culturelles et matérielles.
Donc une équipe convaincue, enthousiaste et créative, contestatrice des pratiques traditionnelles, engagée dans ce qu’on appelle aujourd’hui une recherche-action. Equipe qui, au cours des réunions hebdomadaires, des réunions périodiques avec l’inspecteur et avec l’Institut National de la Recherche Pédagogique, analyse en permanence les innovations mises en œuvre.
Vitruve est reconnue : « Ecole expérimentale du XXème ». Robert Gloton est reconnu par ses collègues « Inspecteur des Folies Bergères »…
L’innovation portait sur les « fondamentaux » ( math modernes, grammaire fonctionnelle, texte reconstitué, autodictée, journal de classe, correspondance …) sur l’organisation de la scolarité (cycles : les instits suivant les enfants plusieurs années), sur les apprentissages découlant de l’ouverture de l’école sur la vie du quartier, sur la vie culturelle ( muséum d’Histoire naturelle, théâtre…), la nature, plantes et divers animaux (occasion de cultiver le sentiment d’empathie). Influence évidente de Decroly et Freinet.
La vie de chaque classe et de l’école faisaient l’objet de conseils de « coopérative » réguliers. Des décisions aussi radicales que l’abandon de la mise en rang et le droit de monter les escaliers librement, de se déplacer sans accompagnement adulte, de modifier les horaires des récréations, pouvaient être prises et ajustées.
L’apprentissage de la vie citoyenne découlait des pratiques quotidiennes.
Les enfants étaient eux-mêmes vecteurs du changement. Ils racontaient la vie dans cette école de fous ce qui bouleversait les conceptions des parents. Ni notes ni classement mais un bulletin individuel mensuel conduisant au dialogue avec les parents. La notion de « coéducation » ne faisait que naître…
L’école fonctionne toujours, en 2017, dans cet esprit. Les équipes se sont succédées, elles ont réalisé des projets audacieux (cf. « En sortant de l’école » éd.Syros). Installée dans de nouveaux murs (imaginée avec l’architecte) elle porte le nom de Robert Gloton. Mais, gentrification du quartier, les enfants de bobos y ont remplacé les enfants de prolos !

1970
Après 8 ans passés à Vitruve, nous avons Rolande et moi présenté notre candidature à l’INRP pour initier puis coordonner le projet éducatif (pour l’enfance et la petite enfance) de la Villeneuve de Grenoble.
Notre expérience et le projet que nous avons présenté ont fait que nous avons été choisis par une commission ad hoc.
Nous avons organisé, avec l’accord de la Ville et du rectorat, une consultation citoyenne (120 participants pendant 3 mois) pour faire partager et élaborer le projet le plus largement possible. Elle a débouché sur une Charte définissant la philosophie du projet socio-culturel et les grandes lignes du projet éducatif sur la base duquel s’engageaient les volontaires. Un statut expérimental permettait de constituer des équipes, au grand dam du S.N.I. et du SNES.
L’expérience changeait de dimension. Il ne s’agissait plus d’une école primaire mais de 5 groupes scolaires desservant un quartier neuf de 10 000 habitants. Des écoles « ouvertes » en terme de bâtiments, d’implantation au pied des immeubles et ouvertes sur un parc de 19ha.Un collège lui-même ouvert pratiquant l’interdisciplinarité, le tutorat, puis l’organisation en mini-collèges (100 élèves et une équipe de prof allouée).
Le projet global organisait la mixité sociale du quartier. Il visait la transformation des rapports sociaux par la vie associative. La conception des logements devait y contribuer.
Il mettait en synergie : l’éducation (crèche, école maternelle, école, collège), les activités de loisirs et de culture (sport, animations diverses , production audio-visuelle, médiathèque), les services sociaux, la maison médicale (réalisant divers projets éducatifs avec les écoles).
Les groupes scolaires appelés « maisons des enfants » étaient engagés officiellement dans la recherche pédagogique. Les équipes, toutes autonomes, mais bénéficiant d’une « coordination », prolongeaient les innovations de l’école Vitruve en les perfectionnant progressivement (pédagogie du projet, classes multi-âges, les Bibliothèques-Centre documentaires, BCD, classes-lecture ouvertes aux écoles de Grenoble, éducation à la citoyenneté (cf. « Vivre à l’école en citoyens » éd. Voies Livres, réédition RECIT), coéducation dans la perspective d’une « société éducatrice ».
Description détaillée dans « Ecole ouverte-Recherche action – société éducatrice » ( éd. AFL)
CONSTATS
L’hostilité de l’administration a été presque constante. Un Inspecteur d’Académie, M. Laureau l’a néanmoins soutenue chaleureusement (cf. la plaquette « Apprendre autrement dans les écoles de la Villeneuve » éd.municipale).
La normalisation a abouti au bout de 30 ans après une longue guerre d’usure.
C’est l’engagement consciemment politique des équipes, des associations de parents, de la Confédération Syndicale des Familles (CSF), qui a permis cette longue résistance.
COMMENTAIRES
De telles « expériences » sont dérangeantes. L’Ecole Normale (devenue IUFM) pourtant établie à quelques centaines de mètres de la Villeneuve aurait dû y intéresser ses étudiants. Elle ne jamais fait.
Bourdieu a bien documenté le rôle de l’école dans la reproduction sociale. Les syndicats majoritaires ne peuvent l’ignorer mais ils pratiquent au mieux « la dissonance cognitive ». Les enseignants aussi : gauche et droite ne leur répètent-elles pas que « l’école de la République » œuvre nécessairement à l’émancipation ? Ils peuvent en majorité fermer les yeux sur la compétition de chacun contre tous, tenir aux notes et à tout l’arsenal de la sélection, être contre les inégalités sociales et s’indigner à l’idée que l’école les amplifie comme le constatent les sociologues de l’éducation.
Ces deux expériences pourraient fournir des clés pour sortir progressivement de ces contradictions.
PROPOSITIONS
Pourvoir de moyens, un nouvel Institut de la Recherche Pédagogique. Lui confier la constitution de véritables « équipes » avec des volontaires partageant l’un ou l’autre des projets suivants :
1/ dans les écoles des banlieues difficiles : carte blanche, comme à Vitruve pour créer un climat et des démarches permettant aux enfants d’entrer dans les apprentissages scolaires et socio-culturels et d’y être acteurs. Faire de l’école un lieu d’éducation populaire par l’ouverture aux parents et aux différents coéducateurs.
2/ dans tous les départements, créer en des lieux significatifs, des écoles expérimentales chargées d’innover également dans les apprentissages scolaires et socio-culturels, de sensibiliser le corps social et le corps enseignant, d’esquisser une « Société éducatrice »
Pour éviter les conflits, l’exceptionnalité du recrutement des équipes « expérimentales » devrait faire l’objet d’un projet commun avec les syndicats. La bienveillance de l’institution serait assurée en faisant appel à des inspecteurs parties prenantes du projet général et des recherches-actions entreprises.

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