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Questions de classe(s)

Ce n’est pas des élèves que nous avons peur

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Une tribune publiée sur Mediapart que nous relayons ici avec l’accord des auteur(e)s

« De nouveau, la laïcité et la Marseillaise resurgissent comme une thérapeutique idéale, espérant formater les élèves selon un modèle standardisé et docile », constatent pour le regretter les enseignant.e.s et chercheurs/ses sur l’école Vincent Casanova, Grégory Chambat, Laurence De Cock, Laurent Ott, Ugo Palheta, Irène Pereira, Valentin Schaepelynck, Emmanuel Valat et Viviane Vincente, alors que les élèves ont besoin « d’éprouver la politique comme une réalité dont ils sont partie prenante ».

Les attentats ignobles et injustifiables des 7, 8 et 9 janvier ont déclenché une émotion populaire d’une ampleur inégalée, mais aussi une tentative – de la part du gouvernement, des partis institutionnels, relayés par les « grands » médias – d’imposer à marche forcée une « Unité nationale », rendant quasiment inaudibles toutes voix discordantes.

Par décision du président de la République, le jeudi 8 janvier est ainsi devenu « jour de deuil national » et la minute de silence organisée ce jour-là dans les établissements scolaires a parfois suscité des questions, des remous voire des rejets. Nous ne cherchons pas à les ignorer, bien au contraire, mais nous aimerions en rétablir les justes proportions – il y a 64 000 établissements scolaires en France – et en discuter le sens. Certaines déclarations qui ont suivi les « incidents » indiquent de fait une orientation inquiétante :

• le 13 janvier, la journaliste qui dirige le service politique de France 2, Nathalie Saint-Cricq, a affirmé à l’antenne : « Il faut repérer et traiter ceux qui ne sont pas Charlie ». Ne pas s’identifier à Charlie serait donc déjà, sinon un délit, du moins un « trouble » ou, comme l’a écrit récemment le sociologue Hugues Lagrange, l’expression des « tares morales et des inconduites (…) des minorités issues des pays colonisés » ? Cette stigmatisation ne peut qu’alimenter l’idée d’une liberté d’expression réservée à quelques-uns ; une idée qui est probablement pour beaucoup dans le refus manifesté par une minorité d’élèves de se plier au rituel du recueillement collectif ; une idée nourrie aussi par la trop fréquente absence de condamnation des propos racistes et islamophobes qui irriguent régulièrement les débats publics. En outre, le mot d’ordre contestataire « Je ne suis pas Charlie » peut prendre des significations très variables. Toutefois, pour la grande majorité des élèves, il ne s’agit certainement pas d’un refus de condamner les attentats, mais d’une mise en question de l’évidente sélectivité de l’émotion médiatique et d’une critique des tentatives (réelles) de récupération politique.

• le 14 janvier, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, a déclaré à l’Assemblée nationale : « Même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les "Oui je soutiens Charlie, mais", les "deux poids, deux mesures", les "pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ?" Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs ». Questionner serait donc devenu insupportable. Pourtant, pour nous, il n’y a pas d’enseignement possible sans le questionnement d’un certain nombre d’évidences partagées. C’est sur cette base qu’il est possible d’amener les élèves à penser autrement qu’ils ne l’auraient fait spontanément, au terme d’un échange de paroles, d’arguments impliquant une relation, une écoute réciproque. Il s’agit là d’un travail difficile, et dont les résultats ne sont jamais acquis, mais y renoncer équivaudrait à abandonner toute ambition pédagogique. En outre, cela ne peut guère se produire sous la pression d’une injonction institutionnelle, en condamnant a priori les propos dissonants ou sous la menace de la répression. Le métier d’enseignant n’est pas de « faire silence », puisqu’il implique bien au contraire de travailler avec les mots. Le silence effraie les plus petits et frustre les plus grands. Si le partage de l’émotion a sa place dans les salles de classe, notre travail reste bien d’interroger le réel.

De plus, dans un contexte où l’ « unité nationale » est censée s’étendre jusqu’au domaine éducatif, les valeurs de la République sont présentées comme un catéchisme d’autant plus éloigné de l’expérience des élèves que ses valeurs sont concrètement niées. De nouveau, la laïcité et la Marseillaise resurgissent comme une thérapeutique idéale, espérant formater les élèves selon un modèle standardisé et docile. Pour notre part, ce n’est pas des élèves ou des adolescents que nous avons peur, et nous avons confiance dans leur capacité à développer une pensée autonome et généreuse. Notre considérons en effet que notre rôle d’enseignant et d’éducateur ne consiste ni dans un exercice de dressage ni dans une entreprise d’adaptation au monde tel qu’il va (mal), mais de rendre les jeunes capables d’une pensée critique, exigeante, nourrie d’entraide et d’idéaux collectifs.

Si l’école dysfonctionne, ce n’est pas en raison d’élèves aux paroles provocatrices qu’il faudrait « détecter » et « traiter », mais parce qu’elle a été notamment dévastée par des économies budgétaires opérées sur le dos des personnels et des élèves, particulièrement dans les quartiers populaires comme le rappellent depuis des mois les mobilisations pour le maintien des réseaux d’éducation prioritaire. Des zones entières du pays concentrent un chômage endémique et n’offrent que des services publics dégradés, une partie importante de leurs populations subissant un racisme structurel. La République « une et indivisible » est ainsi une formule qui se vide quotidiennement de son sens. Nous refusons donc la stigmatisation et la criminalisation des adolescent.e.s qui se dessinent aujourd’hui. Elles se sont déjà traduites par l’ordre donné aux établissements de faire remonter la liste des « récalcitrants », et parfois par une répression policière et judiciaire disproportionnée. Les effets de ces mesures ne peuvent être que délétères et augmenter encore plus, et à juste titre, la défiance des jeunes envers l’institution.

Aussi, pour remédier à cette situation, les élèves n’ont-ils pas besoin comme on l’entend un peu partout d’un surcroît d’éducation civique ou cours de « fait religieux » qui ne seront qu’un inutile pansement supplémentaire sur un cadre et des programmes scolaires déjà largement inadaptés ; ils ont besoin au contraire d’éprouver la politique comme une réalité dont ils sont partie prenante. Ils ont besoin de saisir qu’ils sont les co-bâtisseurs de la société de demain.

D’autres l’ont dit avant nous, il est temps de redonner du sens à la principale mission de l’école : l’émancipation, individuelle et collective. La démocratie de demain se prépare dans l’école d’aujourd’hui. Mais qui parie encore, au jour le jour, dans la démocratie et dans l’école ? Nous et tant d’autres avec qui nous travaillons !

5 Messages

  • Bonjour,
    Juste pour signaler une vilaine faute d’orthographe grammaticale dans le titre.
    On ne dit pas "Ce n’est pas des élèves que nous avons peur" mais "Ce n’est pas des élèves dont nous avons peur".
    Pardon mais je pour un article dans questions de classe, cela n’est juste pas possible !
    Merci pour votre travail en tout cas.

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  • Ce n’est pas des élèves que nous avons peur 25 janvier 2015 21:35, par Questions de classe(s)

    Merci pour votre commentaire.

    En français le sens de "des élèves que" et "des élèves dont" n’est pas le même. Après vérification sur la justesse grammaticale de cette formulation, nous confirmons bien qu’ici nous voulons dire "que" et non "dont" qui aurait un autre sens.
    Cordialement
    Grégory Chambat

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    • Ce n’est pas des élèves que nous avons peur 8 février 2015 18:06, par Fauchart

      Bonjour, désolée de "pinailler" et certes, on peut -peut-être- dire "... que nous avons peur" Mais comme la construction est : avoir peur de quelqu’un, il faut (ou "il est préférable" pour ne pas être prescriptif...) employer "dont" et pas "que" (* On a peur les élèves).... C’est juste mon avis et certes pas l’essentiel du propos, mais tant qu’à faire....
      bien cordialement

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  • Ce n’est pas des élèves que nous avons peur 29 janvier 2015 18:33, par init6a

    De la part d’un de mes amis.

    Le retour de l’ordre moral

    Trois employés municipaux sanctionnés par la Maire de Lille.
    Un professeur de philosophie sanctionné à Poitiers.
    Un enfant de huit ans convoqué au commissariat à Nice.
    Un collégien de quatorze ans exclu, convoqué au commissariat et mis en
    garde à vue.

    Et tout cela pourquoi, pour n’avoir pas obtempéré à l’ordre de minute de
    silence, voire, pour certains, avoir fait l’apologie du terrorisme.
    Un courant d’ordre moral s’installe dans ce pays. Non content d’avoir
    retourné à son profit l’émotion populaire provoquée par les assassinats
    des 7, 8 et 9 janvier, François Hollande et ses acolytes du gouvernement
    cherchent à imposer un climat d’ordre moral commençant par l’école.

    La ministre de l’Education Nationale, Najat Vallaud-Belkacem, est chargée d’organiser cette mise au pas. Son discours sur l’enseignement de la
    morale, le civisme et la laïcité le montre bien.

    Encore une fois la notion de laïcité est déformée pour servir une
    politique. Loin d’être le refus du théologico-politique, c’est-à-dire le
    refus d’introduire des contraintes liées à la religion dans l’exercice du
    politique, loin d’être la prise de distance avec toute forme de
    transcendance, la laïcité devient un instrument au service d’une
    politique. C’est ainsi qu’on réinvente cet oxymore qui s’appelle morale
    laïque, la laïcité n’étant plus que le nouveau dogme à respecter pour être
    conforme. Dans ce cadre la laïcité n’est plus qu’un dogme parmi d’autres,
    ce qui revient à la nier. Mais la question est moins la laïcité en tant
    que telle que la construction de l’ordre moral, de la redéfinition de ce
    qui est bien et de ce qui est mal, et l’imposition de ce nouvel ordre
    moral à la base, c’est-à-dire dans l’école. Et pour assurer que l’école
    remplisse correctement cette tâche, il faut commencer avec la formation
    des maîtres.

    Parmi les mesures définies par la Ministre on peut noter
    (cf Onze mesures pour une grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs
    de la République. <education.gouv.fr> )

    - les candidats aux concours de recrutement seront évalués sur leur
    capacité à faire partager les valeurs de la République.

    - les comportements mettant en cause les valeurs de la République seront
    systématiquement signalés au directeur d’école ou au chef d’établissement
    et pourront faire l’objet d’une action disciplinaire.

    - les rites républicains (sic) seront valorisés.

    - un parcours citoyen sera mis en place, défini de l’école élémentaire à
    la terminale articulé autour d’un enseignement moral et civique.

    Tout cela relève plus du catéchisme que de l’enseignement laïc. Mais il
    est vrai que la remise en cause de l’instruction et le discours sur
    l’école citoyenne ont peu à peu tué l’école et notre ministre rappelle, au
    nom d’une conception quelque peu erronée de la laïcité, que l’école est
    d’abord le lieu d’adaptation des nouvelles générations aux normes
    sociales.

    repondre message

  • Ce n’est pas des élèves que nous avons peur 8 février 2015 18:07, par Questions de classe(s)

    Bonjour

    La question a été posée et après vérification c’est bien "que" et pas "dont" qui donnerait un autre sens à la phrase
    Cordialement

    repondre message

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