Luttes-et-ratures

Les origines oubliées de la révolution écologique 

Les éditions L’Échappée ont réédité en poche en 2025 un livre consacré à Alexandre Grothendieck et au groupe Survivre et vivre.[1] Publiés une première fois en grand format en 2016, l’ensemble de textes réunis, datant pour la plupart des années 1970, frappent tant par leur radicalité que par leur actualité.

            Alexandre Grothendieck est l’un des mathématiciens les plus brillants de sa génération. Fils de militant·es ayant participé à la Révolution espagnole au sein des Brigades internationales, il se politise sur le tard, à la faveur de la contestation des années 1960. A cette époque, il découvre les critiques américains de la technique et de la société industrielle : Lewis Mumford, Herbert Marcuse, Ivan Illich et Murray Bookchin notamment. Il prend alors conscience de l’intégration de plus en plus poussée des chercheurs au complexe militaro-industriel et de leur perte d’autonomie, de la prégnance du scientisme dans la sphère scientifique, l’idée selon laquelle la science et la technique sont forcément des bienfaits pour l’humanité, pures de tout enjeu politique et économique, neutres et indépendantes du milieu social-historique dans lequel elles sont immergées. Refusant les crédits militaires, il quitte l’IHES (Institut des hautes études scientifiques) et n’hésite pas à détourner les congrès où il est invité pour débattre de la collaboration des scientifiques avec les industries de mort et des menaces que la technoscience fait peser sur l’humanité. En 1970, il fait partie des fondateurs de Survivre, renommé par la suite Survivre et vivre. Le groupe définit ses premières orientations : lutte contre l’appareil militaire et restauration de l’équilibre biologique.

            Le collectif participe ensuite aux premiers combats de l’écologie politique. Refusant de se poser en expert-conseiller, c’est la question même du bien-fondé de la recherche scientifique qu’il interroge. La nécessité d’une décroissance de la recherche est alors liée à la volonté de la soustraire aux intérêts privés pour la mettre au service des besoins sociaux des populations. Survivre et vivre s’emploie d’ailleurs à intervenir auprès des syndicats les plus réceptifs à la question écologique, participant ainsi à une « écologisation par le bas ». Critiquant le travail aliéné soumis à la loi du profit, le groupe défend un retour au sensible et met en avant l’utilisation de technologies douces œuvrant en harmonie avec le vivant, intégrées à la nature et susceptibles de maîtrise commune à petite échelle.

            Avec les mouvements de décolonisation, c’est aussi la légitimité du « savoir-pouvoir » de la technoscience et les « croyances développementalistes » occidentales qui sont passées au crible.

            Ce que le groupe pose avec force et qui apparaît aujourd’hui d’une actualité saisissante, c’est la nécessité d’un contrôle démocratique du développement technoscientifique. Alors que l’innovation technologique semble s’être autonomisée et automatisée au prix de la perte de l’humanité, on trouve dans Survivre et vivre une réflexion qui demanderait à être reprise et redéployée tant l’urgence est là.

            Un article est particulièrement intéressant, qui concerne les nouvelles formes de sélection des élites au moment où les appels à une modernisation de l’économie française se multiplient (nous sommes dans les années 1970). Pierre Samuel montre en effet que le passage du tri social par le latin et le grec à une sélection par les mathématiques correspond justement à cette volonté de répondre aux besoins d’un système économique où le langage des chiffres devient prépondérant. Il voit bien en outre que le capitalisme « tardif » exige de nouveaux dirigeants, capables d’imposer, de commander mais aussi d’obéir intelligemment.[2] Dans sa présentation, Céline Pessis note que les nouveaux programmes de sélection des élites visaient à légitimer le pouvoir technocratique, « le primat accordé aux démonstrations sur la formulation des problèmes, donnés comme des déjà-là décontextualisés, acclimat[ant] les étudiants et les étudiantes à l’existence d’un ordre objectif que la technocratie n’aurait qu’à  démontrer et gérer« .[3]

            Cette réflexion sur la modernisation des programmes scolaires et de la sélection des élites est précieuse car elle permet de dépasser les faux débats sur la baisse du niveau : le capitalisme attend en effet du système éducatif qu’il produise des subjectivités qui lui seront utiles.


[1] Survivre et vivre. Alexandre Grothendieck, objecteurs de recherche et révolution écologique, L’Échappée « Poche », 2025, 412 p., coordonné par Céline Pessis.

[2] Pierre Samuel, Mathématiques, latin et sélection des élites, Survivre et vivre, pp. 337-350.

[3] Céline Pessis, Survivre et vivre, p. 297.

 

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