Pédagogie

[bonnes feuilles] écrire pour soi : le carnet

Dans Lever la main, Mathieu Billière, professeur de français en lycée, raconte comment il essayer de faire de sa classe un « atelier autogéré » d’étude de la littérature. Le texte, oscillant entre le récit pédagogique et le traité de didactique critique, donne aussi la part belle au récit de pratique. Dans les bonnes feuilles que nous publions ci-dessous, il raconte comment il a travaillé l’épineuse question de la « trace écrite ».


Pour raconter ce qui se passe jour après jour, la forme d’écriture par excellence c’est le journal. Tu leur demandes donc de se procurer un cahier, sans contrainte de format, et tu montres tes carnets à toi. C’est une de tes coquetteries, écrire dans des beaux cahiers qu’on trouve dans les librairies, tu as même ta marque fétiche. D’ailleurs tes préparations de cours sont elles-mêmes dans des petits cahiers de ce type, qu’ostensiblement, à chaque début de séance, tu ouvres et déposes devant toi, sur ton bureau : toi aussi tu sors tes affaires. De fait, certain·es élèves, de plus en plus avec les années, investissent effectivement dans un beau cahier, c’est même devenu une sorte d’usage tacite de la librairie papeterie du centre-ville d’en proposer en cas de demande des élèves de monsieur B. Une sorte de rituel quoi. Ce n’est pas évident, en contexte scolaire, pour des élèves, de passer des notes au récit de cours. Il faut, là encore, en début d’année, que tu prennes le temps régulièrement de leur expliquer. Le principe, c’est qu’ils doivent noter trois choses : ce sur quoi on travaille, ce qu’on fait, les conclusions qu’on en tire. En fait, ça n’est jamais que ce qu’on te demande, de l’enseignement explicite, regarde : au tableau, ton système de code couleur, en bleu tout ce qui concerne le corpus, en noir ce qui relève de la montée en théorie, en rouge les activités, et tu gardes le vert pour les questions, remarques, etc. Par exemple, si tu viens de leur distribuer un texte, tu notes en bleu la référence du texte, puis en noir le fait qu’on commence par la prise de contact, mais en bleu les éléments de la prise de contact, en revanche, en général, après la prise de contact, on commence à se poser des questions sur le texte, à élaborer des premières pistes de problématique, ça c’est en vert, et puis peu à peu, tu leur demandes, à partir de la prise de contact, de rédiger un petit texte de présentation, ça c’est en bleu. Après, on passe aux paperolles, donc on note en noir : paperolles. En dessous, on note ce qu’on a découvert en faisant les paperolles, puis on passe à la sériation, alors on le met en noir : « On passe à la sériation », etc. Quand on pose une question à un élève sur sa journée de classe, la formule habituelle est : « Qu’est-ce que vous avez fait en cours? », pas « Qu’est-ce que vous avez appris ? », le journal répond à la première question, il dit littéralement ce qu’on a fait : on observe, on manipule, on en conclut.

De fait, certain·es élèves, de plus en plus avec les années, investissent effectivement dans un beau cahier, c’est même devenu une sorte d’usage tacite de la librairie papeterie du centre-ville d’en proposer en cas de demande des élèves de monsieur B. Une sorte de rituel quoi.

Le code couleur, tu ne l’imposes pas. Plein de solution sont possibles. À terme tu as vu des élèves choisir de noter au crayon certaines parties, d’autres souligner les activités deux fois en gardant la même couleur. En fait, iels ne sont même pas obligés de garder le principe du texte. En demi-groupe, tu leur as montré différentes méthodes de prise de note : la carte heuristique, la liste à puces, etc. Tu te souviens de cette élève qui n’arrêtait pas de faire des petits dessins dans son cahier pendant le cours, tu l’avais appelée en fin de cours pour lui montrer la pratique du sketchnote : la prise de note sous forme dessinée. Une autre élève l’avait adoptée spontanément, son cahier était magnifique, elle dessinait admirablement. La taille et la forme du cahier, la façon dont il est rempli, décoré, tu n’as pas d’exigence là-dessus. Le seul impondérable, c’est le cahier, s’iels n’ont pas leur cahier, iels n’ont pas leurs affaires, point. Toi-même tu utilises cette technique pour remplir le cahier de textes. Il est sous format numérique, passe par une application qui s’appelle Pronote, qui est accessible à peu près à tout le monde : les élèves, les parents, la hiérarchie, les collègues. C’est une de tes obligations légales de le remplir. Tu as adopté le principe du code couleur, exactement le même qu’au tableau, du coup, tu t’en sers pour montrer comment ça marche. En somme, tu te sers de l’obligation réglementaire pour essayer de développer l’apprentissage de la trace écrite.

Est-ce que cette pratique est émancipatrice ? Tu n’en es pas certain. Mais une chose est sûre à tes yeux : elle est une façon de permettre aux élèves de faire un travail d’appropriation du cours.

Est-ce que cette pratique est émancipatrice ? Tu n’en es pas certain. Mais une chose est sûre à tes yeux : elle est une façon de permettre aux élèves de faire un travail d’appropriation du cours. Comme pour chacune des pratiques que tu proposes, celle-ci se négocie progressivement entre les élèves et toi, entre élèves, pour chaque élève. L’idée centrale, c’est vraiment de rappeler le vivant du cours, contre une certaine transmission froide de savoirs figés. Tu es convaincu que la familiarité de l’expérience va aider les élèves à intégrer ce que tu as cherché à leur montrer. Cependant il te reste une question : ça ne marche que s’iels rouvrent leur cahier ailleurs que dans la classe. Sur ce plan il est d’usage de dire aux élèves qu’iels doivent, le soir même, après les cours, revoir tout ce qui a été fait en classe. Il est également d’usage de les faire réviser avant les devoirs sur table. Or plus ça va, moins le carnet ressemble à un cours, à quelque chose de révisable. Ce que tu expliques alors aux élèves, c’est qu’ils devraient le relire à tête reposée, et repérer dans leurs traces écrites les différentes catégories de savoirs qui ont été travaillées. Dans une séance, on a rencontré plusieurs choses, le corpus, une ou plusieurs notions, une ou plusieurs activités. Le corpus donne lieu à des savoirs culturels, les notions donnent lieu à des savoirs théoriques, les activités à des savoirs pratiques. Simplement, ce que tu proposes à tes élèves, c’est de séparer, à la relecture, ces différents savoirs, puis de les lister en quelque sorte, de faire un travail de fichage. Tu gardes toujours un moment, en fin de séance, pour montrer que cette fiche peut même faire l’objet de recherches complémentaires. Par exemple tu proposes à tes élèves, pendant le travail sur les connaissances culturelles, de placer les textes et les œuvres lus sur une frise chronologique. Il existe un site* qui permet de faire ça en ligne et de créer un fichier numérique avec la frise. Iels peuvent même, s’iels le souhaitent, compléter cette frise avec des éléments du cours d’histoire, de sciences, etc. Tu proposes donc à tes élèves, en début d’année, de se servir d’un classeur qui restera l’essentiel du temps chez elleux. Là encore, peu importe la taille, la forme, etc., tu proposes même, s’ils le souhaitent, de le créer sous forme numérique : par l’intranet régional, les élèves ont droit à un espace de stockage sur un cloud (mais s’ils veulent utiliser une clé USB, un disque dur externe, tout ce qu’iels veulent, ce avec quoi iels sont à l’aise). Tu proposes à nouveau un code couleur pour distinguer les trois catégories de savoir. Ce travail-là, de remise en ordre, n’est pas évident pour les élèves. Tu prends le temps de le mettre en place avec elleux. L’idée, c’est de relire ce qui a été fait jusque-là et de relever ce qu’on a appris. Ensuite, on classe selon la catégorie de connaissance concernée, puis on met en fiche chacune des connaissances et on range la fiche selon la catégorie dont elle relève. Voilà ce qui sera à « réviser ».

* http://www.frisechronos.fr/

Extrait de Lever la main, Mathieu Billière, Libertalia, 2025

Le livre est disponible sur la librairie de Questions de classe(s) ou à commander dans votre librairie de quartier. Vous pouvez retrouver d’autres extraits ici et et une recension de Dominique Bucheton sur le site l’AFEF et une interview de l’auteur dans le Café pédagogique.

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