Jeu de dupes
Mais je redoute qu’on veuille me modeler coûte que coûte
Rien à foutre, je resterai seul sur la route, médisant les troupes
Rocé, Le métèque
Kayden, bien entourée par sa mère, sa sœur et ses amis Nelly, Sanny et Djenna, observe le monde autour d’elle et note ses réflexions. Sa professeure de littérature découvre son intérêt pour l’écriture et l’incite à participer au dispositif « Conventions éducation prioritaire » afin d’intégrer Sciences po. Encore à la découverte d’elle-même, Kayden joue le jeu, même si elle sent confusément qu’elle est la figurante d’un théâtre d’ombres où se cachent des secrets bien gardés.
On doit à Fatima Daas le remarquable La petite dernière[1], son premier roman porté à l’écran par Hafsia Herzi en 2025. Elle a inventé une écriture en fragments s’inspirant du rap pour parler des identités multiples (une jeune musulmane lesbienne des quartiers populaires), créé un espace littéraire original pour rendre compte des subjectivités singulières, sinon subversives, de notre époque. Son style bien à elle donne une cohérence à l’intersectionnalité qu’on ne retrouve pas toujours dans les productions plus théoriques.
Dans Jouer le jeu, l’autrice délaisse le genre autobiographique pour se pencher sur la jeunesse des quartiers populaires et les relations de pouvoir entre adultes et adolescents. Car c’est bien l’histoire d’une emprise que raconte Fatima Daas. Ce qu’elle met à nu cette fois, c’est la méritocratie républicaine comme forme de violence symbolique. C’est du moins de cette amère expérience que Kayden fait l’apprentissage.
Toute la fécondité d’une vision en termes d’intersectionnalité apparaît ici tant l’autrice réussit à saisir les différentes formes de domination : emprise des adultes sur les adolescent-es mais aussi domination de classe. Pour Mme Fontaine, professeure issue de la bourgeoisie cultivée qui se veut progressiste et ouverte, Kayden est un peu son trophée. L’entrée de son élève à Sciences po, c’est en effet d’abord sa petite gloire. On ne peut s’empêcher de penser au mythe de Pygmalion au fil des pages. Dans cette comédie humaine, il y a celles et ceux qui ont les codes sociaux, et puis les autres. Derrière le système méritocratique qui nous choisit et vient justifier les inégalités, il y a cependant la violence dissimulée : pour que quelqu’un-es soient élu-es, il faut que les autres échouent. Il arrive aussi que les masques tombent. Comme dans cette scène où Kayden vient trouver, confiante, sa « bienfaitrice » en salle des professeurs et que, incommodée par sa présence, elle l’envoie balader avec dédain.
Sans doute l’écriture se fait-elle plus classique, moins aventureuse que dans La petite dernière, mais Fatima Daas perce à jour l’idéologie de l’égalité des chances avec une rage qui fait du bien. Son roman vaut en outre par le portrait qu’elle dresse d’une jeunesse autant méprisée que crainte. Le personnage de Djenna, l’amie déroutante de Kayden qui n’est dupe de rien et préfère ne pas jouer le jeu, est particulièrement attachant.
Fatima Daas, Jouer le jeu, Editions de l’Olivier, 2025, 188 p., 20 euros.
[1] Fatima Daas, La petite dernière, Editions Noir sur Blanc, 2020, 192 p.

