Épisode 7 – Où les forces de la réactions marchent sur Petrograd et où la résistance libertaire s’organise en Ukraine sous l’impulsion de Marioussa et de sa garde noire mais aussi de Makhno qui tente de soulever paysan·nes et ouvrier·es. Les nationalistes ukrainiens déclarent l’indépendance, mais, déjà, à Gouliaï-Polié, on ne veut plus d’aucune autorité ni d’aucun pouvoir…

Tout au long de l’été 1917, lassés d’attendre la réforme agraire promise par le gouvernement, les paysans décident d’occuper les domaines seigneuriaux. La nouvelle que le « partage noir » a débuté arrive aux oreilles des soldats qui désertent alors en masse afin de pouvoir, eux aussi, participer à la redistribution des terres.

VII. Août – septembre 1917« De sa voix puissante, Maria Nikiforova appelle les ouvriers à la lutte contre le gouvernement, pour la révolution et pour une société libre de toute autorité. »

Alors que l’armée enchaîne les défaites, les mutineries se multiplient. Partout, dans les usines, dans les ateliers, dans les casernes, les anarchistes expliquent qu’il ne faut plus poursuivre une guerre fratricide sur le front ; ce qui leur vaut, à Petrograd, d’être arrêtés et, pour certains, fusillés. Ils n’en poursuivent pas moins leur propagande en faveur d’une fédération de communes libres, sans prisons ni casernes, où seraient définitivement abolis l’État, la propriété et l’argent. Début juillet, les soldats cantonnés dans la capitale – auxquels se rallient les ouvriers et marins de Kronstadt* – se soulèvent au cri de « Tout le pouvoir aux soviets ! » Des combats meurtriers opposent les insurgés en arme aux Cosaques restés fidèles au gouvernement provisoire. Abandonnée par le Soviet de Petrograd, l’insurrection échoue.

Ce 29 août au matin, il y avait meeting sur la place de Gouliaï-Polié. Le facteur a apporté, des nouvelles du danger qui menaçait la révolution : le général Kornilov*, commandant suprême de l’armée, marche sur Petrograd. Face à la menace d’un coup d’État, nous décidons de créer un Comité de défense de la révolution dont le premier acte est de désarmer la police locale et de lui retirer tous ses pouvoirs.En quelques heures, notre bourg prend des allures de camp révolutionnaire : fusil en bandoulière, les militants arpentent les rues pendant que les villageois et les travailleurs regroupés par usine, drapeaux noirs ou rouges déployés, s’avancent vers le bâtiment du Soviet des paysans et ouvriers au son des chants révolutionnaires. Des cris fusent dans la foule « Vive la révolution ! » Et ce ne sont pas les habituelles manifestations de parade des réunions politiques, mais un élan spontané, jailli de l’âme même du peuple.

Je me tiens aux côtés de Marioussa qui harangue les villageois et prône « la révolte du peuple jusqu’à l’anéantissement du dernier des organes de pouvoir ; la révolte sans attendre, aujourd’hui et maintenant ! Nous devons, dit-elle, nous fixer comme tache immédiate de délivrer le peuple de l’oppression de l’État moderne, de réaliser un renversement politique dans le but de transférer les fonctions d’auto-gouvernement au peuple et assurer la révolution sociale. En ne faisant rien, nous perpétuons le capitalisme et, si cela continue ainsi, nous risquons d’oublier notre objectif véritable. »

Au terme de son discours, une vague d’agitation traverse l’assemblée. L’ancien commissaire a été repéré et les villageois s’apprêtent à le lyncher. Marioussa et moi sautons de la tribune et nous nous frayons un chemin jusqu’à l’attroupement. Je déclare aux paysans et aux ouvriers que notre lutte pour la défense de la révolution ne peut commencer par l’assassinat d’un ancien commissaire de police qui s’est rendu sans résistance dès les premiers jours du soulèvement, et qui d’ailleurs ne se cache pas. Tout au plus aurons-nous à le surveiller.

J’explique ensuite que, pour donner un coup d’arrêt à Kornilov, il faut d’abord en finir avec la domination de la bourgeoisie. « Répartissez-vous par groupes de dix à quinze, cinq par chariot et, sans perdre une minute, partez visiter les grandes propriétés. Enlevez à ces bourgeois leurs armes, les carabines, les fusils, le plomb, les balles, les épées. Mais ne les offensez d’aucune manière, ni par le geste ni par la parole. Le pillage n’est pas un acte révolutionnaire, ceux qui s’en rendraient coupables seront traduits devant le tribunal de l’assemblée générale révolutionnaire des paysans et ouvriers. »

Quelques jours plus tard, Marioussa propose au Comité de défense de la révolution de s’emparer de l’arsenal de deux régiments stationnés près de la ville d’Orekhov. À la tête d’un groupe de 200 hommes ne disposant que de quelques fusils, elle mène le raid et s’empare du stock d’armes puis retourne à Alexandrovsk.

À l’automne, elle crée la Garde noire d’Ukraine composée d’ouvriers d’Alexandrovsk, sa ville natale, mais aussi des marins de Kronstadt. Ce détachement armé mène une lutte impitoyable contre les nationalistes, les propriétaires et la bourgeoisie.

Je retrouve Marioussa à Alexandrovsk où, pendant trois jours, nous organisons des meetings dans les usines de la ville. De sa voix puissante, elle appelle les ouvriers à la lutte contre le gouvernement, pour la révolution et pour une société libre de toute autorité. Après mon départ, elle est arrêtée par les autorités de la ville. Aussitôt, les ouvriers se mettent en grève et se dirigent en masse vers le Soviet pour exiger sa libération. Le pouvoir cède et Marioussa est portée en triomphe par la foule.

Le Congrès régional des soviets entérine la prise de pouvoir des travailleurs : « Le peuple doit être souverain chez lui. L’heure est enfin venue de réaliser son rêve séculaire. Dorénavant, la terre, les fabriques et les usines doivent appartenir aux travailleurs. Les paysans seront maîtres des terres, les ouvriers maîtres des fabriques et des usines. »

Aussi, lorsque le commissaire du gouvernement provisoire missionné pour remettre au pas Gouliaï-Polié se présente à nous, il est renvoyé sans aucun ménagement : nous n’avons plus aucun ordre à recevoir d’aucun pouvoir ! En octobre, les bolcheviks s’emparent du pouvoir qui « traînait dans la rue », selon la formule de leur chef Lénine. Grâce à ce coup d’État, ils entendent instaurer la dictature du prolétariat en oubliant leur ancien mot d’ordre « Tout le pouvoir aux Soviets ! ». En Ukraine, ce sont les forces nationalistes du Directoire qui entrent dans Kiev sans rencontrer de résistance et la Rada centrale* proclame l’indépendance du pays.



Prochain épisode : VIII. Octobre 1917 – janvier 1918 « Un chant révolutionnaire s’élève, tandis qu’un à un les chariots s’ébranlent vers la gare. »

Épisode 1 : 1888 – 1904. « Et toi, mon petit Nestor, si jamais l’un de tes maîtres veut te battre, prends la première fourche qui te tombe sous la main et fonce dedans. »

Épisode 2 : 1905 – 1909 « Depuis lors, je n’ai jamais quitté le chemin de la lutte pour la révolution sociale »

Épisode 3 :Janvier-mai 1910 « Leurs ombres semblent errer le long de ces murs dressés par les oppresseurs pour enfermer les opprimés. »

Épisode 4 : Mai 1910 – juillet 1912 « Ceux qu’on enferme là doivent se soumettre à une obéissance absolue : l’endroit est réservé aux plus rebelles, aux plus dangereux. »

Épisode 5 : Août 1914 – mars 1917 « Mort à tous les tyrans et à leurs geôliers ! Insurgeons-nous, frères, au signal convenu »

Épisode 6 : Mars – août 1917 « C’est d’ici, au sein de la masse laborieuse, que sortira cette force révolutionnaire formidable sur laquelle doit s’appuyer l’anarchisme »

Épisode 7 : Août – septembre 1917« De sa voix puissante, Maria Nikiforova appelle les ouvriers à la lutte contre le gouvernement, pour la révolution et pour une société libre de toute autorité. »