Louise Thierry, c’est une professeure des écoles dans les quartiers Nords de Paris, au milieu des petits élèves d’une cité du 19ème arrondissement. Elle travaille en pédagogie Freinet, enfin plus ou moins… Elle vous raconte ! Retrouvez les Chroniques de Louise Thierry ici.

Ce lundi matin, Amel me tourne autour… On se retrouve après une semaine sans école.
« Maitresse, j’ai écrit un texte. Je sais ce que tu vas me dire : j’ai déjà écrit mon texte libre du Plan de Travail n°4. En plus, c’est une fiction historique mais c’est pas sur la Première Guerre mondiale. En plus, je l’ai même pas terminé. Mais bon ! Tu veux bien le lire s’il te plait ? S’il te plait, s’il te plait, s’il te plait ! Dis oui ! »
Amel attend que sa maitresse valide… valide une activité selon elle hors les clous… hors les clous de l’école, mais qui l’obsède et qui la tient. C’est son urgence du moment.
Le texte tient en un tout petit début d’histoire. Une histoire consignée au crayon à papier sur des pages agrafées. Le projet s’annonce de grande ampleur. Le titre : Histoire de Sarah, la première femme algérienne à faire la guerre contre les Français.
Amel, c’est cette élève de dix ans qui, le 18 octobre 2021, m’a remerciée de lui avoir appris ce qu’était le 17 octobre 1961.
Le texte est pour le moment bien simple, on commence à peine à entrer dans l’histoire. Un passage me frappe, cependant. Son personnage vient de se faire arrêter par l’armée française et se retrouve dans une cave : « Comme Sarah ne veut pas parler, les policiers lui trempent les doigts dans du produit dangereux pour l’obliger. »
A l’évidence, Amel connait les faits de torture qui ont eu lieu pendant la Guerre d’Algérie. Mais elle nous en livre ici une version qui ne coïncide pas. Cette histoire de produit dangereux sur les doigts, ce n’est pas ce que l’on connait de la torture en Algérie. Je voudrais travailler ce point avec elle. Il faut que ça sorte, il faut que l’Histoire soit entendue, telle qu’elle est. Point sensible, Amel n’a que dix ans. Point sensible, est-ce de l’histoire familiale ?

Pendant l’accueil le lendemain matin, je prends Amel en aparté : « Amel, j’ai lu ton texte. Si tu le veux, tu vas pouvoir faire quelque chose de très bien. Mais je me suis demandée quelque chose : comment as-tu eu l’idée de ce passage dans la cave ?

……………….

A partir du moment où la classe fonctionne à partir de ce qu’apportent les élèves, croiser histoire familiale et grande Histoire, travail sur les origines et construction de savoirs devient régulier. Et c’est sans doute essentiel.
Je me souviens de ces deux petites filles qui avaient voulu faire un exposé sur le Sri Lanka parce que les parents de Rutshini étaient Sri lankais et que Fatima, sa meilleure amie, voulait faire un exposé avec elle. Ces exposés sur les pays d’origine constituent des poncifs de la classe Freinet, où ce format occupe une grande place dans les possibles des projets personnels. Mais ces exposés se cantonnent souvent finalement à des considérations géographiques, descriptives et chiffrées : densité de population, superficie, climat et paysages, grands monuments, richesses, spécialités culinaires et artistiques, rois ou présidents, langues et monnaie… et l’on passe à côté : que cherches-tu vraiment en choisissant de faire un exposé sur le pays d’origine de tes parents ?
Il manque l’histoire… Petite et grande Histoire… Mais c’est délicat. Délicat, parce qu’on tombe sur des questions sensibles, telles que, au hasard, les relations entre le pays d’origine et celui dans lequel on habite ensemble, aujourd’hui. Délicat aussi, parce que l’histoire récente du pays croise fatalement l’histoire familiale de l’élève, intime. Délicat enfin, parce qu’embrasser l’histoire d’un pays dans sa globalité est une affaire bien complexe pour des élèves de cet âge et sur ce temps court que constitue l’exposé, scolaire.
Cela peut paraître inaccessible, aussi, pour l’enseignant.e de primaire, polyvalent.e mais non spécialiste, n’ayant pas nécessairement tous les outils sous la main mais dont la rigueur intellectuelle est une boussole… Enseigner en milieu populaire, c’est avoir des réflexes intellectuels, aussi. Apprendre aux élèves à chercher, à réfléchir, à comprendre.
Je me souviens de Rutshini et Fatima qui avaient commencé par recopier trois pages de Wikipédia sur l’histoire du Sri lanka et me les avaient rendues à corriger. Mais qu’avaient-elles compris ? “Je vais vous lire le texte que vous avez écrit, je vais m’arrêter, et vous allez m’expliquer ce que vous avez compris, avec vos mots à vous”, avais-je déclaré le lendemain. L’histoire du Sri Lanka se trouvait faite de dominations successives : la domination chrétienne qui venait supplanter la domination musulmane, puis la domination anglaise, où les Anglais privilégiaient plutôt la population musulmane aux dépens de la communauté hindouiste, puis inversement, au grès d’intérêts divers et variés. Et puis la guerre récente. Je n’y connaissais rien mais j’avais des réflexes à donner à mes élèves : prendre des repères, construire une chronologie pour établir les faits, pas à pas, sans juger, juste pour comprendre leur enchainement. Posture éthique.
Entreprise scolaire difficile, risquée parfois… Mais tellement essentielle.
A force de construire une chronologie, Rutshini a commencé à comprendre pourquoi elle se retrouvait en France : « C’est pour ça que ma grand-mère est partie. C’est pour fuir cette guerre ». Corréler les savoirs acquis aux décisions de sa grand-mère, découvrir à dix ans que la guerre n’est pas si loin, qu’elle dépasse parfois les personnes mais qu’elle peut dicter des trajectoires familiales… Leçon d’école sur la guerre.
Fatima se raccroche à l’essentiel et veut savoir où et comment les parents de Rutshini se sont rencontrés. Alors Rutshini raconte : sa maman est de religion hindouiste et donc végétarienne ; son papa de religion chrétienne et mange de la viande. Selon elle, quand ses parents se sont mariés, son papa s’est converti à la religion de sa maman, pour lui faciliter la vie en cuisine. Ensemble, elles ont découvert que l’ “on peut changer de religion pour une histoire d’amour.” Leçon d’école sur la tolérance.

……………….

Un jeudi, jour de projets personnels et veille de vacances, Amel revient me trouver. Elle veut travailler sur son histoire. Son papa est d’accord, il veut juste qu’elle ne mette aucun prénom de la famille. L’histoire se passera dans le village à côté de celui de son grand-père. J’imagine quelle serait l’émotion des parents de mon élève à trouver sous sa plume les prénoms et les lieux des leurs, qui ont combattu pour l’indépendance de leur pays et subi la torture. Auprès de mon élève, j’insiste encore sur le pouvoir de la fiction dans cette entreprise. Écrire des histoires inventées à partir du réel, prendre des libertés : cela permet de mettre la réalité à distance, pour mieux accepter de la comprendre. Cela permet aussi d’en faire une histoire pour les autres, pour qu’elle soit connue.
Et puis on se met au travail. Technique. Amel m’avoue qu’il lui manque beaucoup de choses et qu’elle a besoin d’Encycoop pour apprendre les étapes de la Guerre d’Algérie et savoir exactement comment ça se passait. Je lui sors deux ou trois choses : la BTJ Quand l’Algérie était française, qui contient un chapitre sur la Guerre d’indépendance ; le documentaire Enfants d’ici, parents d’ailleurs, dont de nombreuses pages documentaires parlent de l’histoire France / Algérie. Amel prend des notes. Amel esquisse une chronologie. Je lui montre à la construire à deux étages : en haut les grandes étapes de la guerre, en dessous la vie de son personnage. « Ah ! J’avais l’idée mais je ne savais pas comment faire. La dernière fois, pour nos histoires de Première Guerre mondiale, tu nous a dit qu’on avait plein d’idées d’aventures et d’émotions et qu’on devait maintenant ajouter des descriptions documentaires pour planter le décor et montrer la vraie Histoire. Je voudrais le faire pour mon histoire d’Algérie mais c’est un peu dur, quand même… » Je l’encourage. Une fois la double chronologie construite, on saura ce dont elle a besoin exactement. Il faut rester rigoureuse : poser les étapes de cette guerre, pour choisir à quel moment y insérer son histoire. Plus tard, quand Amel aura posé sa fiction, je lui proposerai d’établir aussi une trace écrite, documentaire cette fois, sur la Guerre d’Algérie à présenter, donner à la classe.

Vendredi, Amel part en vacances avec le projet d’écrire beaucoup, le cartable plein de livres. La classe lui prête volontiers. C’est un trésor pour Amel.
Le soir, je me dis qu’il faudrait écrire à ce papa… C’est délicat ; délicat parce que, même si tout ce passé est bien au programme de CM2, c’est là une façon très sensible de le travailler, tournée vers la sphère personnelle, intime et affective des élèves. Le travail d’Amel s’inscrit bien dans l’école mais la plonge aussi, elle et ses parents, dans une aventure familiale sans doute bien intense pour son jeune âge. Pour moi, adulte extérieure et professionnelle à la fois, il paraît évident qu’Amel a besoin de cette aventure. La séance du 18 octobre en classe a déclenché quelque chose pour elle ; il faut aller au bout : faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas, qui traînait là sans dire son nom ; pour se construire.

« Chère Mme xxx,
Merci. Je vous dis merci car c’est la première fois qu’une enseignante s’occupe comme ça de l’histoire de nos enfants. Grâce à votre travail, j’ai raconté à mes enfants l’histoire de leur grand-père et je suis heureux de l’avoir fait.
Bien à vous, merci.
M. xxx »

Louise Thierry

Illustration : photogramme du film Peuple en marche, de René Vautier (1963)