Mais qu’est-ce que nous sommes en train de faire ?

13 élèves la tête penchée, en silence, en train de noter consciencieusement un cours que nous avions à peine pris le temps de construire ensemble. Ce vendredi 28 mai, j’ai observé mes 3e et ce que j’ai vu m’a dérangée.

Soucieuse de rééquilibrer le travail entre mes deux groupes avant la reprise en classe entière, un jour sur deux, décidée par le collège après seulement 3 semaines de demi-groupes, « il me fallait » aller au plus rapide. J’ai alors bien vite glissé vers un mode descendant et magistral – toujours en embuscade – dans lequel je ne me reconnais absolument pas, coupant rapidement court aux interventions des élèves qui, de toute manière, avaient bien du mal à se réengager dans une séance commencée une semaine auparavant !

Alors, devant ce constat dérangeant, spontanément, je me suis excusée auprès des élèves. Pour l’année que nous avons passée, pour les cours déstructurés qu’elles et ils ont vécus, pour le temps et le dynamisme qui nous ont manqué pour lancer plus de projets, travaux de groupes, etc., sans compter les contraintes sanitaires qui n’ont cessé de mettre une distance à la fois physique et symbolique entre les jeunes, et avec les enseignant·es.

Elles et ils ont esquissé un hochement de tête, acquiescé d’un regard compréhensif, mais comme résigné·es devant « la situation ».

La sonnerie a retenti. Je leur ai dit « passez un bon week-end, à mardi ! », leur rappelant que désormais, ils et elles viendraient en même temps, un jour sur deux.

Mais c’était sans compter l’annonce de la matinée ! Deux minutes plus tard, en descendant en récréation, deux collègues m’interpellent : il paraît que le ministre a dit que dès lundi, tou·tes les jeunes de collège devaient revenir en classe chaque jour…

Voilà « La Situation » à laquelle les jeunes sont résigné·es, tout comme beaucoup de familles et de collègues : des changements incessants, une transformation effrénée des conditions d’enseignement et d’apprentissage, un équilibre sans cesse à reconstruire, mais sans cesse bousculé par les décisions ministérielles.

Avant cette crise sanitaire, nous courions déjà après le temps : pour nous réunir, pour construire nos collectifs de travail et d’enseignement, pour ajuster nos pratiques aux élèves, pour mettre en place des projets destinés à faire vivre l’établissement, pour « finir les programmes », etc.

Aujourd’hui, nous courons après le temps, mais aussi après des élèves de plus en plus éloigné·es, indifférent·es et démoralisé·es, voire absentéistes. Nous courons après des familles qui doivent elles-mêmes tenir bon face aux conséquences psychologiques, sociales et économiques de la crise sanitaire. Nous courons, au final, après le sens de notre action pédagogique.

Quel sens en effet à s’acharner pour avancer dans des programmes qui n’ont pas été adaptés par l’institution, malgré 14 mois d’instabilité et de pandémie ? À préparer des examens nationaux alors que nous nous battons déjà pour que les élèves viennent régulièrement en classe et maintiennent leur engagement dans les apprentissages, parfois même leur confiance en l’école ? À alimenter une pression scolaire absurde, alors qu’elles et ils nous font part de leur mal-être ?

La crise sanitaire joue un rôle, évidemment, mais elle n’est pas seule responsable de cette souffrance d’apprendre et d’enseigner. Par ses décisions, prises contre l’avis des professionnel·les, le ministre Blanquer et tous les caporaux qui lui obéissent sans ciller, sont tout autant responsables de ce délitement.

Comment nous tenons…

À l’opposé d’une obéissance servile qui annihile tout jugement personnel et empêche la prise en compte de l’humain, nombre d’enseignant·es ont réussi à conserver ou à mettre en place des pratiques pédagogiques vivifiantes et émancipatrices : journaux de classe qui libèrent la parole ; conseils de coopération qui organisent collectivement le travail malgré l’instabilité ; classe du dehors qui n’est pas simple déplacement des corps à l’extérieur, mais appui sur l’environnement pour construire des apprentissages ; mais aussi débat philo, textes libres, sorties scolaires virtuelles dans un musée ou une ville, lectures offertes, etc.

Toutes ces pratiques, qui existent également en temps normal, sont autant d’occasions de sortir de l’enfermement, de favoriser l’expression personnelle et critique, de préserver le lien entre les élèves, de questionner et d’appréhender le monde, de poursuivre les apprentissages sans pour autant nier la réalité de la pandémie qui a envahi nos vies et nous impose tant de contraintes.

Il y a dix jours par exemple, guidée par la nécessité de ne pas laisser les 3es’enfermer davantage dans la torpeur suite au passage en demi-groupes, j’ai cherché du côté de l’éducation populaire de quoi amorcer notre nouveau chapitre : la pratique coopérative et réflexive des plaques tournantes (1) a ainsi permis aux élèves de rassembler leurs connaissances autour de la poésie, accumulées depuis l’école primaire, puis de confronter leurs représentations afin de définir les contours de notre objet d’étude et de le problématiser.

Plus tard, nous avons enregistré, via le dictaphone de mon téléphone, la synthèse d’une étude du poème Je trahirai demain de Mariane Cohn, afin de nourrir le lien avec les élèves de l’autre groupe, qui ont reçu cet enregistrement avec beaucoup d’intérêt et d’amusement, reconnaissant la voix ou les tics de langage de leurs camarades et comparant les deux formes de raisonnement pour enrichir davantage l’interprétation du texte.

Une pédagogie du quotidien

Ainsi, lorsque la succession de ces mois d’incertitude entame notre énergie, lorsque le découragement et la fatigue nous gagnent – et nous en voyons constamment des traces sur les visages en salle des personnels – ces pratiques nous rappellent avec force que c’est la pédagogie qui donne du sens à notre quotidien et à notre présence aux côtés des élèves.

La pédagogie, c’est la possibilité de nous adapter non pas à des contraintes organisationnelles ineptes, mais aux besoins, aux évolutions et aux projets des jeunes avec qui nous cheminons quelques mois. La pédagogie, c’est avoir et prendre du temps pour penser nos actions dans les classes et dans l’établissement, les ajuster en fonction d’objectifs liés aux programmes communs, certes, mais également à la particularité des groupes et des individus avec qui nous travaillons.

La pédagogie, c’est en effet parvenir à construire un équilibre entre la construction d’une culture scolaire partagée par tou·tes, garante d’une école du commun, et l’acceptation de la culture que chaque élève souhaite travailler et offrir à la classe.

La pédagogie est également constituée de ces recherches et de ces tâtonnements que nous partageons avec nos collègues : lectures, découvertes de pratiques, questionnements éthiques, avec tout ce que cela comporte d’enthousiasmes et de joies, de frustrations et d’incertitudes.

La pédagogie nous conduit ainsi à recréer, sans cesse. Non pas dans l’esprit de cette innovation libérale tant vantée par les hiérarchies, cette innovation clinquante et inatteignable pour la majorité des personnels étant donné les moyens qu’elle exige, avec ses pratiques qui visent davantage à impressionner et à émerveiller qu’à transformer l’école de manière critique et émancipatrice.

La créativité pédagogique, à laquelle tous et toutes nous œuvrons quotidiennement, est au contraire celle qui, humblement, compose avec les pédagogues qui nous ont précédé·es et rend hommage à l’héritage qu’elles et ils nous ont laissé ; celle qui construit avec les jeunes et les familles, en prêtant attention à leurs différentes problématiques scolaires mais aussi sociales. C’est une créativité qui est guidée par le souci du commun et de l’égalité plutôt que par une reconnaissance de l’institution, ou par la recherche de l’innovation éblouissante.

Pourtant, ces 14 derniers mois – et l’on pourrait remonter bien plus loin – on ne peut que constater que les situations qui ont été mises en avant, sont les pratiques dites innovantes – en particulier numériques – , celles devant lesquelles on peut s’extasier, mais en passant rapidement à autre chose tant ce n’est pas réalisable dans les conditions de travail dont la majorité d’entre nous dispose.

A donc été mis en avant l’exceptionnel, avec ce qu’il comporte d’inaccessible et de ponctuel, alors même que tant de collègues continuaient à créer dans leurs classes, avec humilité, avec leurs élèves et leurs collègues. Leurs actions, certes, ne font pas de bruit, ne sont entourées d’aucun strass ni d’aucune promotion, et ce sont pourtant elles qui font tenir l’école, qui l’empêchent de tomber dans la déshumanisation et la technicité, elles qui construisent et revendiquent une école égalitaire et accessible à tou·tes, indépendamment de tout effet de mode ou d’enrobage institutionnel.

Ce sont des pratiques qui, loin de l’individualisme narcissique, se partagent et se nourrissent en salle des personnels, dans les collectifs, dans les groupes pédagogiques hors l’école, sur des sites associatifs comme Questions de classe(s), dans les revues professionnelles, etc. dans une logique de co-formation et d’égalité entre pair·es.

La pédagogie, dans toute sa diversité, reste donc notre port d’attache et notre commun à nous, professionnel·les de l’éducation. Malgré l’incertitude, le désarroi et la colère, que nous exprimons dans nos mobilisations, la pédagogie nous permet de retrouver du souffle et de l’envie, de continuer à construire des parcours d’apprentissage avec les jeunes, en les accompagnant par notre expertise mais aussi par notre écoute et notre prise en compte de leurs attentes et de leurs besoins.

Jacqueline Triguel

(1) sur les plaques tournantes : https://collectif-lavolte.org/ressources-pedagogiques/