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Le Collectif Racine du FN et le syndicalisme dans l’éducation

, par Grégory Chambat

  

L’ouverture du scrutin professionnel dans l’éducation a donné l’occasion au collectif Racine – le regroupement des enseignants "patriotes" du FN – d’exposer leur vision du syndicalisme « enseignant » (on ne s’intéresse, au collectif Racine, qu’aux enseignants et pas aux autres personnels de l’éducation...).

Contre le syndicalisme « anti-national »

C’est sous un titre qui sent bon une vision si ce n’est libérale du moins clientéliste du syndicalisme (« Élections professionnelles dans l’Éducation nationale : Y voir plus clair dans l’offre syndicale ») que le « secrétaire général » Alain Avello vient faire le tri entre « bons » et « mauvais » syndicats... Bien qu’étant une « association professionnelle assumant (hors des établissements) son engagement politique, le collectif Racine n’est donc pas un syndicat », cela ne l’empêche pas (au nom de l’indépendance politique du syndicalisme !) d’appeler à faire « barrage » au gauchisme de Sud Éducation (« aucune voix ne doit se porter sur cette organisation d’extrême-gauche mondialiste ! » - voir sur ce blog le beau communiqué de la Fédération Sud)) et d’appeler également à ce qu’« aucune voix ne se porte non plus sur ces prétendus syndicats, largement politisés eux aussi » (UNSA, SGEN et FSU).

Et pour le syndicalisme politiquement indépendant... de la gauche

Pour conclure ce lapidaire communiqué, Alain Avello transmet les hommages du collectif Racine à deux organisations, le Snalc et FO, « syndicats dont l’indépendance politique, l’attachement à la République et l’engagement pour la défense du Service public ne sont plus à démontrer. »

La promotion de ces deux organisations ne doit pas surprendre. D’abord parce qu’elle rappelle l’appartenance – passée ou actuelle – de plusieurs membres fondateurs du collectif. Yannick Jaffré et Alain Avello, ses deux animateurs, ont été membres de FO – syndicat qui continue donc à trouver grâce à leurs yeux. Quant au Snalc, l’un de ses représentants, Emmanuel Protin, il était présent à l’émission qualifiée de « fondatrice » par le collectif Racine sur Radio Courtoisie dans le « libre journal de l’identité » (il a depuis été démis de ses fonctions par son syndicat).

Le Snalc et ses admirateurs encombrants

Ce n’était d’ailleurs pas la première accointance révélée entre des adhérents du Snalc et le FN. Né en 1905 sous la forme d’une association professionnelle, il se constitue officiellement en syndicat en 1925, après la levée de l’interdiction pour les fonctionnaires de se syndiquer. Longtemps majoritaire dans son champ syndical (le second degré) il se refuse, à la différence des syndicats du primaire, à s’affilier à la CGT. C’est en 1949 qu’il adopte son sigle actuel (Syndicat national des lycées et collèges). Son élitisme se traduit surtout dans les années 70 par une opposition farouche au collège unique. Dans l’imaginaire collectif, le Snalc est « le » syndicat de droite. Cependant, n’en déplaise à monsieur Avello, ses positions pédagogiques réactionnaires pour la sélection et pour l’élitisme, ne l’empêchent (ou peut-être le conduisent ?) à saluer l’élection de François Hollande (« au diapason des valeurs républicaines du Snalc ») et à se sentir proche de Vincent Peillon.

À la suite de différentes "affaires", le syndicat reste très attentif à ne pas se voir associer au FN, mais, malgré différentes exclusions, l’entrisme frontiste, qui voit dans cette structure une proximité idéologique avec ses propres thèses, est avéré. Dans les années 90, dans le cadre de la stratégie mégrétiste de constitution de « syndicats FN », le président du MEN (Mouvement pour une éducation nationale), dans un contexte identique, avait, à défaut de pouvoir présenter des listes, appelé ses partisans à intégrer le Syndicat national des lycées et collèges : « Menacés par la violence, l’égalitarisme, le « pédagogisme » et tous les laxismes, beaucoup d’enseignants sont prêts à réagir, ils attendent de pouvoir voter pour un syndicat courageux (...) Ce syndicat existe : c’est le Snalc ! » (bulletin interne du MEN).
Aujourd’hui encore la présence d’un militant identitaire alsacien, passé par le FN puis le MNR, sur les listes du Snalc (CTA et CAPA de Strasbourg) a été révélée (mais je n’ai pas trouvé de réaction de son syndicat...). Officiellement, la position du syndicat est qu’"il va falloir être vigilant pour éviter la récupération. En même temps, on ne va pas s’interdire de penser certaines choses parce que le FN les prône. A nous de montrer que nous ne défendons pas la même école républicaine", (François Portzer, président du Snalc).

Finalement, le ralliement du collectif Racine à FO, permet au Snalc de s’en distinguer, non sans quelques précautions oratoires... « Le SNALC-FGAF réaffirme donc avec force qu’il est un syndicat professionnel, indépendant de tout parti politique (et donc ni de droite, ni de gauche) et qui n’a d’autre but que la sauvegarde des intérêts matériels et moraux des personnels. Nous défendons les collègues sans jamais nous préoccuper de la couleur du bulletin qu’ils déposent dans l’urne les jours d’élections. Maintenant que les choses sont claires et que l’on sait quel syndicat le Front National soutient de manière explicite, nous espérons pouvoir faire notre travail en paix, loin des on-dit et de la désinformation. »

Le Snalc n’en reste pas moins la terre d’accueil privilégiée de la mouvance réacpublicaine, se félicitant, lors de son congrès d’octobre 2012 à Camélas d’accueillir « trois sommités à la réputation nationale dans le domaine de l’Education : Jean-Paul Brighelli (adhérent du Snalc, Ndlr), Marc Le Bris et François Portzer »... On ne sait plus trop qui nourrit le programme de qui, mais est-ce finalement l’essentiel ?
Fo et le populisme syndical
« Nous savons réfléchie et sincère l’opposition au projet ministériel affichée par le syndicat Force Ouvrière, auquel nous n’hésitons pas, conformément à ce que nous avions annoncé, à apporter notre soutien… », écrit Alain Avello. Du fait de leur passé syndical, les dirigeants de Racine témoignent donc d’une sympathie affichée pour FO dans l’éducation. Longtemps marginale, la présence de FO dans le monde enseignant a souffert de la politique d’autonomie de la FEN (à la Libération, face à la scission entre la CGT et FO, les adhérents décident de former une fédération autonome, même si, dans un premier temps, des structures CGT et FO continuent d’exister).

C’est au début des années que le syndicat connaît une nouvelle naissance avec le départ de militants de la FEN, trotskistes du PCI (tendance Front-Unique de la FEN) et militants du RPR (Bertrand Geay, Le Syndicalisme enseignant, La Découverte, p. 95) pour former le SNUDI-FO (1er degré). Dans le second dégré, des bataillons du Snalc les rejoignent.

Le programme de FO, axé sur la « défense des statuts » est marqué, d’un point de vue pédagogique, par un conservatisme très démagogique qui séduit nombre de « réacpublicains » mais aussi le FN... et c’est parfois réciproque. S’il n’existe pas d’étude concernant spécifiquement le vote des sympathisant de FO dans l’éducation (secteur où le FN réalise des scores très faibles - quelque 5% des enseignants ont voté pour Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle en 2012, tandis que 56% ont préféré voter à gauche et 20% pour l’UMP.) ont sait, en revanche, que c’est au sein de la Confédération Force Ouvrière que l’on trouve le plus d’électeurs du front (aux dernières élections européennes de 2014, les « proches » de FO ont été les plus nombreux à voter pour le parti de Marine Le Pen à hauteur de 33%, les salariés proches d’aucun syndicat ont voté pour le parti de Marine Le Pen à 34%, alors que la moyenne nationale de ce parti a été de 25% - sondage Ifop pour L’Humanité).
Ces dernières années FO a vu grossir ses rangs du fait de l’arrivée de nombreux cadres du Snalc, à commencer par son ancien président, Bernard Kuntz (auteur de Prof de droite ? le crépuscule scolaire et idéologique de gauche, Paris : F.-X. de Guibert, 2000). Un rapprochement idéologique, mais aussi la peur, pour les cadres du Snalc de perdre leur place du fait des changements du calcul de représentativité dans la Fonction publique...

La « Révolution nationale » passe par le corporatisme

Derrière ces postures et ses stratégies de séduction (Avello est plus prudent que certains réacpublicains comme Natacha Polony appelant, dans son livre Monsieur le président, si vous osiez... 15 mesures pour sauver l’école à « Casser le monopole des syndicats et fédérations de parents sur l’école »...) il faut garder en tête le rapport que l’extrême-droite a toujours entretenu avec le syndicalisme enseignant et l’école en général.

L’école a déjà expérimenté les solutions d’un pouvoir aux main des nationalistes de la droite extrême : sous le régime de Vichy (dont on nous dit aujourd’hui qu’il avait aussi du bon...), en moins de quatre mois, les principales contre-réformes scolaires sont promulguées : suspension des conseils et comités consultatifs (loi du 12 juillet), remplacement du recrutement par concours des inspecteurs par une nomination (loi du 2 août), rétablissement de l’enseignement congréganiste (loi du 3 septembre), suppression des écoles normales d’instituteurs, ces « séminaires malfaisants de la démocratie » (loi du 18 septembre), exclusion des Juifs des emplois universitaires dans le cadre du statut des Juifs (loi du 3 octobre) et, enfin, dissolution des syndicats et associations professionnelles de fonctionnaires (loi du 15 octobre) avant d’introduire l’enseignement des devoirs envers Dieu dans les programmes des écoles primaires (loi du 23 octobre). La "Révolution nationale" entendait mettre au pas aussi bien les enseignants que les syndicalistes de tous les secteurs (la fameuse Charte du Travail). C’est donc aussi le devoir de tout syndicalisme conséquent de lutter contre les ennemis des salariés.

Aujourd’hui, pour le collectif Racine, le syndicalisme enseignant majoritairement « antinational » ne serait acceptable que dans sa version la plus étroitement corporatiste... Une conception qui s’inscrit assurément dans une tradition réactionnaire qui entend, en niant la lutte des classes, museler le mouvement social et les syndicats de combat.

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