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L’école doit-elle enseigner la morale ? (Tribunes parues dans L’Humanité du 2 nov. 2016)

, par Grégory Chambat

  

Dans le cadre des pages débats de L’Humanité, 3 textes ont été publiés dans l’édition du 2 novembre 2016, dont celui de Laurence de Cock et le mien, tous 2 reproduits ci-dessous. Pour la contribution de Catherine Kintzler, philosophe (et par ailleurs grande admiratrice de L’école des réac-publicains, voire sa lecture tout en nuances ici) auteure voir le site de l’Huma

Quelle morale, dans quelle école et pour quel monde ? par Laurence De Cock, professeure en lycée, docteure en sciences de l’éducation

L’école doit-elle enseigner la morale ? Si on voit bien ce que la formule recoupe d’implicite quant au risque d’une école mise au service d’un ordre politique ou religieux, l’histoire nous pousse à interroger les choses autrement, tant la morale est ombilicalement liée à l’école en France, et ce depuis des lustres. Qu’on songe aux ordres religieux dépositaires de la mission d’enseignement, au relais républicain de la IIIe République, mais aussi aux quelques expérimentations révolutionnaires, la morale a toujours été intrinsèquement au cœur de n’importe quel projet éducatif à partir du moment où ce dernier est pris en charge par des institutions pariant sur le devenir individuel et collectif d’adultes en formation. Assumons donc cette évidence et reformulons la question : quelle morale, dans quelle école et pour quel monde ?

Alors, la critique de l’existant et de certaines propositions scolaires dont nous gratifient déjà les futurs candidats à la présidentielle se révèle nettement plus utile et urgente. Qu’il s’agisse en effet d’une tentative de perfusion des principes républicains sur le mode de l’injonction à croire ; de pressions de groupes intégristes religieux, obsédés par les morsures du méchant « djendeur » sur leurs petit-e-s blondinet-te-s ; des nostalgiques de la blouse, du drapeau et des centres de délinquants ; tout cela recouvre au fond une même matrice autoritaire, aveugle à toute pédagogie sociale, et soucieuse d’un pouvoir absolu sur le devenir, à leur image, d’élèves destinés à reproduire docilement l’ordre dominant. La morale se fait ici instrument de police et de polissage de la moindre rugosité et dissidence. Dans cette morale de la docilité complice ou subie, la parole n’est jamais à la défense, elle castre la moindre velléité critique et dépossède les élèves de leur puissance d’agir.

Or, c’est bel et bien de cela dont devrait se préoccuper une morale à l’école, une morale qui serait tout entière tournée vers le monde à transformer, celui dont on rêverait pour une société débarrassée de tous ses ostracismes d’abord, mais aussi libérée de ses soumissions à une évidence néolibérale qui classe les individus, dès leur plus jeune âge, selon des assignations à résidence salariale, que l’on préfère euphémiser sous le doux mot de mérite.

Cette morale à l’école ne constituerait pas une discipline (et quel horrible mot) en soi, elle serait infusée dans tous les savoirs scolaires. Prenons la notion d’inégalités, déclinons-la en mathématiques, histoire, géographie, éducation physique et sportive. Prenons la théorie mathématique des ensembles, ses inclusions-exclusions, ses vides et ses trop-pleins et, avec, commentons certaines turpitudes diplomatiques. Les exemples ne manquent pas. On nous dira que l’école des savoirs n’est pas l’école de la vie, qu’un savoir n’est pas le serviteur d’une cause à défendre. Mais qui peut encore croire qu’il existât un jour une école sans fenêtre sur le monde ? La « saveur des savoirs » (expression de Jean-Pierre Astolfi, un didacticien des sciences) réside tout à la fois dans le bonheur de l’intelligence et le souci de sa transposition hors de l’école.

C’est cela, le fondement même de l’émancipation, concept dont on aimerait qu’il ne soit pas réduit à une simple caution rhétorique de gauche. Certes, la morale ne doit pas être une phrase écrite à la craie blanche sur un tableau noir devant lequel on s’incline, mais plutôt qu’une école dé-moralisée et démoralisante, repensons la morale comme l’opérateur d’un réenchantement politique de l’école.




Nos choix pédagogiques sont aussi des choix de société par Grégory Chambat, enseignant en collège (collectif Questions de classe(s) et revue N’Autre école

Les appels au retour à l’ordre moral avancent toujours de concert avec la nostalgie d’un ordre scolaire ancien. L’instrumentalisation d’un certain imaginaire « républicain et laïque » s’inscrit aujourd’hui dans une dynamique autoritaire et identitaire. C’est le projet éducatif « réac-publicain » qui s’est donné comme objectif de liquider l’héritage de Mai 68. Un épisode de la lutte des classes qui ne fut pas seulement un combat pour la libération des mœurs – à quoi ses adversaires voudraient le réduire –, mais aussi un mouvement pour l’égalité et la démocratie. Mai 68 balaya sur son passage l’enseignement d’une morale hypocrite qui détournait les regards des injustices et des inégalités du capitalisme…

Quand, quarante ans plus tard, Vincent Peillon, ministre de l’Éducation d’un gouvernement « de gauche », réintroduit l’enseignement moral et civique, du CP à la terminale, il ne fait que reprendre les différents projets de ses prédécesseurs… de droite. Ils avaient pourtant été dénoncés pour ce qu’ils étaient : un camouflage de la politique sarkozyste de casse du service public. Tout comme les actuelles exhortations à introduire le salut au drapeau ou le port de l’uniforme, c’est un écran de fumée, mais d’une fumée toxique et anesthésiante.

« La guerre aux pauvres commence à l’école » ; pour le philosophe Ruwen Ogien, c’est le sens de ce retour de l’enseignement de la morale. Le ralliement de la gauche de gouvernement au conservatisme scolaire accompagne sa conversion au libéralisme économique et à l’idéologie sécuritaire. Chacun aura compris que la cible, ce ne sont pas les lycéens d’Henri-IV, mais les « sauvageons », les « barbares » qui mettent en péril la civilisation et qu’il faudra « dresser », à défaut d’éduquer.

C’est au milieu des années 1980 – le tournant libéral coïncide alors avec l’arrivée de Jean-Pierre Chevènement à l’éducation nationale – que la morale fait son premier retour. Marseillaise obligatoire et création d’un enseignement « civique » vont de pair avec l’instauration de stages en entreprise. Apprendre pour entreprendre : c’est le programme éducatif de cette gauche « moderne » et surtout le titre éloquent du livre publié en 1985 par le ministre. Les luttes collectives des exploité-e-s sont ringardisées : chacune et chacune doit rentabiliser son propre « capital humain ».

Ces discours moralisateurs sont contredits non seulement dans la société, mais aussi et surtout au sein de son école. Peut-on apprendre la solidarité et la coopération dans la compétition et l’évaluation permanentes ? Que vaut une instruction morale inculquée à force d’évaluations, de notes et d’examen final ?

Si les pauvres refusent de s’inscrire dans le monde tel qu’il est et tel qu’il doit être, c’est par paresse et/ou immoralité. C’est pourquoi cet éloge de la morale se double d’une haine pour la sociologie et la pédagogie – armes de celles et ceux qui veulent changer l’école et la société, non pas à coups de trique et de sermon, mais dans et par la démocratie, y compris à l’école !

Alors, une « autre école » fonctionnera-t-elle pour autant sans valeurs, ni principes ? Nous pensons au contraire que, pour les élèves comme pour le personnel, la liberté, l’égalité, la justice ne se décrètent pas du haut de l’estrade, mais se partagent et se vivent au quotidien. Face au moralisme scolastique, il existe d’autres pratiques collectives plus opérantes et certainement plus émancipatrices : ateliers philosophiques, conseils coopératifs, etc. Nos choix pédagogiques sont aussi des choix de société.

Dernier ouvrage paru : l’École des réac-publicains, la pédagogie noire du FN et des néoconservateurs,Libertalia, mai 2016.

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