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Célestin Freinet, un héritage précieux qui doit nourrir nos réflexions sur l’école

, par Grégory Chambat

  

Une tribune publiée sur le site Le Plus du Nouvel Obs

Il y a tout juste 50 ans, le 8 octobre 1966, disparaissait Célestin Freinet.

Dans l’imaginaire scolaire français, le nom de l’instituteur de Vence incarne, quasiment à lui tout seul, la contestation des méthodes d’enseignement traditionnelles. Et ses combats sociaux et pédagogiques n’ont rien perdu de leur actualité et de leur pertinence.

Les classes Freinet, une autre école... populaire et publique

Des centaines d’enseignants et d’enseignantes se revendiquent encore aujourd’hui de ses pratiques, dans ou hors du mouvement de l’Icem - Pédagogie Freinet, et des milliers d’enfants travaillent dans des classes coopératives, exclusivement au sein de l’école publique.

L’héritage de Célestin Freinet est donc bien vivant, même si son projet éducatif et politique – non plus "développer, améliorer, réformer l’enseignement, [mais] le révolutionner" – reste toujours en chantier.

Si les pratiques d’expression libre (à l’écrit ou à l’oral) et d’auto-organisation de la classe n’ont plus à démontrer leur potentiel (y compris auprès des enfants des milieux populaires, pour qui elles ont été pensées et pratiquées, comme l’ont étudié une équipe de chercheurs avec "Une école Freinet. Fonctionnements et effets d’une pédagogie alternative en milieu populaire"), la révolution pédagogique et sociale à laquelle Freinet aspirait, peine à advenir et demeure, au mieux, cantonnée entre les murs de quelques classes…

Du maître insurgé au mouvement de l’École moderne

En rééditant dans la collection "N’autre école" les textes de l’entre-deux-guerres de Célestin Freinet ("Le Maître insurgé, écrits et éditoriaux, 1920-1939"), nous avons voulu remettre en lumière un des aspects oubliés et pourtant d’une incontestable modernité de cette pédagogie : son ancrage populaire et son engagement social.

Au fil de ces écrits, on assiste à la naissance de cette pédagogie, aux tâtonnements (chers à Freinet !) et aux expérimentations. Remonter à la genèse de ces pratiques, c’est réaliser combien elles sont indissociables de l’engagement social de son promoteur.

C’est dans les revues syndicales et militantes de l’époque ("L’École émancipée", "Clarté") que Freinet commence à écrire. Il y appelle à mettre en cohérence les engagements militants et les pratiques pédagogiques, ne comprenant pas que "révolutionnaires hors de la classe, nous soyons d’autoritaires réactionnaires avec nos élèves".

Une critique radicale et pragmatique de l’institution

Chez Célestin Freinet, ce qui frappe en premier lieu, c’est la critique radicale de l’institution scolaire, de son fonctionnement et de ses finalités. "Fille et servante du capitalisme", écrit-il à propos de l’école de la IIIe République… sans pour autant la déserter, car il est convaincu que c’est en son sein, avec les institutrices et les instituteurs de base (les "éducateurs prolétariens", pour reprendre le titre de la revue du mouvement), avec les enfants du peuple et leurs parents, que doit se mener le combat.

Certes, la révolution ne viendra pas de l’école et Freinet dénonce "l’illusion pédagogique" de certains tenants de l’Éducation nouvelle, telle Maria Montessori que le régime fasciste de Mussolini met en avant sans qu’elle s’en émeuve… Mais Freinet condamne tout autant la "désillusion pédagogique", car il entend préparer la démocratie de demain dans l’école d’aujourd’hui et se refuse à attendre, dans sa classe, les bras croisés que le "Grand soir" advienne.

Un "pédagogue collectif"

Les articles qu’il rédige alors ne sont pas ceux d’un universitaire hors-sol, mais d’un praticien, d’un instituteur militant (engagé syndicalement dès sa prise de fonction) qui ne voit comme seule issue que le collectif. Ce sera d’abord au sein de la Fédération de l’enseignement de la CGT-U, puis dans le mouvement de l’École moderne.

Cet ancrage dans le quotidien de la classe explique le positionnement qu’il adopte vis-à-vis des "réformes" (celles de 1923) : non pas le rejet en bloc, mais la mise en lumière de leurs contradictions, l’écart entre les intentions affichées, souvent honorables et la réalité matérielle des classes et du travail des personnels…

Une posture offensive et pragmatique, pédagogique et syndicale, tant il savait aussi que les adversaires de la démocratisation de l’école, les conservateurs de tout poil, sont toujours aux aguets. L’avènement du Front populaire et les mesures impulsées par Jean Zay, lui redonnent espoir avant que Vichy et sa "rééducation nationale" ne remette l’école au pas.

La haine de la pédagogie, une obsession de l’extrême droite

Car l’itinéraire de Freinet résonne aussi avec notre actualité par les combats qu’il a menés contre les forces réactionnaires. Dans l’entre-deux-guerres comme aujourd’hui, la haine de l’égalité et de la démocratie vise en premier lieu celles et ceux qui veulent changer l’école... Freinet en fera les frais.

L’Action française de Charles Maurras prend pour cible "l’instituteur bolchevique" et ses méthodes pédagogiques. Elle le pousse à la démission sans que l’administration ne prenne sa défense. La campagne que l’extrême droite déchaîne contre lui n’est pas sans rappeler les débats actuels et les propos haineux contre les pédagogues...

Freinet, après 1936, c’est aussi l’engagement aux côtés de militants et militantes espagnols du Front populaire. Dans son école, il accueille les enfants des combattants et des combattantes républicains. Là encore, l’actualité des engagements de Célestin Freinet continue à nous parler… Car, pour celles et ceux qui ne se résignent pas à accepter l’école telle qu’elle est, cet héritage est précieux et doit nourrir nos réflexions et nos combats, dans le contexte de l’offensive réactionnaire qui a fait de l’éducation son terrain d’intervention privilégié.

G. Chambat

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