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« Car la haine de l’autre, du barbare, c’est la haine de la démocratie, du peuple. » (Albert Thierry).

, par Grégory Chambat

  

Les récentes et ignobles déclarations du triste et haineux Zemmour suscitent actuellement une vague d’émotion. C’est sur l’antenne de RTL qu’il vient de comparer la présence d’étrangers aux invasions barbares.

« Notre territoire, privé de la protection de ses anciennes frontières par les traités européens, renoue dans les villes, mais aussi dans les campagnes, avec les grandes razzias, les pillages d’autrefois, les Normands, les Huns, les Arabes. Ces grandes invasions sont désormais remplacées par des bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains, qui dévalisent, violentent, dépouillent. Une population française sidérée et prostrée crie sa fureur, mais celle ci se perd dans le vide intersidéral des statistiques ».

Cette répugnante saillie et la juste indignation qu’elle soulève doit aussi être l’occasion de rappeler que ce parallèle avec les barbares est l’apanage – depuis de très nombreuses années – des discours réac-publicains sur l’école. Il en même devenu un lieu commun... On ne s’étonnera donc pas qu’aujourd’hui leurs déclarations et leurs théories servent d’habillage idéologique à l’extrême-droite. Rappelons que dans son programme présidentiel de 2002, Bruno Mégret écrivait : « Comment s’étonner dès lors que l’école, au lieu de former les citoyens de demain, fabrique désormais de nouveaux barbares ? ». Quant au programme du FN d’alors, il comportait ce passage : « Il y a vingt ans, Annie Kriegel remarquait : « Ce qui est le plus frappant dans la jeunesse scolaire d’aujourd’hui, c’est peut-être moins son ignorance que son ensauvagement » (Le Figaro 8 août 1981). Jean-Pierre Chevènement – ancien ministre socialiste de l’éducation – lui fera écho avec ses « sauvageons ».

Lévi-Strauss disait que certaines tribus s’appelaient les « complets » : « nous sommes les complets » ; donc les autres sont évidemment dans l’incomplétude... Parfois, le nom « homme » est réservé à ceux qui appartiennent au groupe. Que le groupe soit « tribu », « village », « nation », « classe » ou « fraction de classe », il peut décider de contenir l’humanité ou l’excellence humaine dans les limites de son territoire en renvoyant le hors-limites à du non-humain ou à du moins qu’humain.
Voici donc, en vrac, quelques petites références sur cette « école des barbares » par les plus éminents ou les plus anonymes plumitifs du discours réactionnaire sur l’école... mais aussi, en conclusion, un bref passage de Chagrin d’école de Daniel Pennac.

D’abord, « barbare » c’est vendeur...

Dans la préface au livre publié par la très réac association « Sauver les lettres », Philippe Petit leur rend hommage de cette manière : « ils font la lumière sur la barbarie douce qui s’est abattue sur l’école. » Le terme de Barbare figure d’ailleurs souvent dans le titre même des ouvrages de cette mouvance (La Barbarie douce de Le Goff, Le Barbare et l’écolier de L. Cornu et J.C Pompougnac, L’École des barbares, I. Stal et F. Thom).

Mais au hasard du net, on peut aussi croiser ce genre de propos, signé en l’occurence Annouck Le Prat, « Je parle de « barbares » et non de « fachos » et autres niaiseries pour lecteurs déculturés et formatés. Prenons n’importe qui dans la rue, demandons-lui la différence entre le nazisme, le franquisme et le fascisme. Il ne sera capable que de nous dire qu’ils sont tous d’extrême drouate. Nous voilà bien avancés ! Tandis que « barbare », c’est un mot honnête relatif à un comportement humain sévissant depuis la nuit des temps dans tous les pays de toutes les latitudes concernant les deux sexes de tous âges. A priori, il n’y en aurait plus, de barbares, depuis l’exportation massive des sacro-saints principes des siècles des lumières. Finis, plus de théocratie, plus de rois, amour et culture auraient été les mamelles auxquelles tous les peuples se seraient abreuvés pour se débarrasser de leurs penchants naturels.

Outre le fait qu’on en importe un certain nombre, il faut le reconnaître, nous sommes tout aussi capables d’en produire sur place des barbares. Et justement, on les repère à l’école. Tant que les parents ne les ont pas lâchés, on sait qu’ils prospèrent au chaud, se nourrissant allégrement de tous les jeux-vidéo ou d’éveil pour finir par en déverser le trop-plein sur ce que les réseaux sociaux peuvent offrir de plus débile et dangereux.

C’est là que çà se gâte pour les roux, les bègues, les forts en thème, les mal sapés, les ouin ouin, les handicapés, les pas beaux, les pas à la mode et j’en passe. Pour les Noirs, les Arabes, vu que les bienfaits de l’immigration sont passés par là, ils ne font plus partie des minorités en danger. »

« C’est l’école de la barbarie et des barbares. Sortez vos gosses de l’Éducation nationale ! Vite ! » affirme une certaine Marion Sigaut sur le site d’Alain Soral Égalité et réconciliation

Une explication de la décadence : la fabrique des barbares

Dans un précédent billet (« Réac-academy – on connaît les gagnants ») nous avions déjà signalé cette déclaration de Danièle Sallenave : « Car il est absolument évident que la fabrication de moutons, dénués de tout sens critique et au dialecte riche de 50 expressions de verlan (bagage suffisant pour envoyer des textos ou se présenter à un casting de Star Academy), est un phénomène majeur dans les démocraties-marchés où prolifèrent des barbares déculturés ainsi que des ignares imbus d’eux-mêmes voués à la consommation à forfait illimité, surfant de rave parties en manifs citoyennes. Il ne s’agit évidemment pas d’un déclin « naturel » ou d’un fâcheux concours de circonstances. Le formatage de ces nouveaux « élèves-clients » - appelés à alimenter l’éducation du futur (premier marché du XXIe siècle selon l’OCDE, chiffre d’affaires mondial estimé à 90 milliards de dollars pour 2002) - et la création de nouveaux produits éducatifs (conçus par les multinationales de l’informatique et de la communication comme Microsoft ou Disney) obéissent aux demandes du marché mondialisé. L’acquisition payante de savoirs jetables par des troupeaux d’analphabètes n’est donc pas un « accident de l’Histoire ». Comme l’écrit le philosophe Jean-Claude Michéa, il est maintenant « possible de mesurer à quel point les présents progrès de l’ignorance, loin d’être l’effet d’un dysfonctionnement regrettable de notre société, sont devenus au contraire une condition nécessaire de sa propre expansion. »

Alain Finkelkraut 25 ans plus tard insiste à propos d’une chanteuse de rap symptomatique selon lui de la génération actuelle : « Diam’s, c’est la civilisation du laisser-aller et de l’avachissement total ».

« Toute transmission d’un savoir est ainsi compromise : les élèves sont certains de ne rien apprendre et de patauger toute leur vie dans ces préjugés combattus au temps du Siècle des Lumières. Les démagogues de tous bords peuvent se réjouir : il sort de l’école « un lumpenprolétariat » abruti, prêt à grossir les rangs des extrémismes de tous poils qui leur promettront la lune. C’est ainsi que meurt silencieusement une civilisation en ne sachant plus transmettre de génération en génération ses savoir-faire et ses valeurs. Le livre d’un autre professeur avait pour titre « La fabrique du crétin ». Daniel Arnaud dénonce dans l’École une dérive plus grave encore qui en découle, « la fabrique du barbare ». »

Le barbare est celui qui ne parle pas notre langue...

Dans sa fameuse Lettre ouverte aux futurs illettrés, l’inénarrable Paul Guth nous dressait un tableau bien particulier de la jeunesse : « Jacques (nom générique qu’il donne à la jeunesse française), tu éructes des beuh ! Meuh ! Bof ! » « Tu n’as même pas la force de joindre les lèvres. Tu aurais l’air de sonner de la trompette si, par cet interstice, tu poussais l’i crissant du oui. Tu croasses un crachat : ouais ».
Alain Bentolila, dans « Le vrai chantier de l’école » (Libération du lundi 5 octobre 1998) déclarait que les enfants en difficulté avec la langue orale ou écrite seront « moins humains que les autres : plus vulnérables aux discours sectaires et intégristes, plus facilement séduits par des explications simplistes et définitives, plus portés à la violence immédiate, ils seront ennemis naturels de l’étranger et de l’inconnu ... bons en rien ... », les illettrés apparaissent comme de véritables barbares. Le même Bentolila s’inquiétait dans une tribune intitulée « L’oubli des livres », des conséquences de l’illettrisme à l’école : « Ne pas savoir, et refuser d’apprendre deviennent désormais des signes d’appartenance à une tribu ou à un clan. » ( le Figaro du 30 septembre 1999) ; pour lui la « langue illettrée » de même que celle utilisée dans les banlieues par les jeunes interdirait « toute tentation de relation pacifique, tolérante et maîtrisée avec un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe car elle n’aurait pas le pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique propre à éviter le passage à l’acte et l’affrontement physique ».

Bernard Lecherbonnier, dans sa préface à La Fabrique du Crétin opte quant à lui pour un autre angle, le parallèle entre l’école d’aujourd’hui et l’école « coloniale ». Renversant les rôles, ce sont les pédagogues qui assimileraient les élèves aux barbares, réintroduisant les méthodes éprouvées dans les colonies : « Les indigènes sont à nos portes – en banlieue. A eux les beautés de l’expression orale, de la spontanéité, du savoir au compte-gouttes ».

Comment en est-on arrivé à ce retour à l’âge barbare ? Pour Allègre c’est « la disparition des contrôles ». L’école, devenue une jungle ou un zoo, est incapable de former ces enfants, le plus souvent issus de l’immigration. C’est, pour Vincent Cespedes, auteur de La Cerise sur le béton (Flammarion) « l’application, à l’école, des analyses des années 60 : représentant de la culture bourgeoise, oppressante, le prof pratiquerait un « ethnicide » sur la culture de l’enfant. » L’école est devenue une Fabrique de Barbare dont les sciences de l’éducation font l’apologie en véhiculant les valeurs de l’inculture, de l’ignorance, (L’École de la lâcheté, Maurice T. Maschino ou encore l’Ignare Academy - Les naufrages de l’enseignement de Claire LAUX et Isabel WEISS). "L’obscurantisme, relance Vincent Cespedes, est diffusé aujourd’hui par l’école elle-même. Livrant l’individu à la société marchande, il joue un rôle central dans le développement de notre société d’abrutissement. La télévision n’est, en effet, pas la seule à produire des neuneus ; l’école ne fournit plus les anticorps pour lutter contre la bêtise. On en revient presque à l’époque d’avant les Lumières, quand une classe religieuse asservissait les masses afin de préserver son pouvoir." Par cet habile usage de la rhétorique réactionnaire on dénonce ce que l’on combat, non de son point de vue de défenseur de l’ordre établi mais en démontrant que les réformes proposées ne contribuent pas à l’amélioration espérée, et qu’elles perpétuent en fait les injustices qu’elles étaient censées combattre. Une thèse si habilement formulée par Paul Guth : « Jadis, les analphabètes étaient ceux qui n’allaient pas à l’école ; aujourd’hui ce sont ceux qui y vont » (Lettre ouverte aux futurs illettrés).

Le barbare est celui qui doit être repoussé et combattu...

On s’insurgera bien sûr contre ce traitement inhumain : mais avec quelles solutions ? Accéder à la culture par le par coeur (de la Marseillaise ?) par la dictée ou le rétablissement de 2 heures de français ? Pour les plus « réalistes » ces mesures ne sauraient suffire, il convient donc d’exclure...

A jamais étrangers à notre culture, ces barbares doivent être avant tout « contrôlés » (comme disait Claude Allègre « On a supprimé tout contrôle à l’entrée en sixième. Cette suppression a été la conséquence de la pression des syndicats qui l’ont demandée au nom d’ une sorte d’égalitarisme tout à fait ridicule »), « sélectionnés »... c’est bien pour protéger les autres, les nôtres, de leur possible contamination...

Pour ces élites, c’est bien cette « contamination » qui est redoutée et dont il faudrait alors ce protéger par tous les moyens, y compris les plus autoritaires... : « Mais ce rejet du savoir n’est plus seulement le fait d’élèves en situation d’échec scolaire, l’obscurantisme déborde du cercle des seuls enfants de milieu défavorisé. Et le phénomène concerne aussi les enfants des classes moyennes ou supérieures. Les modèles qu’ils prennent au cinéma et à la télé ne valorisent pas, il est vrai, l’effort intellectuel. Ne maîtrisant plus la langue, les élèves n’ont, en outre, plus les moyens de s’approprier le savoir ; du coup, ils le rejettent. Les vieux démons frappent à la porte... (Pourquoi l’école a démissionné devant l’obscurantisme, Natacha Polony, Marianne du 20 octobre 2003

Je voudrais pourtant conclure ce petit billet avec ce passage extrait de Chagrin d’école, le beau livre que Daniel Pennac a consacré à l’éducation :

« Féroce candeur des majorités de pouvoir... Ah ! Les tenants d’une norme, et quelle qu’elle soit : norme culturelle, norme familiale, norme d’entreprise, norme politique, norme religieuse, norme de clan, de club, de bande, de quartier, norme de la santé, norme du muscle ou norme de la cervelle... Comme ils se rétractent dès qu’ils flairent l’incompréhensible, les gardiens de la norme, comme ils se vivent en résistants alors, on les jurerait seuls face à un complot universel ! Cette peur d’être menacé par ce qui sort du moule... Ah, la férocité du puissant quand il joue les victimes ! Du nanti quand la pauvreté campe à sa porte ! Du couple estampillé devant la divorcée briseuse de manage ! De l’enraciné flairant le diasporique ! Du croyant pointant le mécréant ! Du diplômé considérant l’insondable crétin ! De l’imbécile fier d’être né quelque part ! Et ça vaut pour le petit caïd de banlieue suspectant l’ennemi sur le trottoir d’en face... Comme ils deviennent dangereux, ceux qui ont compris les codes, face à ceux qui ne les possèdent pas ! »

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