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Socialismes et éducation au xix e siècle, (sous la direction de) Gilles Candar, Guy dreux, Christian Laval

, par Jean-Charles Buttier

Les socialistes et l’éducation...

Comme l’annonce la quatrième de couverture, l’ambition de cet ouvrage est de répondre à la question fondamentale suivante : « Existe-t-il une conception de l’éducation propre au socialisme ? »

Pour tenter d’y répondre, les trois auteurs de l’introduction (qui ont aussi coordonné le volume) rappellent l’apport majeur du mouvement socialiste, dans toute sa diversité, à la question éducative. Sur le plan historiographique, Gilles Candar, Guy Dreux et Christian Laval, posent l’hypothèse suivante qui est tout à fait stimulante : « C’est en ce sens que nous défendons ici une certaine re-politisation des questions scolaires et de l’histoire de l’école. »

Cet ouvrage collectif (19 auteur ·e·s) s’intéresse donc à l’éducation au xix e siècle ainsi qu’aux liens entre « socialisme et pédagogie » pour reprendre le titre de la riche étude chronologique de Nathalie Brémand.

L’ouvrage se divise en quatre grandes parties qui se complètent car oscillant entre approches théoriques (« Perspectives » et « théories »), « moments » historiques qui ont influencé la pensée éducative (« Moments ») ou encore analyse des parcours d’acteurs et d’actrices socialistes impliqué ·e·s dans le changement éducatif (« Portraits »). Cette dernière partie est ainsi très utile pour connaître en quelques pages le parcours de grandes figures socialistes (et d’autres moins connues) qui ont écrit sur l’éducation, depuis Saint-Simon jusqu’à Durkheim en passant par Paul Robin et Francisco Ferrer.

Pour illustrer l’intérêt que représente la lecture de chacune de ces parties, je vais maintenant procéder à quelques coups de projecteurs qui ne préjugent en rien de la qualité des autres textes.

Dans la partie consacrée aux « théories », Thomas Bouchet consacre un article à « Charles Fourier, l’éducation “en société” » en insistant non seulement sur la place de l’éducation dans ses écrits mais aussi à son influence. Celle-ci s’est faite notamment dans le cadre du familistère de Guise sous l’influence de Godin mais aussi sur des personnalités comme Jean Macé ou encore James Guillaume (1844-1917). Thomas Bouchet fait le lien entre les Idées sur l’organisation sociale (1877) de Guillaume et la pensée fouriériste, l’internationaliste suisse raconta d’ailleurs qu’il fut en contact avec des phalanstériens au Locle et, en 1867, il rappelle à sa mère qu’il s’est forgé ses convictions politiques notamment grâce à la lecture de Fourier (lettre conservée
aux Archives de l’état de Neuchâtel).

Toujours dans cette partie, Frédéric Mole s’intéresse à Ferdinand Buisson dans son article intitulé : « Ferdinand Buisson, l’institution scolaire et la république sociale ». il est frappant de voir que l’ancien directeur de l’enseignement primaire de Jules Ferry (de 1879 à 1896) a toujours vu dans la mise en place de l’école laïque, une première étape vers d’autres conquêtes démocratiques et sociales. Frédéric Mole insiste en particulier sur l’attachement de Buisson à « l’émancipation des instituteurs » puisqu’il fit une intervention en 1906 (tout comme Jaurès) lors de la création officielle de la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs (FnSi).

La partie intitulée « Moments » s’ouvre sur un chapitre de Jean-Louis Robert intitulé « La Commune et l’école » par lequel l’historien rappelle l’importance accordée par la Commune à l’enseignement professionnel, reprenant des formules déjà largement diffusées par les internationalistes, notamment celle d’« instruction intégrale ». Surtout, Jean-Louis Robert rappelle que les écoles parisiennes furent alors intégralement laïcisées. La conclusion de l’article montre les avancées sociales et éducatives de ce très court « moment » communard : « dix ans avant Jules Ferry, trente-cinq ans avant la séparation de l’église et de l’état, cinquante ans avant l’égalité des salaires femmes / hommes dans l’éducation nationale, la Commune avait, sur le terrain de l’école, comme sur bien d’autres, su être en avance sur son temps ». Dans cette partie, David Hamelin a consacré un intéressant chapitre aux Bourses du travail sous la Troisième République et à leur action dans le domaine de l’éducation : « Les Bourses du travail et l’éducation (1887-1914). De l’enseignement professionnel aux savoirs “éclectiques”. » L’historien commence par rappeler l’importance des Bourses du travail et leur place centrale dans l’histoire du syndicalisme français, marquant « profondément la nature du syndicalisme et particulièrement de la Confédération générale du travail (CGT) ». Pour Fernand Pelloutier, l’éducation est une question fondamentale qui doit animer les Bourses du travail, qui explique notamment le développement de l’enseignement professionnel au sein de ces institutions qui doit devenir le « socle d’un enseignement intégral ».

Parmi les nombreux « portraits » de la dernière partie, Catherine Moulin dresse celui de Georges Sand qui s’est battue pour la reconnaissance des droits civils des femmes. L’auteure s’implique dans la vie politique après la révolution de février 1848 et s’est ainsi intéressée à l’éducation des masses mais aussi des filles.

Hélène Laiger rappelle de son côté le parcours d’institutrice de Louise Michel que ce soit en Haute-Marne, à Paris ou encore en Nouvelle-Calédonie durant sa déportation. Ce portrait a le mérite d’insister sur les pratiques pédagogiques de Louise Michel qui était favorable à une « pédagogie inventive et active », Hélène Laiger la rattachant au courant dit de « l’éducation nouvelle ».

D’autres portraits concernent des acteurs et actrices moins célèbres que la fameuse communarde. Par exemple, Éric Lebouteiller dresse celui de Gustave Francolin qui était lié à Louise Michel via la Société pour l’instruction élémentaire. L’auteur rappelle ainsi l’importance de ces acteurs de second plan qui favorisent la diffusion des idées pédagogiques portées par les courants socialistes : « Gustave Francolin est le prototype de l’intellectuel intermédiaire. Comme pédagogue ou journaliste, il est un acteur important de la médiation culturelle de son temps. »

Je prendrai pour dernier exemple, le portrait d’Eugène Fournière (1857-1914) par Gilles Candar qui écrit que « sa mémoire publique ne s’est guère maintenue » insistant par la même occasion sur l’importance de la transmission de cette mémoire de la pensée éducative socialiste. il est intéressant de noter que ce leader socialiste français (il fut député de l’Aisne) a défendu la réforme de « l’ortografe » en affirmant en 1908 qu’il ne s’agit pas là de l’essentiel : « Connaître la figure compliquée des mots et ignorer la substance qu’ils contiennent, c’est dévorer les coquilles et laisser intacte la noix savoureuse et nourrissante. »

Ce dernier exemple visait à montrer que cet ouvrage historique permet de réfléchir aussi aux enjeux contemporains de l’éducation (de l’autonomie des enseignant·e·s aux méthodes actives, en passant par la « nouvelle » orthographe) par sa présentation de l’apport spécifique de la conception socialiste d’une éducation émancipatrice.

Jean-Charles Buttier

Gilles Candar, Guy dreux, Christian Laval (sous la direction de), Socialismes et éducation au xix e siècle, Le bord de l’eau, 2018, 308 p., 24 €.

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