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La Constante macabre, André Antibi

, par Mathieu Billière

C’est après avoir constaté avec effarement l’omniprésence des concours, prix et autres olympiades sur le site des actions éducatives du ministère que j’ai eu envie de relire le livre d’André Antibi sur le concept de constante macabre. Il me semble en fait que l’évaluation est, en partie à son corps défendant, l’authentique clé de voûte du système éducatif français. Ce qu’André Antibi résume par une proposition toute simple : la commande sociale faite aux enseignants n’est pas tant la formation que la sélection.

Le livre est ancien, il date de 2003 et il est d’une actualité effrayante. André Antibi n’a pas ménagé ses efforts depuis, de conférences en formations en passant par des articles et des entretiens, il est même revenu sur certains points, il a corrigé des malentendus liés à la réception de son livre, etc. mais le concept reste, et sa pertinence explose dans le cadre de la politique d’éducation ultra sélective menée actuellement. C’est pourquoi je me suis résolu à proposer une recension du livre, près de vingt ans après.

Le terme constante macabre, stricto sensu, désigne la proportion nécessaire de mauvaises notes pour rendre une évaluation acceptable. L’expérience montre en effet qu’une évaluation n’est considérée comme fiable que si elle produit un certain taux d’échec. En gros, la proportion qui revient dans la plupart des entretiens menés par l’auteur se formule en 1/3 – 1/3 – 1/3. La représentation est si forte que dans les livrets scolaires des lycées, avant le bac, il faut remplir le pourcentage d’élèves en-dessous de 8, entre 8 et 12 et au-dessus de 12.

Il court une légende à propos de la constante macabre, selon laquelle elle serait liée à la courbe de Gauss. En creusant un peu, André Antibi rappelle qu’il n’y a aucune nécessité ni d’avoir une moyenne à 10/20 ni que la répartition des notes forme une cloche. Autrement dit, il n’y a pas de fatalité de l’échec et l’évaluation chiffrée n’est pas un phénomène naturel. Ce constat est renforcé par des observations comparatives : la constante macabre est absente – ou très réduite – dans les pays anglo-saxons.
En France même, elle apparaît essentiellement dans le secondaire, prend une forme caricaturale dans les classes préparatoires ou dans les concours (mesure-t-on le ridicule d’une moyenne d’admission à 7, cas de l’agrégation ?). En revanche elle s’efface dans les filières professionnelles et technologiques ainsi que dans les grandes écoles. Autrement dit, la constante macabre s’efface quand le tri est déjà fait. Elle est l’instrument qui permet de répondre à la commande sociale de sélection des élèves.
Comment fonctionne la constante macabre ?

André Antibi, avec une ironie subtile, propose pour le dénoncer une sorte de mode d’emploi du sujet à constante macabre. Première recette : poser des exercices qui ne correspondent pas à ce qui a été vu en cours. Entendons-nous bien, il s’agit d’exercices qui convoquent les mêmes techniques et notions, mais dont les problématiques n’ont pas été travaillées, des exercices de transposition en quelque sorte. En temps limité, il est pour ainsi dire impossible de se sortir de ce genre de travail de recherche, qui demande une démarche de réflexion longue, dont l’échec des hypothèses est une composante majeure.

Autre moyen : faire un sujet dont les exercices sont de difficulté croissante. Pour ma part j’appelle ça le modèle « achever les chevaux » en référence au célèbre film. Peu à peu, les élèves se cognent à des difficultés et finissent par saisir concrètement l’endroit où ils échouent. N’en reste plus qu’un à la fin.

Plus subtil – et inquiétant – des attitudes bienveillantes peuvent produire de la constante macabre. La question « cadeau » par exemple : pour donner des points, on pose une question qui revient sur une notion déjà vue il y a quelques temps, et qu’on tenait pour acquise. Le constat est souvent amer : si on n’était pas revenu sur la notion, l’échec est quasi général. Dans l’autre sens, la question « Musclor », celle qui est là pour que l’élève doué puisse faire quelque chose « à sa hauteur ».

Mais il y a aussi la démarche qui consiste à se donner du champ pour gérer sa moyenne, en particulier le concept de « rigueur », non défini institutionnellement, est celui qui permet le plus la variation des notes dans le barème. C’est peut-être ce qui explique, en partie du moins, que la constante macabre soit particulièrement flagrante en Français et en Philosophie, dont les notes dépassent rarement 14/20.
Que faire alors ? D’abord définir précisément auprès des élèves les démarches exigibles à une évaluation sanction. Ensuite, et c’est sans doute la proposition la plus riche du livre : évaluer en « tuilage », c’est-à-dire reproposer pour une partie de l’évaluation certains exercices qui avait déjà été proposés à l’évaluation précédente. Cela permet deux choses : respecter le rythme d’apprentissage de chaque élève (en ne pénalisant pas ceux qui prennent du temps à assimiler les notions) et donner au prof mais surtout à l’élève une mesure concrète des progrès accomplis.

Une question politique

Il faut être clair : on ne réglera pas le problème de la constante macabre chacun dans notre coin. En fait, celle-ci est rendue possible parce que les points finissent par fonctionner comme une monnaie. Leur valeur est d’autant plus forte qu’ils sont difficiles à obtenir. De là sans doute l’impression récurrente chez les enseignants qu’en ne donnant que des bonnes notes on « trompe » les élèves, comme si on les payait en monnaie de singe.

Tout le monde fonctionne dans ce système : enseignants qui considèrent comme démago un professeur dont toute la classe a la moyenne, sans se demander si ce n’est pas juste que ce professeur a réussi à faire passer ce qu’il voulait faire passer. Parents qui commandent ce qu’ils considèrent comme de « l’exigence » afin de mieux préparer leur progéniture à des études exigeantes. Élèves enfin qui se mesurent, se comparent et participent à leur façon à la compétition scolaire. Dans tous les cas, la production d’angoisse est maximale et explique sans doute, au moins en partie, la défiance diffuse et générale à l’égard de l’école.

André Antibi formule discrètement – peut-être trop et c’est sans doute ce qui lui a imposé de nombreuses mises au point par la suite – le sens politique de sa recherche. Les témoignages qu’il cite de souvenirs émus d’anciens élèves, parfois devenus profs, parfois 40 ans après, sont éloquents. Spontanément, ce sont les souvenirs d’humiliation qui reviennent. Ceux-ci engendrent une souffrance continue et sur la longue durée, peut-être sur la vie entière. On a du mal à se remettre du témoignage de cette personne qui a très mal vécu de s’être entendue dire : « Tu es nulle, tu n’arriveras jamais à rien »… en maternelle ! Ou encore, à l’autre bout, de cette élève admise en prépa qui reçoit un devoir noté 1,5/20 et à qui par ailleurs on explique que c’est plutôt un bon résultat. Cette constante macabre provoque des phénomènes de découragement, engendre ainsi le sentiment d’échec, voire d’exclusion qui produit la violence, symbolique ou très concrète dont souffre notre système éducatif.

André Antibi, La Constante macabre ou Comment a-t-on découragé des générations d’élèves ?, éd. Antibi (coll. Math’adore), 2003, 160 p., 15 €.

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