vendredi, 3 juillet 2020|

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Questions de classe(s)

Souvenirs de lutte autour d’un feu...

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Le Jeudi 5 mars, dans le monde d’avant l’épidémie et du confinement, sur la place des Droits de l’Homme d’Évry, les militants de l’assemblée générale interprofessionnelle de l’Essonne s’interrogeaient bruyamment autour d’un feu de caddie sur la manière de relancer le mouvement social et les grèves contre la réforme de la retraite à points. Parmi les manifestant.es, je croisai sans surprise l’infatigable Marion qui était de toutes les ag et de toutes les actions depuis la réunion de l’Ag au mois de novembre 2019. Au delà de l’expression de la sincérité et de la cohérence de son engagement, elle a bien voulu témoigner sur sa pratique de la militance et partager sa réflexion sur les perspectives émancipatrices de la lutte sociale en période de catastrophe sanitaire, écologique et économique.

  • Quels sont les éléments de cette réforme qui t’ont fait réagir et incité à te mettre en grève ?

Tout d’abord, cette réforme des retraites annoncée suit la panoplie de mesures imposées par la Réforme Blanquer et la période de mobilisation et de grève dans l’éducation nationale au printemps 2019. A Brétigny sur Orge, nous étions donc déjà mobilisés et avions commencé à tisser des liens avec des camarades lors d’actions contre ces mesures. J’avais déjà un état d’esprit revendicatif, déterminé à ne pas laisser passer quelque mesure anti sociale que ce soit. J’étais déjà très en colère et dépitée à la vue de ce que devient le métier d’enseignant et les conditions dans lesquelles nous travaillons et nous accueillons les enfants dans les écoles publiques. L’ensemble de la réforme des retraites est en désaccord avec ce que je revendique pour l’avenir des travailleurs et des travailleuses, des jeunes et des retraité.es. Le système de points qui ne permet aucunement de se projeter et de connaître sa pension à la retraite, la tendance à aller vers un système par capitalisation, et bien entendu l’allongement de la durée de cotisation et de travail. Personnellement, je ne conçois pas le travail tel qu’il est déjà pensé aujourd’hui, alors travailler encore plus longtemps, dans des conditions de travail encore plus dramatiques, sur un marché du travail de plus en plus capricieux et précaire, pour une pension incertaine, je ne vois pas ce que cette réforme a de positif et de socialement juste et justifié.

  • Tu as été gréviste contre la réforme du droit du travail ou réforme dite Elkhomri ou encore la contestation de la réforme de l’école primaire et maternelle, qu’elles sont d’après toi les similarités ou différences entre ces mouvements et celui-ci ?

Je n’ai pas participé aussi intensément à la mobilisation contre la Loi Travail. J’ai participé aux grèves et manifestations mais cela s’est arrêté là.
Avec la réforme Blanquer et mon engagement de plus en plus important dans la défense de l’école publique, mon engagement a pris une autre tournure. Sur Brétigny sur Orge, avec quelques parents nous avons organisé des Assemblées générales sans étiquette syndicale, contre cette réforme, pour que les enseignants et les parents s’emparent des moyens de lutter et donne à leurs actions une portée politique plus conforme à leurs vœux . Avec la réforme Delevoye, nous nous sommes emparés de cette forme d’organisation pour l’étendre à l’interpro. Ce mode de structuration qui a fait ses preuves localement dans les mouvements contre la réforme du rythme scolaire ou les réformes de l’école élémentaire, qui a permis de fédérer des actions avec les gilets jaunes, est celle qui s’est vraiment déployée sur les territoires. Cette Interpro était fragile mais inédite et nous avons, à quelques un.es, réussi à la maintenir et à la faire grossir. Elle se déroulait d’abord à Brétigny, mais après avoir appris la tenue de ces Ag interpros, la mairie a fini par nous refuser le prêt d’une salle. Nous nous sommes donc déplacés à Plessis-Pâté puis à Évry-courcouronnes.
Cette forme d’organisation dépasse les structures syndicales. Les travailleurs, les populations concernées cherchent à prendre en main la lutte et s’organiser concrètement et localement. Cela dépasse les manifestations nationales car c’est plus structurant. Même s’il existe encore des résistances spécifiques ( Coordination nationale de l’Educ, les ag des hôpitaux, les grèves dans le secteur de la Santé …) ce mouvement des Ag interprofessionnelles pense être plus efficace dans le rapport force et plus pertinent du point de vue politique du fait même qu’il considère que le problème de la répartition des richesses et du salaire différé posé de façon sectoriel ou corporatiste comme une impasse.

  • Pourquoi as-tu choisi de t’investir localement sur l’ag Brétigny et l’ag interprofessionnelle de l’Essonne ?

Depuis des années, la situation de l’école me fait bondir. Cela a été le marche pied vers mon investissement sur l’Ag éduc de Brétigny puis sur sa transformation en Ag interpro. En fait, l’Ag de Brétigny s’est déplacée à Évry mais ce sont les mêmes gens qui y participaient. La transformation de l’Ag éduc de Brétigny en AG interpro en septembre 2019 est plutôt une réussite car elle est toujours debout et avec des liens très forts entre les camarades.
J’ai cette volonté de décider moi-même des conditions dans lesquelles je veux vivre et travailler. Je suis remontée contre cette société qu’on nous impose et inflige. Je veux être libre. Je veux que mes élèves et mes enfants soient libres. Qu’ils puissent s’émanciper, sans contrainte sociale arbitraire. C’est un choix politique et social de m’investir autant.

  • Peux-tu décrire une journée de mobilisation sur votre secteur de Brétigny sur orge ?

Un exemple d’une journée type en plein milieu du mouvement :

  • Pendant la grève reconductible, et les jours non dédiés aux manifs nationales, nous étions sur des actions. Très tôt pour un blocage, ou sur le piquet de grève des cheminots de Brétigny, puis tractage sur des lieux de travail, et le soir à la gare. Chaque jour, il avait au moins une action. Une AG par semaine.
  • Lors des manifs nationales, on avait les AG cheminots à Brétigny ou des AG éduc, puis on se retrouvait pour prendre les bus affrétés en direction de Paris.
  • Quelles sont d’après toi les actions proposées par l’ag interpro qui ont rencontrées le plus de succès ? Et pourquoi ?

Les actions de péages gratuits pour renforcer les caisses de grèves, les manifestations aux flambeaux, les rendez-vous pour de l’affichage et du banderolage. Toutes les actions étaient fortes de sens et toutes très diverses, très locales ou départementales. Chaque action menée, même à un petit nombre a permis de renforcer les liens entre les militants.

  • Quel rapport entretient l’ag interpro et la coordination nationale de l’Éducation ?

Avec quelques camarades, on se rend à la coordination depuis le début. Nous en parlons et faisons un retrouver à chaque AG interpo 91. Après avoir été écarté, l’idée de cette coordination commence a faire timidement son chemin. J’ai l’impression que ce n’est pas accueilli très favorablement par les militants syndicaux. Les infos relayées ne sont pas souvent reprises ni discutées. Peu d’intérêt y est porté. Cela m’interpelle. Je pensais que cela allait être justement un nouveau cadre de lutte et que nous allions nous en emparer avec force.

  • Comment as tu fait pour te mettre aussi souvent en grève ? les participant.es salarié.es à l’intersyndicale et à l’ag interpro ont-ils constitué une caisse de grève départementale ?

Je n’ai pas calculé combien de temps j’allais pouvoir me mettre en grève par rapport à ce que je pouvais perdre. Une fois lancée dans la grève, j’ai seulement essayé de ne pas perdre mes week-ends. Sinon je ne me suis posée la question qu’en terme d’efficacité. J’ai choisi de me rendre le plus disponible possible pour mener des actions locales et je n’ai pas compté le nombre de mes journées de grève. Au départ, la question de la caisse de grève n’a pas été abordée dans l’interpro. Puis, trop tard : nous avons émis l’idée de cette caisse avec un peu de retard sur le besoin des militant.es impliqué.es. Cela n’a pas été relayé et repris de façon très soutenue. Avec quelques camarades convaincus, nous avons créé une cagnotte sur Pot Commun et nous avons mené des actions pour remplir cette caisse de grève propre à l’interpro. ( marchés, actions péages gratuits.) Les cheminots de Brétigny nous ont aussi reversé un peu de leur cagnotte à la fin des repas de soutien ou des actions communes.
Nous avons récolté environ 3 000 euros au total. Nous avons organisé des permanence afin de recenser les grévistes susceptibles de pouvoir en bénéficier mais personne ne s’est jamais présenté. Beaucoup de grévistes nous ont dit aussi qu’ils percevaient quelque chose des syndicats ou qu’ils ne souhaitaient pas en bénéficier. On se demande alors à quoi va servir cette caisse que nous avons porté à bout de bras, et je le regrette un peu, contre le vent.

  • Penses-tu que l’existence de ces différentes caisses ont eu un rôle déterminant sur les grèves reconduites ou perlées dans différents secteurs ?

Au sein des syndicats et des secteurs majoritairement mobilisés, cela a inconditionnellement aidé. Les caisses de grève ayant aussi été organisées plus tôt. Mais c’est aussi comme cela qu’on apprend. Nous avons compris des choses, nous avons appris par l’expérience comment nous devrons nous préparer pour les luttes à venir.

  • Les media ont présenté ce mouvement comme un baroud d’honneur des salariés du publique qui, à l’instar de ceux et celles de 95, veulent préserver les avantages de leurs régimes de retraites. Pourtant la participation à l’ag départementale de délégués d’entreprise privée prouve que la revendication du retrait de la réforme de la retraite à point est partagée par de nombreux salariés du secteur privé. Comment cette convergence de la lutte et du refus se traduit-elle en décision dans l’ag ?

Les salariés du privé ont été présents dès le début. Certains étaient déjà en soutien dans la lutte dès les réformes Blanquer. Au sein de l’AG, nous n’avons jamais été en opposition mais toujours convaincus que cette réforme nous concernait tous. Les actions votées et décidées en AG étaient autant portées sur le secteur public : débrayage dans les établissements scolaires, manif avec les cheminots ; que dans le secteur privé : débrayage et tractage chez Renault Lardy, Tice Evry, tractage à la Snecma et Khuene Naguel etc … Nous avons toujours misé sur la convergence public /privé. C’était aussi présent dans les décisions d’actions et sur nos banderoles en manif.
Malheureusement, le secteur privé est beaucoup plus complexe à mobiliser massivement. Dans le cœur de la mobilisation, il y a eu pas mal de grévistes et de présents mais cela s’est vite étiolé. Dans la durée, le secteur privé était moins représenté.

  • Au-delà de son opportunité ou d’un choix tactique, cet investissement dans l’ag interpro a-t-il pour toi une dimension politique ?

La réforme Blanquer puis celle des retraites ont été des éléments déclencheurs à un mon lourd investissement dans la lutte et la tenue commune, avec les camardes, des AG hebdomadaires.
C’est évidemment politique aussi, car les choix faits depuis des années ne vont pas dans le sens d’une société plus juste, émancipatrice et égalitaire. Cela va plus loin que la simple réforme des retraites qu’il faut anéantir. Les modes d’organisations, dépassant les organisation syndicales sont à développer, les relations sociales et la conception du travail sont à raviser. L’éducation traditionnelle garante de l’ordre social est à révolutionner et le travail social à humaniser.

  • Que Penses-tu de la participation des gilets jaunes, d’acteurs ou d’actrices d’association de quartier à l’ag, Parlerais-tu comme certains sociologue de retour de la conscience de classe ?

Beaucoup de groupes de Gilets jaunes se sont présentés et ont participé à l’Interpro 91. Des groupes d’horizons politiques très diverses. Parfois même se décrivant comme apolitique …
Pas d’associations de quartier malheureusement. L’Ag a représenté beaucoup de secteurs et de gens mais les classes populaires n’ont pas été présentes dans la durée. Nous n’avons pas réussi à mobiliser sur la longueur ni les quartiers, ni les travailleurs précaires ( ce qui est compréhensible bien évidemment). Au total l’ag interpro 91 a réuni beaucoup de militants, syndiqués ou non.

  • Le rapport de force entre les salariés, notamment ceux de la SNCF, de la Ratp et le gouvernement est pour l’instant en arrêt. Le gouvernement joue le pourrissement. Certains parle déjà d’échec de la contestation syndicale traditionnelle. Qu’en penses-tu ?

Je pense que pour le moment, les Ag interpros ne peuvent pas mobiliser massivement sans les syndicats majoritaires. Mais, dans ce mouvement, ils ont aussi été très dépendants des non syndiqués. Les choix stratégiques sont de plus en plus contestés dans la durée par leur propre base. Ils se sont fait déborder par la base et ont essayé de se rattraper en essayant de contrôler les temps forts du mouvement. La technique est toujours la même, ils appellent à l’unité sur leur calendrier mais ne soutiennent pas de fait les mobilisations régulières ni les propositions de date et d’action des coordinations interpros. Ce malgré la participation active de leurs adhérents aux interpros. C’est une incompréhension totale des enjeux et sans doute un aveu de faiblesse sur leur capacité de mobilisation. Je pense que désormais, les orga syndicales doivent faire avec les interpros, sans jouer double-jeu.

  • Dans le secteur de l’éducation, le mouvement est différemment soutenu dans le primaire, le secondaire ou le supérieur, quelles sont d’après toi, les actions qui pourraient fédérer les mouvements de contestations qui s’y expriment ?

Je ne sais pas. Ce que je vois, c’est que les collègues de écoles des collège set des lycées ne sont pas toujours en lien et ne convergent pas lors des luttes de l’éducation nationale. Les syndicats ne sont pas présents dans les écoles. Les enseignants sont aussi de moins en moins attentifs aux stratégies des organisations et peu convaincus par l’action syndicale. Les actions concrète de solidarité entre secteur, où les collègues des collèges viendraient en soutien aux écoles, les écoles au lycée etc … seraient déjà un premier élan. Dans les établissements de ma ville, la mobilisation a été très suivie sur les grosses journées de grève mais malheureusement très peu sur la reconductible et dans les actions. Les enseignants ne doivent pas seulement se mettre en grève les jours annoncés par l’intersyndicale, mais aussi participer aux manifs, actions et ag. S’imprégner de la lutte, s’y investir pleinement pour pouvoir exercer un réel rapport de force. Il nous faudrait aussi du temps dégagé pour pouvoir lutter et s’informer, un temps que pour l’instant seule la grève permet. Pourtant, les raisons de mécontentement et de grogne sont très nombreux et beaucoup de collègues sont épuisées par « les conditions d’accueil » et de travail. Cela devrait être une raison radicale pour se lancer dans la lutte.

  • Quels sont les prochains rendez-vous proposés et organisés par l’ag interpro de l’Essonne ?

A l’heure actuelle, nous nous retrouvons toujours en AG les lundis soirs à 18h à Évry. Nous sommes de moins en moins nombreux et le moral n’est pas à la fête mais nous sommes toujours un noyau dur qui continue de débattre. Certains d’entre nous sommes convaincus et déterminés qu’il faut radicaliser nos actions pour faire avancer la lutte et modifier le rapport de force. Certains pensent aussi que nous devons absolument nous appuyer sur les auto-organisations des Ag interpros nationales qui se forment et se réunissent depuis plusieurs semaines et qui évoluent en parallèle avec l’intersyndicale ( qui elle, ne relaye ni n’appelle pas à suivre la coordination ). D’autres, plus légalistes croient en la lutte syndicale traditionnelle, et le possible changement grâce aux futures élections municipales.
Les prochaines actions sont [étaient] prévues en réponse à l’appel unitaire à la manif du 14 mars, du 19 mars puis du 31 mars. Je regrette que les structures syndicales n’aient pas appelé de façon unitaire à s’associer à la semaine noire du 16 mars proposée depuis plusieurs semaines par les interpros.

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