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Questions de classe(s)

L’émancipation pour tous

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L’émancipation pour tous ?

L’école républicaine, en comparaison à d’autres systèmes éducatifs occidentaux, accorde une grande importance à l’idée profonde d’une « école libératrice ». Elle est présentée comme un système d’investissement profitable où les programmes scolaires sont conçus pour donner faveur à l’écolier. C’est en partie au travers des programmes, que l’élève s’émancipera vers la connaissance juste – s’il en a les capacités et si sa famille s’implique (paradoxalement). Cette règle du jeu semble avantager à celui qui a le pouvoir de tromper l’adversaire. C’est pourquoi, très vite, le projet « d’émancipation institutionnelle », nous est en réalité apparu incarner une volonté dissimulée du pouvoir, de « discipliner », pour leur bien, les enfants – particulièrement ceux des classes populaires, dont l’environnement familial serait par essence défectueux.

L’école libère ainsi l’enfant du vice de l’enfance, comme elle libère les pauvres de leur misère, en inculquant violemment aux enfants de nouvelles normes ; celles de l’obéissance, de la soumission, plus largement de la pensée adaptée. Les programmes scolaires étant encore une fois un outil parmi de nombreux autres pour fabriquer des esprits réglementaires. Et ses programmes seront attentifs à donner à chaque enfant le degré juste de savoir qu’implore une conscience obéissante.

Émancipatrice ou normalisante ? L’école reste ambiguë dans son origine comme dans sa pratique. C’est en partant de ce questionnement que nous est venu le besoin d’interroger notre quotidien d’enseignant d’une école primaire, pour comprendre la condition des élèves face à une école qui conforme l’identité de l’enfant. Notre critique (probablement) radicale de l’école publique, nous a donné envie de réfléchir sur le malheur de l’enfance ; d’interroger les causes de sa servitude. La source du mal social ne gît ni dans les femmes et les hommes qui gouvernent, ni dans les institutions qui oppriment : les uns et les autres ne sont que des résultantes. Changer demain les gouvernants ou les enseignants, les formations ou les formés, les programmes, ou les méthodes ne nous débarrassera que momentanément des questions gouvernementales liées aux thématiques profondes des inégalités, de justice, de morale, d’éthique humaine, de condition pour la paix. Ceci est trompeur. Car nous laisserons subsister la faculté (légitime encore) de domination des uns sur les autres.

Que manque-t-il alors à l’enfance – et j’entends par l’enfance, tout enfant – c’est la possibilité de construire le futur qui lui appartient. Non plus d’être prisonnier de celui que lui impose la société ; ironie du sort, encore et toujours pour son bien. Et pour cela, il a besoin d’avoir les outils, les connaissances, les compétences pour interroger ce futur qu’on lui impose. L’idée selon laquelle les programmes scolaires et les pratiques pédagogiques – et par nécessité de cohérence, didactiques – peuvent avoir une influence sur la fabrication identitaire désirée des individus est à peine questionnée. Elle est de surcroît paradoxalement liée à une vision du monde socialement connotée, duale, radicale, extrême, gauchiste, marxiste, anarchiste dans laquelle cette idée serait défendue uniquement par des éducateurs qui auraient décidés de prôner « l’émancipation » des enfants de milieux ouvriers, des pauvres ; des opprimés. Du côté de l’élite sociale, le même projet « émancipateur » se trouve aussi mis en oeuvre, mais il s’agit cette fois de produire le nouvel ordre dominant. Que cela soit l’un ou l’autre des projets, l’école nous rappelle que chaque enfant aurait le libre choix de son avenir. Toutefois, les déterminants sociaux (financiers, culturels, familiaux) pèsent encore lourdement sur cette liberté. Car tous les élèves restent victimes de la violence du normal qu’impose l’école, sans trop se soucier des conséquences.

« L’élève n’a pas appris à lever la main pour parler, pourtant il pouvait apprendre. Sincèrement, il devra assumer qu’il dérange les autres ! On ne peut pas parler en même temps que tout le monde. C’est irrespectueux » ; « Si l’élève ne sait pas décoder à l’âge attendu, [car les programmes le demandent] il doit certainement avoir des troubles, peut-être qu’il serait à son avantage de le faire doubler ou de le mettre en institution spécialisé ! » ; « Tu vois, elle fera de grandes choses dans la vie. Regarde, elle rend toujours ses devoirs à temps, et tout est juste ».

Ces extraits, si banals du discours enseignant, laissent entrevoir une liberté qui semble d’avantage façonner l’identité de l’enfant à la norme légitime de l’école, que de lui rendre son droit à s’émanciper.

Dans cette perspective, tous les enfants ont-ils le doit à l’émancipation ? Nous en doutons ! Certes, ils ont le droit de lutter les uns contre les autres. Comme nous le rappel si bien Krishnamurti :

« Lorsque vous dites Indien, Musulman, Chrétien, Européen ou autre chose, vous êtes violents. Savez-vous pourquoi ? C’est parce que vous vous séparez du reste de l’humanité, et cette séparation due à vos croyances, à votre nationalité, à vos traditions engendre la violence. Celui qui cherche à comprendre la violence n’appartient à aucun pays, à aucune religion, à aucun parti politique, à aucun système en particulier. Ce qui lui importe, c’est la compréhension totale de l’humanité. »

C’est malheureusement cette vision catégorisée du monde qui opprime l’enfance. Une représentation où son voisin de table est autre, car il habite ici ou là, car sa mère parle l’anglais ou l’espagnol, car il est de cette culture ou de celle-ci, car il a de bons ou de mauvais résultats à ses évaluations, car c’est un garçon ou une fille, car il croit en Dieu ou en rien, car il mange une pomme ou des chips à la récréation.

Triste.

L’école n’a donc pas de mauvaise conscience ? Non. Elle ne se sent pas responsable. L’école a coutume de dire que c’est « la main invisible du destin » qui gouverne le monde et qu’elle agit selon des lois « naturelles », « immuables », « universelles », comme la gravitation ou la marche des planètes. L’école avance une justification, une théorie de la légitimation de ses agissements, qui est cohérente, non-violente et formidablement efficace. L’école essaie juste de réduire les dégâts du monde social. Pierre Bourdieu commentait déjà ce que nous regardons comme un véritable délire : l’obscurantisme scolaire est revenu, mais cette fois, nous avons affaire à un système qui se réclame de la raison. Et qui n’hésite pas à diffuser les plus pieux mensonges. Nous soutenons l’hypothèse que les programmes scolaires n’en sont pas épargnés.

Dans le prolongement de cette réflexion et selon une perspective qui est celle de la sociologie critique, il est certes intéressant d’étudier les qualités que recherche le monde de l’entreprise aujourd’hui et par quelles pédagogies et entrées didactiques l’école doit produire l’enfance ; selon les tenants de la pédagogie libérale ?

Néanmoins, ce qui est d’autant plus intéressant, c’est de réfléchir sur une perspective philosophique qui nous amènerait à questionner la manière dont les enseignants peuvent résister à ces injonctions (sociales, modernes, néolibérales, opprimantes) pour construire une pédagogie émancipatrice pour tous. Car l’opinion publique (et de notre avis les recherches en éducation aussi) est loin d’avoir pris conscience que ce qui arrivait à l’enfant les premières années de sa vie se répercutait inévitablement sur l’ensemble de la société. D’autant plus que les seules connaissances des lois naturelles du développement de l’enfant, ou l’application technique des programmes scolaires (très tendances actuellement) ne nous mettent pas à l’abri de l’insatisfaction, ni de la colère, lorsque le comportement de l’enfant ne correspond pas à nos représentations idéales, à celles de nos collègues, de nos directions, de nos politiques, ni de nos besoins, sans parler des cas où l’élève semble mettre en péril nos mécanismes de défense et notre confort professionnel. Pourrons-nous, je l’espère, rappeler que la position des enfants est toute différente : qu’ils ne sont pas entravés par leur passé, et ne sont pas encore consentant du futur qui leur est prédestiné.

©Zakaria Serir, Janvier 2019

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