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Questions de classe(s)

À lire avant la rentrée des classes

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"J’ai toujours eu peur de l’inconnu. C’est peut-être à cause de cela que j’ai passé tant d’heures de ma vie à l’école, comme élève d’abord, puis, pour me retrouver encore dans un milieu auquel j’étais accoutumé, comme instituteur. J’ai quitté ce métier avec la conviction que, dans cet univers connu de tous, car tout le monde l’a fréquenté, beaucoup de temps était perdu, par les élèves, comme par ceux qui les encadrent. Cet ouvrage donne une explication, qui me semble assez pertinente, au malaise, voire au dépit, que j’ai développés dans l’exercice de mon métier d’enseignant."

Le premier constat qui est fait par l’auteur, Jean-Pierre Lepri, est que la finalité de l’éducation « dispensée » dans le système n’est guère explicitée. On s’en tient à des objectifs généraux pour lesquels est recherchée la meilleure façon de les atteindre sans jamais que soit posée la question : « Pourquoi cette éducation ? » Il semble que la structure, les normes, les contenus, doivent aller de soi. Les critiques et les réformes nombreuses qui les concernent portent sur le « comment » et ne remettent nullement en cause le dispositif tel qu’il est, cette colossale organisation qui mobilise tant d’argent, de temps et d’énergies.
Dans les finalités implicites de l’éducation, on vise l’intégration de la nouvelle génération à la société tout en attendant, paradoxalement, qu’elle acquière aussi un esprit critique. On invoque, comme but assigné, l’égalité des chances dans une société hautement inégalitaire et dans un cadre où il n’y a pas égalité entre le maître et ses élèves : il y a bien, en effet, dans toute structure éducative, un rapport de domination-soumission. Les programmes des écoles mettent encore en avant l’épanouissement personnel de celui qui est éduqué. Cela est sensé se réaliser à travers la maîtrise la plus parfaite de la langue du pays, l’excellence en mathématique et l’acquisition d’une culture officielle. On considère, de plus, que l’école est le lieu privilégié du « vivre ensemble ». Mais il s’agit bien, en l’occurrence, d’obéir à des contraintes établies qui ne sont pas discutables. Il est induit, de plus, que la réussite à l’école est fortement corrélée avec la réussite dans la vie, ce qui n’est qu’une fable. Au nom de cela, pourtant, on n’a pas hésité instituer un « droit de l’enfant » à l’éducation, puis à le transformer en une obligation.
A côté des intentions affichées, notamment par le ministère de l’éducation nationale, sont les résultats observables. Selon Jean-Pierre Lepri, et j’en juge ainsi personnellement aussi, ils sont dérisoires. Par ailleurs, et sans détailler les observations précises de l’auteur du livre, l’école apprend, entre autres, la peur, la compétition, la dépendance à quelqu’un qui sait, qui dit ce qu’il faut ressentir et aux attentes duquel on est mis en demeure de répondre. Elle oblige à écouter sans s’exprimer, à ne pas poser de question, à exécuter des consignes, tout cela dans un espace réduit, dans un temps imparti. Le succès scolaire, c’est l’obéissance à ces normes, c’est donc être performant dans son propre asservissement. Etre différent, c’est être en échec.
Historiquement, les écoles ont été construites sur le modèle des usines puisque, instituées par la bourgeoisie, elles étaient chargées de préparer le plus grand nombre à devenir de bons ouvriers. Elles se sont aussi définies contre l’église et lui ressemblent : comme une religion, le système éducatif demande qu’on ait foi en ses grands prêtres. De même que la religion s’est accaparé le sacré, l’éducation substitue au désir naturel d’apprendre que possède tout individu dès sa naissance, le désir que le « maître » a que son élève apprenne le contenu qu’il lui enseigne.
Jean-Pierre Lepri prédit la fin inéluctable de l’éducation en observant que le déclin de l’école a, d’ailleurs, déjà commencé. Rien de grave en cela : nos ancêtres ont vécu durant des siècles sans éducation et certaines sociétés s’en passent encore fort bien. Décrivant le mécanisme invisible de l’apprentissage, l’auteur affirme qu’ « apprendre c’est vivre, et inversement », que l’enseignement contrarie plutôt l’apprentissage qui est un acte inné, que celui-ci s’élabore en faisant ce qu’on ne sait pas encore faire, qu’on apprend tout seul mais des autres et du monde, et cela, avec plaisir. Tous nos savoirs, écrit en substance, Jean-Pierre Lepri, résultent de questions que l’on s’est posées. On apprend naturellement sans besoin d’être éduqué, on apprend de la société dans laquelle on vit et celle-ci ne serait pas modifiée par la disparition du système d’éducation. Peut-être peut-on envisager, cependant, d’y substituer des réseaux d’échanges de savoirs, des lieux de rencontres qui permettraient de faire entendre des idées nouvelles. De tous temps, note encore Jean-Pierre Lepri, les inventions, les découvertes ont vu le jour en marge des normes académiques. L’éducation tend à faire travailler l’individu au-delà des besoins du groupe, dans la stricte obéissance à un système hiérarchisé qui l’écrase.
André Stern, qui préface cet ouvrage, affirme n’être jamais allé à l’école. Il nous fait sentir qu’il est venu au monde, comme tous les enfants, avec la qualité naturelle qui leur est innée : l’enthousiasme, lequel s’exprime notamment dans le jeu, et qui est le dispositif naturel favorisant tout apprentissage, car il sollicite et développe le cerveau et permet d’acquérir, sinon une qualification, du moins, une vraie compétence. L’enfant qu’il fut a été plongé d’emblée, nous dit-il, dans une société où ce n’était pas la compétition qui primait, mais la mise en commun des talents et des savoir-faire.
Peut-être faudrait-il tout simplement que chacun prenne conscience non seulement qu’il n’y a rien à craindre de la fin de l’éducation, mais que peut éclore une société enthousiasmante, dans laquelle, par exemple, un chef ne serait pas remplacé par un autre. Pour ma part, je ne crains plus la liberté qui pourrait m’être offerte par cette évolution : la vie m’a au moins appris à concevoir cette idée que je n’ai, bien sûr, jamais enseignée à l’école.
Pascal

http://ecritvain.artblog.fr/

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