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Questions de classe(s)

« Zébulon » : enseigner dans le 93, la chronique de Véronique Decker

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Avec ce 1er texte, nous inaugurons une série de chroniques proposées par Véronique Decker où elle évoque son enseignement en Seine-Saint-Denis pour les lectrices et lecteurs de Questions de classe(s).

J’ai toujours beaucoup aimé enseigner en Seine Saint Denis.

Je sais, ce que je dis n’est pas à la mode. Il faut se plaindre de nos conditions de travail exceptionnellement dures, des racailles, de la République abandonnée, des territoires égarés.

C’est vrai que c’est difficile, rugueux, complexe et mon plaisir d’enseigner ne m’a pas empêchée d’être syndiquée pour revendiquer de meilleurs conditions de travail, pour moi et pour les élèves.

Mais j’aime ces enfants là, les enfants des milieux populaires qui vivent en cité, et les solidarités particulières des cités. Du coup, j’ai appris à connaître et à apprécier leurs familles. Ces familles là, aux noms exotiques, à l’immigration parfois récente, aux pauvretés parfois indécentes.

Des dizaines de profs passent chaque année en tentant dès leur arrivée de retourner près de leurs départements d’origine. Certains écrivent des livres liminaires et à l’audience assurée en dénonçant pêle-mêle leurs conditions d’enseignement, les élèves, leurs parents, en prônant des solutions définitives du haut de leurs quelques mois d’expérience.

Moi aussi, je suis aussi venue d’ailleurs mais j’ai choisi de rester ici, d’y vivre, d’y travailler et je voudrais témoigner des plaisirs d’enseigner que j’ai rencontré.

ZÉBULON

J’ai commencé ma carrière d’instit comme remplaçante, envoyée de ci et de là dans les classes dont l’instit était absente (je sais, cela paraît irréel maintenant, mais à l’époque on n’envoyait pas dans les écoles pour faire des remplacements des gens sans formation pédagogique... aujourd’hui, on trouve des cantatrices au chômage, des éleveurs de chèvres délocalisées, des secrétaires médicales, des femmes au foyer fraîchement divorcées comme remplaçants, mais dans les années 80 du siècle passé, les remplaçants enseignaient...) Là j’arrive dans un CP sur les hauteurs de Montreuil, et les petits lapins sont déjà sagement assis en classe sous la vague surveillance de l’instit mitoyenne.

Sortons les cahiers du jour, et écrivons la date. Je calligraphie la date au tableau en cursive scolaire.

Les enfants sortent leur crayon de papier et tous s’essayent à recopier. Je passe dans les rangs et je remarque qu’un petit Zébulon (je l’appelle comme cela, car j’ai oublié son prénom) tient son crayon entre le majeur et l’annulaire. Je m’exclame (et tous ceux qui me connaissent peuvent confirmer que lorsque je m’exclame les murs tendent à trembler...) « Mais comment il fait lui, pour tenir son crayon ? » fermement décidée à en découdre avec cette mauvaise habitude graphique, et pestant déjà intérieurement contre l’instit de maternelle qui n’avait pas fait le boulot de préparation au graphisme cursif.

A ce moment, Zébulon souriant lève ses deux mains aux doigts atrophiés (sans pouce ni index) et à demi mort de rire me répond « jfaiscquejpeux ! » J’ai le coeur serré net, la respiration coupée. Mon cerveau cherche une ressource en urgence avant d’être submergée par la honte. Toute la classe me regarde. « Je suis désolée, je te présente mes excuses ». J’ai appris à ne pas perdre mon autorité sur la classe en étant sincère. Présenter ses excuses à un élève est au contraire gage d’une relation honnête. Zébulon finit de copier la date, et ce n’était pas si mal, avec juste deux doigts et demi. Je remercie intérieurement l’instit de maternelle qui tout de même lui avait appris à tenir un crayon, à s’essayer à l’activité, et à ne pas avoir honte de sa malformation. Je remercie ses parents qui lui avaient transmis une confiance dans la vie, car Zébulon était un petit garçon sociable et joyeux.

Je remercie Zébulon qui m’a offert une de mes premières formations de terrain.

3 Messages

  • Merci Véronique pour ces chroniques ... je trouve que tu fais une chose très importante en écrivant ces petits moments de vie retrouvées, que l’on a tous partagé peu ou prou ...
    De plus, j’aime bien ton écriture incisive, franche, ironique et fluide ...Je vais avoir plaisir à lire les épisodes suivants ...

    repondre message

  • Excuses-moi ...petits moments que l’on a pas tous forcément partagé ... disons que je me sens proche de ce que tu décris.

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    • "Mais j’aime ces enfants là, les enfants des milieux populaires qui vivent en cité, et les solidarités particulières des cités. Du coup, j’ai appris à connaître et à apprécier leurs familles. Ces familles là, aux noms exotiques, à l’immigration parfois récente, aux pauvretés parfois indécentes.
      Des dizaines de profs passent chaque année en tentant dès leur arrivée de retourner près de leurs départements d’origine. Certains écrivent des livres liminaires et à l’audience assurée en dénonçant pêle-mêle leurs conditions d’enseignement, les élèves, leurs parents, en prônant des solutions définitives du haut de leurs quelques mois d’expérience.
      Moi aussi, je suis aussi venue d’ailleurs mais j’ai choisi de rester ici, d’y vivre, d’y travailler et je voudrais témoigner des plaisirs d’enseigner que j’ai rencontrés."

      Tout à fait, Véronique, il faudrait que celles et ceux nombreux -ses tout de même qui sont dans notre cas généralisent ces chroniques, les croisent et écrivent plus longuement aussi pour contrer dans l’édition ce que tu dénonces à merveille.
      Comme lorsque nous avions organisé les Etats généraux du droit à l’Education en Seine Saint Denis, pendant 3 ans, après que le mouvement de 98 ait arraché, entre autres, 3000 postes...

      J’étais en province quand s’est tenu le tribunal d’opinion en faveur des enfants Rroms, tiens nous au courant des suites...
      Bises
      Olivier

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