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Une approche décoloniale : la pédagogie interculturelle critique

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Parmi les courants actuels qui prétendent renouveler la pédagogie critique de Paulo Freire, se trouve les pédagogies décoloniales.

L’interculturalité critique

Cette approche a été théorisée par Catherine Walsh, qui après avoir travaillé avec Paulo Freire, a entrepris de renouveler la pédagogie critique en la ressourçant grâce aux pensées décoloniales. Pour cela, elle s’appuie entre autres sur Frantz Fanon qui a partir d’une perspective anti-coloniale s’intéresse, comme Paulo Freire, à la question de la conscientisation des opprimés.

L’interculturalité critique s’oppose ainsi à ce qu’elle appelle l’interculturalité fonctionnelle qui désigne la promotion des approches interculturelles au sein des instances internationales, mais en faisant abstraction des rapports de domination.

Que sont les pensées décoloniales ?

Les pensées décoloniales désignent un courant intellectuel latino-américain dont les principaux représentant, outre Catherine Walsh, sont par exemple Ramon Grosfoguel, Enrique Dussel ou encore Anibal Quijano.

Les auteurs décoloniaux admettent généralement une distinction entre la colonisation et la colonialité qui est assez bien résumé par Nelson Maldonado-Torres : « Le colonialisme caractérise une relation politique et économique dans laquelle la souveraineté d’un peuple est soumise au pouvoir d’un autre peuple ou d’une autre nation, ce qui constitue la dite nation en Empire. La colonialité diffère de cette idée, en ce qu’elle se réfère à un type de pouvoir qui émerge comme résultat du colonialisme moderne. Mais au lieu de se limiter à cette relation de pouvoir entre des peuples ou des nations, elle se trouve en relation avec la manière dont le travail, la connaissance, l’autorité et les relations intersubjectives sont pensées et s’articulent entre elles au moyen du marché capitaliste mondial et de l’idée de race. De cette manière, alors même que le colonialisme précède la colonialité, la colonialité lui survit ».

La pensée décoloniale cherche donc à échapper au mode de rapport au monde qu’à mis en place l’Occident caractérisé par un certain rapport au pouvoir, au savoir et à l’être. La rationalité moderne ne serait pas alors universelle, mais propre à un mode de rapport au monde, celui de la modernité occidentale.

Les pensées décoloniales se présentent comme des réponses situées à des problèmes auxquels sont confrontés les société latino-américaines : racisme social vis-à-vis des indigènes et des afro-descendants, domination du néo-libéralisme et très fortes inégalités sociales, destruction de l’environnement sous l’effet du développement capitaliste.

Ainsi à l’universalisme occidental, les pensées décoloniales opposent un pluriversalisme consistant à chercher des voies locales alternatives à la mondialisation néo-libérale.

Néanmoins, ces pensées sont-elles réellement nouvelles ? Ne reprennent-elles pas les aspirations des pays non-alignés dans les années 1950 à trouver leur propre voie ? Ne reprennent-elles pas la critique postmoderne de la raison universelle aboutissant à une valorisation du multiculturalisme ?

La revalorisation des catégories indigènes : à la recherche du « buen vivir »

L’originalité des approches décoloniales consistent à rechercher dans les catégories de pensée indigènes des modes de rapport au monde qui permettent d’échapper au type de développement promu par l’Occident capitaliste. Par rapport à d’autres mouvements de pensée antérieurs, cette approche s’effectue donc en tenant compte des enjeux sociaux, mais également environnementaux.

La pensée décoloniale entend donc croiser : anti-racisme, anti-capitalisme et environnementalisme. En Amérique latine, elle s’allie souvent avec les mouvements de femmes : on parle alors de féminisme décolonial qui implique donc une perspective éco-féministe.

Cette voie alternative, celle du bien-vivre, a été en particulier consacrée dans les Constitutions de l’Equateur (2008) et de la Bolivie (2009). Cette conception du bien vivre implique à la fois un mode d’économie alternative au néolibéralisme, mais également une prise en compte des droits de la nature (« Madre naturaleza »).

Les pensées décoloniales s’inscrivent donc dans le cadre d’un mouvement de contre-hégémonie culturelle au sein des pays du Sud pour élaborer un rapport au monde et à la connaissance qui échappe aux catégories de la rationalité occidentale. Ce qui explique par exemple la référence à des formes de spiritualisme animiste (« la terre mère ») provenant des cultures indiennes.

L’éducation dans les communautés au Chiapas : un exemple décolonial.

La théorisation d’une interculturalité critique s’appuie sur des mouvements sociaux d’éducation populaire tels que des mouvements de femmes noires en Amérique Latine ou d’éducation dans des communautés indiennes.

Bruno Baronnet a en particulier consacré une analyse à la perspective décoloniale au sein de l’éducation au Chiapas . Les cours couvrent quatre domaines d’enseignement : vie et environnement, histoires, langues et mathématiques. Par exemple, dans le cours d’histoire, on traite des mouvements sociaux, dans le cours de mathématiques on mesure des terrains agricoles…

Ce qui caractérise l’approche décoloniale de l’enseignement, c’est qu’elle réinscrit l’être humain dans une communauté vivante. La conception libérale de l’enseignement vise à doter l’enfant de compétences générales, mais refuse de proposer une conception de la bonne vie. Le libéralisme prône un pluralisme abstrait où chacun serait libre de suivre son mode de vie. Avec le bien-vivre, il ne s’agit pas tant de prôner une conception morale (au sens de mœurs) auquel devrait se soumettre les individus, mais une conception de la vie en lien avec l’environnement naturel.

Bruno Baronnet souligne à plusieurs reprises que chaque enseignant est libre de ses pratiques pédagogiques et combine plusieurs approches.

Cela doit être mis en relation avec le fait que la focalisation sur les moyens techniques est considéré comme relevant du mode de rationalité occidentale. Dans le cas de la pédagogie décoloniale, ce n’est pas la question des méthodes pédagogiques qui prime, mais la question de la conception du monde et du rapport au monde que met en œuvre la pédagogie.

En cela, la pédagogie décoloniale prétend aller plus loin que la pédagogie critique. Cette dernière avait pour objectif avant tout de former des individus critiques qui allaient remettre en cause les rapports sociaux d’oppression. Sans nier l’importance de former des individus critiques, les pédagogies décoloniales prétendent mettre en œuvre un autre rapport au monde orienté vers le bien-vivre.

Conclusion :

Si les pédagogies décoloniales prétendent aller plus loin que la pédagogie critique dans leur proposition alternative, on peut néanmoins remarquer la filiation entre les deux courants. En effet, la pédagogie critique avait subi l’influence de l’école de Francfort qui s’interrogeait de manière critique sur la domination de la raison instrumentale à l’époque moderne. La pensée décoloniale reprend cette interrogation, mais lui oppose un autre rapport au monde s’appuyant sur les catégories de pensées issues des cultures indigènes.

Références :

Catherine Walsh, « Interculturalité critique et pédagogie décoloniale : s’insurger, re-exister, re-vivre », Penser l’envers obscurs de la modernité, Une anthologie de la pensée décoloniale latino-américaine, PULIM, 2014.

Bruno Baronnet, « Autonomia y educacion en Chiapas », in Pedagogias décoloniales. URL : http://www.reduii.org/cii/sites/default/files/field/doc/Catherine%20Walsh%20-%20Pedagog%C3%ADas%20Decoloniales.pdf

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