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Questions de classe(s)

Un hommage à Simone Cornec

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Nous venons d’apprendre la disparition de Simone Cornec... un nom qui résonne dans le monde de l’éducation : Joséphine et Jean, deux inlassables militants du syndicalisme révolutionnaire enseignant dans le Finistère, mais aussi Jean, le fils, fondateur de la FCPE.

Par hasard nous sommes tombés sur un texte de Mediapart de Dominique Conilqui rend hommage à cette avocate que les questions éducatives ne laissaient pas non plus indifférentes (elle rédigea avec son mari Jean Les Risques du métier, en 1962 adapté au cinéma en 1967 par André Cayatte, avec Jacques Brel.

Simone Cornec, Sylvie Paul, le droit de ne pas être oubliées

C’était une courte nécrologie dans Le Monde, il n’y a eu ni renvoi en page tant, ni rien, juste ce nom, et cette mention : ancienne avocate au barreau de Paris. Un jour, dans un village du Sud, je montais la raide rue en me demandant : Cornec, Cornec, fédération Cornec ? Peut-être, il faisait une de ces soudaines chaleur de printemps, angles nets des maisons. La fédération Cornec, d’ailleurs, je savais tout juste que c’était l’ancien nom de la FCPE. S’y associait une idée de laïcité flamboyante et de gauche, mais je n’étais pas venue pour ça, pas du tout : j’enquêtais sur une flamboyante criminelle.

J’arrivais – période bénie pour la presse écrite, où l’on pouvait prendre le train sur une impression, une intuition – à cause d’une photo. Libération nous avait demandé de rechercher d’anciennes affaires, d’y aller voir ( ce qui depuis est devenu, via le document criminel en boucle, aussi inépuisable que De Caunes/ Garcia les meilleurs moments. Et aussi ennuyeux, souvent). Il fallait tout de même se soucier un peu du droit à l’oubli. Les belles histoires et les belles photos ne sont pas grand-chose, en regard des gens.

Et là, dans un numéro de Détective remontant aux années cinquante, il y en avait, de belles photos. Sur l’une d’entre elles figuraient deux femmes. La première, Sylvie Paul, venait d’être condamnée pour meurtre. Blonde émaciée au regard perturbant d’intensité, « green eyes », disait Détective. L’autre, plus jeune, jolie brune mais en version sage, était son avocate, Simone Cornec. L’avocate avait saisi la main de l’accusée, visages penchés, arc précis des sourcils : il y avait entre elles autre chose que l’émotion déjà grande d’un procès en assises, un lien particulier, disait la photo. Et Simone Cornec avait dit, d’accord, oui, elle acceptait d’en parler.

Dans ce village du sud, j’arrivais fascinée par la criminelle, je repartis passionnée par l’avocate. Qui était aussi, oui, l’épouse de Jean Cornec.Il y avait bien un lien particulier entre Sylvie Paul et Simone Cornec. Entre cette fille que les journaux les plus indulgents qualifiaient d’ « indomptée » et cette débutante au barreau qui avait empoigné toute la salle et suscité l’admiration de Floriot en personne (rappelons qu’alors les avocates au pénal se comptaient sur les doigts d’une main).

Sylvie Paul, avant même d’étendre pour le compte son amie et tenancière d’hôtel – un grand coup de bouteille d’eau minérale, mais elles étaient en verre, alors - était capable d’affabuler sur n’importe quoi. Vérifications policières et judiciaires faites, et elles furent poussées loin : elle mentait comme elle respirait, certes, mais l’invraisemblable était vrai. Cette gamine du lumpen qui pour un vol dérisoire entra dans le cercle des maisons de redressement, s’évada à répétition et ne ressortit qu’à 21 ans de la plus dure d’entre elles, Clermont de l’Oise, ou les camisoles de force nouées à l’envers, en « aile de pigeon », le fouet, le cachot, la famine permanente, à l’évidence échouèrent à la redresser. Voleuse, teigneuse, incontrôlable. La guerre la changera, d’une certaine façon. Ou ne la changera aucunement ?

Arrêtée pour un vol dérisoire (sur un officier allemand, néanmoins), voilà Sylvie Paul en prison, qui côtoie les résistantes, et les droit communs. Elle est infernale, en cellule : le jour où l’on vient chercher D’estienne d’Orves pour le fusiller, elle fait entonner la Marseillaise par toute la prison. A chaque interrogatoire, elle crie :Vive de Gaulle ! Du coup, alors qu’elle n’est rien, ni personne, on la torture, on finit par l’expédier à Ravensbruck, avec les résistantes. Au camp, elle se tient. Et bien plus que cela. Un modèle de solidarité et de courage. Puis s’évade ( ce qui n’était pas vraiment fréquent, à Ravensbruck), vit clandestinement à Berlin, est reprise, collée six mois durant au « strafblock » de Bergen Belsen, enfer dans l’enfer. Tient bon. Soutient les autres.

Quand le camp est libéré, elle reste pour soigner les malades du typhus, jusqu’à ce qu’elle tombe malade, elle aussi. De tout cela, de nombreuses résistants, et non des moindres, ont attesté. Sont venues dire à la barre : Sylvie. Ou comme l’intéressée l’a répété lors du procès : « La guerre, c’est la période propre de ma vie, laissez-la moi ». La personne qui les avait venir à la barre, ces résistantes, parfois aristocrates, portant des noms connus, c’était Simone Cornec.

Un jour au Lutetia. Une toute jeune femme se tient dans un angle. Comme bien d’autres, elle tient à la main une photo, celle de son frère déporté, et guette parmi les ombres rassemblées sur les tapis. Des gens que souvent leurs familles ne reconnaissent même pas. Et plus souvent, des gens qui guettent en vain. L’une de ces ombres – 31 kilos – s’approche de Simone Cornec, lui demande son nom, la photo. Sylvie Paul a été frappée par la ressemblance entre frère et sœur, et c’est elle qui raconte l’exécution, le courage, le camp. Elles parlent. En partant, Simone Cornec dit qu’elle est avocate, et que si jamais Sylvie Paul a besoin…

Autant dire qu’elle va avoir besoin, Sylvie Paul. Le retour des camps, pour elle, c’est retour à la case départ. A la rue, sans personne. Certaines de ses ex-compagnes ont retrouvé des vies normales, voire brillantes, des appartements bourgeois. Sylvie Paul va pratiquer une redistribution des biens à la sauvage, embarquant ici les bijoux, là l’argent. Mais parmi les victimes (assez nombreuses quand même) une seule portera plainte. Les autres préfèrent se souvenir de la fille bravache qui partageait tout. Capable de vous remonter le moral avec un assortiment de chansons populaires.

Simone Cornec plaide une première fois pour Sylvie, une seconde. Des fois, entre deux « embêtements », Sylvie Paul passe chez elle. « Elle avait une morale à elle, incompatible avec la loi », m’a dit Simone Cornec. Je savais seulement la photo, l’impossible tendresse de cette photo.

Et puis, dans cet hôtel de la rue du Théâtre aujourd’hui engloutie par le front de Seine, à un jet de pierre des usines Citroën où travaillaient presque tous les locataires, Sylvie Paul a tué. Elle s’est enfuie en Algérie. Elle y a escroqué en l’espace de quelques jours dix personnes, fut rattrapée à Sétif, avec sa fille déguisée en garçon. Son amant était algérien, comme tout le monde à l’hôtel, sauf deux familles russes post-1917 que la police renonça à interroger : hors sol. La très jeune avocate fait tout vérifier, se bagarre pour la fille du Lutetia.

Avant même le procès criminel, qui occupa les Unes pendant pas mal de temps (la traque, les aveux en quasi direct, la fillette dans les bras de l’inspecteur, le garçonnet en nourrice, l’accusée enceinte de son amant arabe, le procès où Sylvie Paul invective tour à tour les juges ou les témoins, de quoi attraper le tournis : cette passionnée de littérature vivait douze romans en un mois), avant même cela, simple correctionnelle, le Goncourt tout frais Jean-Louis Bory lui avait consacré un roman, Fragile ou le panier d’œufs, et Roger Grenier l’attendit à sa sortie de prison, dix ans plus tard, préfaça ses souvenirs. Madeleine Jacob, alors célébrissime chroniqueuse judiciaire, pas réputée pour la tendresse de son trait, était de son avis.

Sylvie Paul fut condamnée à dix ans – un genre d’indulgence – elle passa presque tout son temps seule en cellule, car, de l’avis pénitentiaire, elle était franchement ingérable.

Dans le salon un peu sombre comme le sont les salons des contrées très ensoleillées, Simone Cornec m’a dit que Sylvie s’était plus tard battue pour retrouver ses enfants, en vain, retirée un temps dans un couvent ( mais bien sûr, pas longtemps !) et qu’après, on ne savait pas trop. Elle m’a dit qu’elle était heureuse qu’on parle de cela. De celle-là.

Quand enfin je lui ai demandé pour la fédération Cornec elle m’a dit que oui, bien sûr. Elle ne m’a même pas dit qu’elle avait écrit avec son mari le livre et le scénario des « Risques du métier » qui, à partir d’une affaire réelle, mettait en garde contre les procès en pédophilie et réaffirmait la présomption d’innocence, coûte que coûte. Interrogeait la parole de l’enfant. En relatant une histoire très personnelle à ce propos. Elle ne m’a pas dit son invitation à Cuba, quand on y faisait venir les intellectuels qui comptent, ni son éloignement ultérieur.

Comme mon train retour était franchement tard, on a parlé d’un peu tout. De lecture. Sylvie Paul était justement une lectrice passionnée, elle qui avait quitté l’école à douze ans. D’Euripide à Nous deux. De la transmission, du savoir, de l’école, de ce lieu où les mots n’étaient pas de vides couvertures, de ce qui basculait dans l’enseignement, de l’indifférence nouvelle aux mots, à la littérature. Du langage utilitaire qui bloque la pensée. De ce qui pourtant permet de regarder au-delà de sa propre misère , ne se quantifie pas, mais se retrouve aussi dans les comptes électoraux. Elle avait un regard aigu, drôle, décalé, dirait-on aujourd’hui. Comme ce truc sur l’ Ina, où elle parle de la voiture comme d’un substitut à la femme. C’était dans les années soixante…

Sylvie, disait Me Cornec, lisait tellement que ça agaçait terriblement la dame qu’elle a occise, sa façon d’être scotchée à la lecture. Ce soir-là, j’ai repris le train requinquée. Sans doute dans les années cinquante n’était-il pas si évident d’être avocate – et épouse, et mère de famille, tout ça – encore moins de s’éprendre d’une multi récidiviste imprévisible et héroïque. De poser sa main sur sa main, en un geste venu d’outre-justice, que le photographe de Détective capta. Simone Cornec est morte près de Morlaix il y a quelques jours, et il me semblait que l’on pouvait rendre hommage à l’avocate, à la femme, à la militante , à la personne et à son air de travers – comment vous dire ça ? – en parlant de Sylvie Paul, fille de travers.

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