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Questions de classe(s)

Tous phobiques ?

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On assiste actuellement à une inflation de néologismes en -phobie pour désigner des comportements sociaux ou des orientations politiques discriminatoires : outre les déjà anciens homophobie ou xénophobie, sont arrivés les islamophobie, rromophobie, négrophobie, lesbophobie, transphobie, glottophobie, et d’autres.

Or ces créations lexicales ne sont pas anodines, et plusieurs raisons m’amènent à rejeter radicalement leur emploi.

Tout d’abord, la phobie est à l’origine un terme désignant, dans le contexte des comportements humains, un trouble psychiatrique caractérisé par une peur irrationnelle de tel ou tel objet : ainsi l’agoraphobie, la claustrophobie, l’arachnophobie. Elle peut être l’objet d’un traitement évidemment non pas pénal mais médical. Etendre, par création lexicale, l’emploi de ce terme à la désignation de discriminations sociales, c’est faire de l’auteur de la discrimination un malade, et par là le disculper : comme l’arachnophobe n’est pas responsable de sa peur des araignées, l’homophobe ou l’islamophobe serait seulement quelqu’un qui a une peur irrationnelle des homosexuels ou des musulmans, et non un facho raciste. De coupable (de discrimination) il devient victime (d’un trouble psychiatrique).
Ce passage de la discrimination à la « phobie » traduit une dépolitisation de la discrimination. La discrimination peut être le fait d’un groupe social entier ou la volonté d’une politique : l’histoire en a donné de sinistres exemples. A l’inverse, la phobie renvoie à un comportement individuel, et si on peut évoquer des politiques discriminatoires, on imagine mal une « politique phobique ». Et je trouve navrant que des militant-e-s engagé-e-s précisément contre les discriminations créent pour cela des termes en -phobie, qui éliminent peu à peu du discours les notions de mépris de classe ou de racisme.

Les néologismes en -phobie induisent en effet un deuxième renversement : parler de discrimination, c’est mettre l’accent sur l’auteur et sur l’acte discriminatoire ; parler de racisme, au sens large, c’est pareillement mettre l’accent sur le raciste et son acte ; parler d’islamophobie, de rromophobie, de négrophobie, de glottophobie, c’est au contraire mettre l’accent sur le discriminé dans sa spécificité : musulman, Rrom, noir, personne ne parlant pas la langue canonique, etc., avec tout ce que cela peut générer comme représentations. C’est offrir une légitimité aux autojustifications du type « je ne suis pas raciste mais, je n’y peux rien, je n’aime pas les … ».

Cette multiplication des « phobies » aboutit ainsi à un repli identitaire et à une concurrence des discriminés1. Chacun veut une reconnaissance de la spécificité de la discrimination qu’il subit en la distinguant des autres, par le nom d’abord, par la revendication et la mobilisation ensuite. On arrive à une multiplication des groupes de défense spécifiques au lieu d’une unité d’action, unité de classe ou au moins unité contre toutes les formes de discrimination. Là où lutter contre les discriminations, ou contre le racisme au sens large, pouvait être unifiant, les luttes contre chacune des « phobies » portent le risque de la division.

Et en ces temps où les « phobies » remplacent les discriminations, 69 % des Français-e-s, si on en croit le journal Le Monde, souhaitent la prolongation de l’état d’urgence parce qu’ils ont « encore trop peur ». Certains diront que ça n’a aucun rapport. N’empêche…

Alain Chevarin

1 Sans compter les récupérations délibérées, comme l’emploi de christianophobie par les extrémistes catholiques ou d’hétérophobie par les opposants au « mariage pour tous »…

4 Messages

  • Tous phobiques ? 2 février 2016 20:55, par Philippe Blanchet

    Bonjour.

    Le suffixe -phobe et la notion de phobie ont été transférés de la psychologie individuelle à la psychologie sociale puis à la sociologie, puis à d’autres sciences sociales (comme la sociolinguistique) depuis le XIXe siècle. Ils y sont utilisés pour désigner le fait de haïr, de mépriser (xénophobie date quand même du tout début du XXe), et non plus celui d’avoir une peur irraisonnée et incontrôlable. Dans mon livre sur la glottophobie, j’explique ces deux valeurs et je précise le sens de mon choix, construit sur xénophobie et non sur claustrophobie. Et j’insiste sur le fait que la discrimination porte sur des personnes et non sur leurs attributs réels ou supposés. Là où vous avez raison, c’est que tous les auteurs ne donnent pas ces explicitations. Ils ne les estiment sans doute même plus nécessaires...

    Du coup, votre interprétation des effets négatifs des usages de ce suffixe pour désigner des discriminations (toutes aussi graves et sans hiérarchisation), me semble mal fondée et en tout cas exagérée dans sa généralité.

    Voir en ligne : Discriminations : Combattre la Glottophobie

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    • Tous phobiques ? 8 février 2016 00:01, par Alain Chevarin

      Bonjour,

      et merci à vous, Philippe Blanchet (dont j’apprécie les travaux même si je déplore le choix d’un terme), pour cette réponse, qui me permet d’apporter quelques précisions.
      Le problème pour moi n’est pas dans la création, dans une perspective d’analyse ou de recherche, de quelques néologismes par les sciences sociales : celle-ci est normale, fréquente et souvent bienvenue pour rendre plus précis l’objet d’étude. Il est dans la création en grand nombre ou la reprise de ces termes dans une perspective revendicative par des groupes politiques divers, et dans leur diffusion « grand public ».
      Ce n’est pas une question de terminologie mais une question politique. Les dernières décennies ont vu se produire deux évolutions lexicales dont il s’agit de rendre compte pour leurs implications socio-politiques.

      C’est, d’une part, un changement dans le lexique employé pour désigner les discriminations sociales et leurs auteurs. Que signifie politiquement le passage de « discrimination X » (raciale, sexuelle, etc.) à « X-phobie » ? Et pour les adjectifs correspondants, des classiques « anti-X » à « X-phobe » ?
      Pourquoi par exemple « islamophobe » et non « antiislamiste » sur le modèle d’« anticommuniste », « antifasciste », etc. ; ou « antimusulman », sur le modèle d’« antisémite » (qui a, justement, supplanté, lui, le vieux « judéophobe »), « antiaméricain », etc. ?
      Pourquoi, de même, « homophobe » et non « anti-homosexuel », lorsqu’il ne s’agit pas d’une phobie au sens psychologique (c’est dans ce cadre que le terme a été créé au début des années 1970) mais d’actes discriminatoires ou d’agressions ? La question est posée par certains homosexuels eux-mêmes, par exemple en 2012 l’Association américaine des journalistes gays et lesbiennnes (*).

      C’est, d’autre part, le passage, pour désigner les discriminations sociales ou leurs auteurs, de quelques termes majoritairement généralistes ou « englobants », comme « racisme » ou « xénophobie », à une quantité sans cesse grandissante de désignations spécifiques bâties sur le radical « -phobe »/« -phobie ».
      Dans un premier temps, on est même allé avec « racisme » vers une extension de sens, puisque le terme a été peu à peu appliqué à toutes sortes de discriminations sans rapport avec la « race » (jusqu’au « racisme anti-jeunes » par exemple). Il y avait là une unification des revendications, qui appelle à une même lutte toutes les victimes, quelles qu’elles soient.
      Quant à « xénophobe » et son dérivé « xénophobie », créés au début du XXe siècle, ils sont certes formés sur le radical « -phobe », mais, transposés dans le domaine des relations humaines, s’appliquent à toutes sortes d’étrangers sans distinction d’origine ; des termes comme italophobe, polonophobe ou lusophobe, s’ils ont pu être créés ici ou là, ne sont pas passés dans le langage courant.
      A l’inverse, on assiste depuis quelques années à une multiplication des désignations spécifiques à travers la base « -phobie » : « islamophobie », « négrophobie », « rromophobie », etc. ; à côté d’ « homophobie », jugé trop peu spécifique, sont créés « lesbophobie », « biphobie », etc., cependant que « discrimination sexuelle » tend à devenir obsolète et réduit aux discriminations économiques à l’égard des femmes. Et ce changement d’optique mérite d’être interrogé, comme j’ai essayé de le faire dans mon article.

      Ainsi, ce n’est pas l’évolution du signifié de « phobie », passé de « peur » à « hostilité » (« fait de haïr et de mépriser », comme vous le dites), qui me pose problème. C’est l’utilisation socio-politique qui en est faite pour traiter des discriminations sociales.
      Et je ne dénie évidemment pas aux chercheurs la légitimité de créer des néologismes. Mais l’emploi de ceux-ci par des groupes politiques et leur diffusion dans le langage courant ne sont ni anodins ni neutres, et traduisent en l’occurrence, à mon sens, des évolutions que je trouve inquiétantes, notamment pour les assignations identitaires et les replis communautaristes qu’ils permettent ou encouragent.

      Alain Chevarin

      (*) : Dans le même temps, la prestigieuse agence de presse américaine Associated Press (dont le Stylebook est présenté comme « la Bible du journaliste ») a déconseillé aux journalistes l’emploi, « in political and social contexts », des termes en « -phobia », considérant que ceux-ci renvoient à l’idée de handicap mental (« mental disability »), et a notamment demandé que le terme « homophobia » soit remplacé par « anti-gay ».

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      • Tous phobiques ? 8 février 2016 10:00, par Blanchet Philippe

        Bonjour.
        Merci pour votre argumentation qui est solide et qui pointe effectivement des dérives possibles dans cette terminologie.
        En ce qui concerne glottophobie, c’est compliqué. Si anti-gay ou discrimination homophobe portent évidemment sur des personnes (mais anti-gay n’implique pas automatiquement des discriminations en actes), anti-... quoi d’ailleurs ? anti-langues ? anti-pratiques-linguistiques ? anti-locuteurs ? ne fonctionne pas parce que c’est à la fois trop peu précis (il s’agit pas de toutes les langues ni de toutes les pratiques) et trop peu global (car il faudrait alors dire anti-langue-bretonne, anti-accent-populaire, anti-bilinguisme, etc.). Et "discrimination linguistique" laisse penser qu’on discrimine les langues et pas les gens qui s’en servent et s’y identifient (c’est un poncif de l’idéologie linguistique glottophobe de sortir les langues des enjeux sociopolitiques, d’en faire de simples outils techniques et de dire "vous avez qu’à changer de langue").

        On est toujours piégés par les termes et leurs usages variables. La seule solution est de les accompagner (c’est ce que je fais, les dimensions "discrimination" et "sociopolitique" sont centrales dans mon travail (cf. le titre et le contenu de mon dernier bouquin, ou l’entretien lien ci-dessous). Après on peut pas empêcher les gens de recevoir et de recycler les termes selon leurs propres points de vue, y compris dépolitisés... Je suis frappé de voir que la presse reçoit surtout mon livre en focalisant sur les discriminations aux accents en français mais pas aux usages d’autres langues. Le truc c’est de revenir tout le temps à la charge...

        Voir en ligne : Blanchet

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  • Tous phobiques ? 13 février 2016 22:18, par solène

    Bonjour,
    Merci pour votre intéressant échange qui me fait réfléchir et penser à un autre phénomène du même registre.
    Lorsqu’on n’est pas xénophobe, homophobe ou islamophobe, on est "tolérant"
    La France de la "tolérance" est ainsi opposée à la France du repli sur soi etc.
    Ce terme suppose que la relation à des individus dont on peut imaginer qu’ils font partie d’un autre groupe social que le nôtre nécessite de notre part un effort supérieur à celui qui est nécessaire à toute relation entre êtres humains. Il présuppose un dégoût ou une haine naturels envers des gens supposés plus différents de nous que ne le sont nos compatriotes. Nous devrions par contre considérer d’emblée ceux qui nous ressemblent comme une partie de nous mêmes. "On nous tue", "Je suis Charlie" sont des phrases qui font de nous un corps solidaire, vibrant de patriotisme.
    Ce discours officiel pourtant de gauche véhicule à mon sens des présupposés qui pour le coup sont intolérables.
    En quoi me faudrait-il être tolérante pour apprécier le sourire, la nourriture ou la musique de personnes qui ont traversé des océans avant d’arriver à côté de chez moi ? En quoi cela devrait-il m’être naturel de me considérer une solidarité de principe avec un "nous" qui prend la sécurité comme prétexte à une maltraitance telle qu’on n’en a pas vu ici depuis la dernière guerre ?
    Là je crois que j’atteins aux limites de ce que je peux tolérer. Et il est difficile quand on travaille à l’Éducation Nationale de ne plus s’identifier à ceux qui sont censés nous ressembler. De ne plus supporter certains discours tenus devant nous.
    On en arrive à se demander soi-même si on n’est pas en train de devenir "intolérant". Parce qu’on a tendance à se ranger davantage du côté de ce qui nous semble humain que de ce qui nous semble inhumain. Et que ce faisant on se retrouve bien seul.

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