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Questions de classe(s)

Théorie critique de l’ordre scolaire

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La forme scolaire désigne une institution de reproduction de l’ordre social. Il s’agit ici de s’interroger sur ce que sont ces mécanismes de reproduction sociale. Il fut une époque où Althusser parlait d’appareil idéologique d’Etat (AIE) pour désigner l’école. Il s’agit également de savoir comment les enseignants conscients peuvent lutter contre ces mécanismes.

I- La forme scolaire : du maintien de l’ordre scolaire au maintien de l’ordre social

L’école tire sa légitimité du fait qu’elle est chargée de faire acquérir des apprentissages qui peuvent être socialement émancipateurs. Il s’agit par exemple d’apprendre la lecture, d’enseigner des sciences ou encore la philosophie.
Mais sous couvert de cet effet potentiel, se trouvent confondu avec l’école d’autres fonctions de maintien de l’ordre social inégalitaire. Il s’agit par exemple de la reproduction sociale des inégalités de genre et de classes sociales.
La pensée critique doit alors avoir pour fonction de discerner ce qui relève de l’obligation légitime et de la contrainte liée à la reproduction d’un ordre social inégalitaire. Il est possible d’appeler “surrepression” (Marcuse) ces pratiques de maintien de l’ordre social qui dépassent les simples obligations liées à l’éducation.

1- Le maintien de l’ordre disciplinaire

L’enseignant assure une fonction d’agent d’Etat de maintien de l’ordre scolaire. Il doit assurer la discipline dans sa classe. Si cela est le cas, c’est que l’école est une institution disciplinaire (au sens de Foucault dans Surveiller et Punir).

Quelle est la fonction socio-politique d’une école qui est une institution disciplinaire ? Elle vise à faire en sorte que les élèves dès leur plus jeune âge intériorisent l’ordre social disciplinaire. C’est l’un des sens du “devenir élève” présent dès l’école maternelle.

L’intériorisation de l’ordre disciplinaire est nécessaire au maintient de la hiérarchie et de l’obéissance sur lesquelles reposent en particulier le monde du travail capitaliste et étatique.

Dans l’institution scolaire, l’enfant apprend en particulier la soumission à l’autorité indépendemment de son caractère juste ou injuste (Milgram) et le conformisme de groupe (Asch) aux normes de domination sociale. Ces attitudes sont intériorisées à travers les interactions qu’imposent la forme scolaire.

Ces mécanismes sont à la base de la banalité du mal. Ce mécanisme de “banalité du mal” est présent dans les régimes totalitaires (Arendt), mais également dans des situations moins extrêmes comme dans les entreprises (Déjours). Le harcèlement scolaire constitue un exemple qui montre que le cadre de la forme scolaire - la vie contrainte en groupe classe- devient un espace propice au développement de ces mécanismes psycho-sociaux.

La forme scolaire impose des contraintes : horaires, classes, programmes… L’enseignant doit imposer une contrainte et se faire obéir afin de réaliser les objectifs de la forme scolaire.

Il est nécessaire néanmoins de distinguer les obligations liées à l’éducation de l’enfant et la discipline spécifique de la forme scolaire. Un enfant peut être élevé en dehors du cadre de la forme scolaire. Mais dans le cadre de la forme scolaire, les deux - éducation et contrainte scolaire - se trouvent mélés.

2- L’ordre scolaire et la reproduction des inégalités sociales

L’ordre scolaire instaure des mécanismes qui visent à hiérarchiser et sélectionner les élèves relativement au système des places sociales : notes, filières, examens et concours…. L’école ne vise pas à faire réussir tous les élèves, mais elle les trie en fonction des places sociales. Le monde de l’entreprise a besoin de personnel faiblement qualifié et l’ordre scolaire lui en fourni.

Ce système de sélection est particulièrement corrélé en France à l’origine sociale.

Les enseignants jouent leur rôle d’agent d’Etat de la reproduction des inégalités sociales.

Néanmoins, il est possible de remarquer, qu’au sain de ces mécanismes, réussite scolaire et réussite professionnelle peuvent être déconnectées : c’est le cas principalement pour les filles.

Cependant la réussite paradoxale que connaissent les filles est en particulier liée à leur capacité socialement apprise de dominée à s’approprier les codes scolaires implicites.

3. Le maintien de l’ordre des sexes

L’école constitue également en effet un vecteur de reproduction de l’ordre social sexué. L’école ne trie pas seulement en fonction des classes sociales, mais distribue socialement également en fonction de l’ordre des sexes.

Les garçons se dirigent vers des filières réputées masculines et les filles effectuent des choix d’études moins ambitieux que ce à quoi pourrait leur faire prétendre leur réussite scolaire.

4. La forme scolaire et l’aliénation cognitive

Les savoirs scolaires sont vécus comme aliénant par nombre d’élèves. La forme scolaire transforme ce qui pourrait être émancipateur en aliénation.

La forme scolaire induit par ses contraintes des rapports aliénés aux savoirs. L’élève apprend à se centrer sur la note. Il effectue des apprentissages de surface et non en profondeur pour réussir des épreuves scolaires. Une fois réussies, il oublie rapidement ce qu’il avait appris.

Les enseignants tendent à penser que les élèves les plus en difficulté sont ceux qui n’ont pas intégrés les normes scolaires. Or ces élèves ne retiennent en général de l’école que la forme scolaire auxquels ils réduisent l’apprentissage : être sage, écouter, apprendre par coeur et restituer...même s’ils ne s’y conforment pas.

Le traitement du programme devient le seul horizon d’enseignants qui se trouvent dans l’incapacité d’en dégager les enjeux et de faire accéder les élèves à un rapport critique, et donc émancipateur, aux savoirs.

Les élèves de leur côté sont incapables de faire des liens entre des connaissances disciplinaires diverses et d’analyser le monde en s’appuyant sur des savoirs scolaires. Leur incapacité à faire des liens entre les connaissances les prépare à la division du travail intellectuel.

5. De la forme scolaire traditionnelle à la forme scolaire entrepreneuriale

La forme scolaire traditionnelle était adaptée aux exigences du capitalisme industriel. Mais elle apparaît au monde de l’entreprise comme en décalage avec les nouvelles formes de capitalisme.

Le monde de l’entreprise effectue une critique de la forme scolaire classique pour lui opposer une forme scolaire entrepreuneriale.

La forme scolaire entrepreuneriale doit être pensée sur le modèle de l’entreprise libérale et mise en concurrence sur un marché scolaire.

L’enseignement vise alors à former des compétences entrepreneuriales transversales et transférables dans le monde de l’entreprise. Il s’agit de favoriser l’employabilité. La pédagogie entrepreneuriale s’appuie pour cela sur les conceptions pédagogiques issues de l’éducation nouvelle.

Première conclusion : L’école ne vise pas uniquement à faire apprendre des savoirs aux élèves. Elle assure d’autres fonctions sociales en lien avec le maintien de l’ordre social inégalitaire. C’est là toute son ambiguïté : sa fonction ambivalente parvient à lui assurer une légitimité sociale. Il y a de ce fait un consentement social à la reproduction qu’assure l’école sous le nom de méritocratie scolaire.

II- Action directe : saboter l’ordre scolaire

Il est possible néanmoins de se servir de l’espace scolaire pour tenter de subvertir l’ordre scolaire. En effet, de par son rôle social, l’école est chargée de normer l’ensemble des élèves en particulier les élèves de milieux populaires qui y ont accès gratuitement.

1- Une pédagogie d’action directe

L’action directe désigne historiquement un ensemble de méthodes syndicalises révolutionnaires : la grève générale, le sabotage, le label et le boycott.

Le syndicaliste Albert Thierry avait théorisé une pédagogie de l’action directe : elle consistait selon lui à partir des besoins des élèves.

Néanmoins, une telle pédagogie ne tient pas compte des contraintes qu’imposent aux enseignants la forme scolaire.

Il s’agit de situer l’action directe dans le cadre d’une théorie des rapports sociaux. Au sein de l’école se joue des rapports sociaux, tels que des rapports sociaux de classe et de sexe. Dans le cadre d’une institution disciplinaire, les pratiques d’émancipation prennent la forme de micro-résistances.

Ici la notion de pédagogie de l’action directe désigne un ensemble de pratiques qui visent à saboter la machine pour enrayer les mécanismes de reproduction les inégalités sociales. L’éducation nationale fonctionne en effet comme une mégamachine (Mumford).

Il s’agit pour cela d’élaborer un répertoire des tactiques de résistance qu’il est possible de mettre en place dans le cadre des contraintes de la forme scolaire.

2- “Vendre la mèche” (Bourdieu)

Vendre la mèche désigne un ensemble de tactiques qui visent à expliciter les implicites par lesquels les dominants reproduisent leur domination :

Cela commence par la déconstruction des normes de genre qui reproduisent l’ordre des sexes.

Il s’agit également d’expliciter les stratégies cognitives qui permettent de réaliser les apprentissages de manière experte et ainsi de subvertir l’ordre de l’inégalité scolaire.

Enfin, il s’agit d’expliciter les mécanismes sociaux, par l’étude des sciences sociales, par lesquels se reproduit les rapports sociaux : exploitation, domination, oppression....

3- Les tactiques de résistance à l’ordre social disciplinaire

Apprendre à résister à l’ordre social disciplinaire suppose de résister à la soumission à l’autorité injuste et au conformisme social aux normes de domination.

L’élève doit être entraîné à “faire entendre sa voix” (Laugier). Cela signifie la capacité qu’à le citoyen à prendre la parole pour soulever des problèmes et argumenter ses convictions pour contester l’ordre social injuste. En effet, il ne peut y avoir de démocratie sans la possibilité d’exprimer la conflictualité sociale dans des manifestations, des grèves ou des actes de désobéissance civile par exemple.

Les élèves doivent être entraînés à prendre la parole devant un groupe et à acquérir la confiance nécessaire pour ne pas se soumettre au conformisme de groupe et à la soumission intellectuelle à l’enseignant.

La soumission intellectuelle est le contraire de l’esprit critique. L’esprit critique, dans le cadre scolaire, consiste à être capable d’effectuer des objections avec discernement sur des contenus scolaires. Il s‘agit d’une attitude qui conduit à n’accepter qu’un discours justifié et cohérent.

Il arrive que les enseignants par manque de confiance en leur propre culture générale et capacité d’argumentation craignent d’instaurer une dialectique critique entre eux et leurs élèves de peur de voir contester leur autorité intellectuelle. C’est ainsi également qu’ils contribuent à reproduire l’ordre social disciplinaire. Les élèves apprennent à obéir sans discernement à une autorité.

Deuxième conclusion : La pédagogie critique constitue une pratique qui vise à contester un ordre scolaire inégalitaire. Elle se distingue de la pédagogie alternative qui vise à instaurer une forme scolaire alternative. Il s’agit ici au contraire de mettre en place des tactiques de résistance et de subversion au sein de la forme scolaire.

2 Messages

  • Théorie critique de l’ordre scolaire 21 mai 2016 08:31, par neppo

    Il suffirait donc d’une école qui aide les dominés mais qui ne nuit pas aux dominants. En continuant, avec bienveillance à reproduire un ordre culturel dont les limites de la critique se bornent à l’autonomie autoproclamée des savoirs académiques.

    repondre message

  • Théorie critique de l’ordre scolaire 21 mai 2016 08:46, par Irène Pereira

    Je n’avais pas compris jusqu’à présent que les savoirs critiques et situés féministes par exemple affirmaient que "les limites de la critique se bornent à l’autonomie autoproclamée des savoirs académiques".

    Je suis tout à fait intéressée de l’apprendre...

    repondre message

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