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Questions de classe(s)

Pédagogie critique dans une époque d’incertitudes 

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Construire un nouveau mouvement.

Après le 11 septembre 2001, les pédagogues critiques américains ont été conduits à réfléchir et à s’engager dans une action en tant qu’enseignants face aux peurs agitées, aux restrictions de libertés publiques, aux discours racistes (1)... Certains ont mis par exemple en œuvre des programmes de lutte contre l’islamophobie et les amalgames racistes (2).
Dans le texte qui suit, rédigé en 2005, l’Universitaire Antonia Darder essaie de dégager le rôle que peut tenir une pédagogie critique dans ces temps incertains. On reconnaît dans son texte les thématiques qui sont celles de la pédagogie critique : la dénonciation des rapports sociaux de classe et de race, le dévoilement d’un curriculum caché, la critique de l’aliénation de l’existence par le capitalisme…
Elle souligne comment l’aliénation de l’existence dans l’économie marchande peut conduire les individus à rechercher des solutions faciles et rapides pour soulager leur souffrance. Elle termine son texte en appelant les pédagogues critiques a avoir le courage moral d’être des dissidents face aux discours dominants et à les déconstruire afin de jouer un rôle dans la production d’un mouvement social de luttes collectives auto-organisées reposant sur un langage politique capable de fédérer l’ensemble des opprimés.

[…] Il est évident que nous vivons une nouvelle ère de la rhétorique alarmiste. La peur de l’invasion, comme un danger clair et immédiat, est inspirée par les dénonciations xénophobes contre le monde musulman, des pauvres et de l’étranger. La menace des terroristes, des immigrants et des pauvres se trouvent maintenant amalgamés dans notre esprit. Pendant ce temps, aux Etats-Unis, les actes d’agression militaires persistent et l’inégalité économique, politique et militaire écrasante est rendue invisible par un patriotisme évangélisateur. C’est ce nationalisme patriotique qui a non seulement soutenu le passage du Patriot Act, mais aussi toléré l’invasion de l’Afganistan, puis de l’Irak, orchestrés pour protéger les intérêts économiques et l’influence politique dans le Moyen-Orient, au nom de la liberté et de la démocratie. C’est également ce nationalisme patriotique qui a détourné les yeux du génocide du Darfour où les Etats-Unis n’ont aucun intérêt politique et économique clair.

Sur la scène nationale, l’incarcération rampante des pauvres est justifiée par la diffusion des stéréotypes dans les médias [… ] Que ce soit chez eux ou sur la scène internationale, les citoyens américains sont systématiquement avertis d’avoir peur de ceux qui sont pauvres et différents à savoir les deux groupes qui sont le plus en expansion compte tenu de l’impact, de l’approfondissement et du durcissement des structures de l’inégalité économique dans notre pays et à l’étranger.

L’incertitude générée par la tragédie du World Trade Center a stimulé la formation de zones de sécurité, changé non seulement la façon dont nous percevons notre sécurité dans les rues ou comment les Américains voyagent, mais aussi la façon dont nous comprenons nos libertés publiques qui ont été rapidement compromises afin de protéger nos frontières. Grâce à un discours construit par les politiques dans les médias, il nous est fait comprendre que nous ne sommes plus en sécurité dans nos propres maisons. Nous sommes maintenant persuadés que si nous acceptons le discours sécuritaire conservateur nous allons être comme par magie ramené aux beaux jours de la sécurité nationale […]

Pendant ce temps ce qui produit de longue date de l’insécurité et de l’incertitude, comme l’insécurité dans l’emploi, les revenus insuffisants pour une famille, le manque d’opportunités dans l’emploi des jeunes, la pauvreté croissante et la disparition de la « classe moyenne », l’augmentation des incarcérations, est ignoré ou rejeté comme secondaire. Par conséquent des milliers de milliards de dollars sont consacrés à la sécurité intérieure et aux actions militaires dans le monde, tandis que la justice sociale est oubliée. Pendant ce temps là, le marché néolibéral a été le plus grand juge en matière d’égalité, ou plutôt d’inégalités, du 21e siècle laissant ceux qui ne peuvent pas y participer en subir les conséquences.

Au milieu de cette incertitude nationale, les Etats-Unis demeurent la nation la plus riche au monde et pourtant l’une des plus économiquement inégalitaires. « Nous vivons dans une société dans laquelle 1 % de la population détient 60 % des actions et 40 % de la richesse totale. 10 % des américains détiennent 80 % de la richesse ». […]

La pédagogie critique face à une « nouvelle » ère  

Au milieu de ce camouflage patriotique actuel de construction de l’empire à l’étranger et de restriction des libertés individuelles chez nous, en tant qu’éducateurs essayons de faire sens dans nos pratiques et nos analyses théoriques. Dans cette « nouvelle » époque d’incertitude nationale, et d’incertitudes sociales plus anciennes, nous espérions que la pédagogie critique nous fournisse une orientation et une inspiration pour lutter contre les inégalités croissantes et les difficultés auxquelles nos enfants sont confrontés dans les écoles et la société. Néanmoins cette attente a tourné court. Cela a été particulièrement le cas lorsque les principes des théories pédagogiques critiques ont été réifiées dans des notions simplistes ou des méthodes fétichisées qui deviennent simplement des méthodes d’intervention laissant incontesté les inégalités et les relations de pouvoir dans les écoles aujourd’hui.

Plus souvent encore qu’ailleurs, les enseignants dans les communautés pauvres expriment leur sentiment d’incertitude et d’impuissance dans leur capacité à enseigner à leurs élèves. Au milieu de la rhétorique actuelle de l’insécurité nationale, nous voyons le problème exacerbé dans les zones urbaines et rurales où la population est de plus en plus pauvre et diversifiée. Les questions liées à l’échec scolaire, à la violence scolaire ou à l’inattention en classe continuent d’être traitées d’une manière superficielle qui s’occupe du symptôme, mais masque le malaise social plus profond. Pendant ce temps, les problèmes auxquels les élèves sont confrontés dans les écoles et dans leur vie privée sont généralement ignorés. Lorsque des efforts sont faits pour agir, les questions sont souvent racialisées en dépit du fait que les enfants considérés comme « blancs », lorsqu’ils proviennent de régions où les « blancs » pauvres sont la majorité, ont des comportements similaires à ceux à faible revenus dans les communautés racisées. […] Les différences de classes sociales sont plus efficacement masquées et obscurcies par la criminalisation de la jeunesse racialisée de couleur.

En luttant contre les conditions difficiles qui abondent dans les écoles et la société, nous nous sommes à plusieurs reprises rappelée que les périodes d’incertitude nationale ont historiquement aussi été des présages de moment de possibilité sociale. Les résultats sociaux et politiques durant ces moments là ont généralement été liés à la volonté des masses de lutter pour le changement et de lutter contre le pouvoir hégémonique des dominants. Au sein d’une société démocratique, les masses portent toujours le potentiel collectif de lancer des projets de transformation politique. Et peu importe quelles sont les préoccupations politiques de l’époque, la scolarisation démocratique avec son émancipation critique porte une promesse de jouer un rôle central dans le cadre des luttes communautaires.

Repenser l’approche des droits civiques des années 1960.

[Dans cette partie de l’article, l’auteure insiste surtout sur la nécessité de ne pas séparer la lutte contre les discriminations raciales, de la lutte des classes. Elle critique le manque de radicalité des politiques multiculturelles du fait de leur désintérêt pour la lutte des classes économiques et leur récupération par l’Etat. Elle met en avant le lien qui existe entre pauvreté et ségrégation raciale, entre capitalisme et racisme ].

Pratiques pour l’éducation critique

Il ne fait aucun doute que nous vivons dans une époque où nous devons repousser les limites de nos principes éducatifs essentiels afin de prendre en compte les contextes sociaux et institutionnels avec leurs potentiel révolutionnaire. Nous sommes dans un moment où nos théories émancipatrices doivent être mises en œuvre dans un effort pour contrecarrer une rhétorique dominante dans l’éducation qui considèrent les enseignants, les étudiants, les parents ou les communautés comme sourdes et impuissantes. De là, les idées critiques et les pratiques dans l’intérêt de l’enseignement démocratique doivent être au centre de nos efforts pour faire face à l’impuissance et à l’incertitude qui est une telle réalité dans de nombreuses écoles publiques aujourd’hui.

Les enseignants qui travaillent dans des conditions précaires caractérisées par des concentrations intenses de pauvreté, avec une préparation insuffisante pour répondre aux besoins de leur élèves, se trouvent dans la position la moins enviable. Ces enseignants sont assiégés quotidiennement par les exigences de l’État d’augmenter le niveau des élèves alors qu’ils se débattent avec les réalités sociales et matérielles de l’inégalité sociale. En dépit de leur position de classe sociale souvent ambivalente, les enseignants des écoles publiques doivent chercher à devenir des intellectuels transformateurs et des agents politiques dans le processus de reconstruction sociale.

Grâce à leur volonté d’interroger de manière critique les programmes scolaires, les enseignants peuvent avoir la fonction de travailleurs culturels qui avec leurs élèves « prennent au sérieux les identités (et les incertitudes) des cultures subalternes ». L’enseignement public pour les élèves racialisés pauvres peut assumer un rôle contre-hégémonique en devenant un lieu de la politique culturelle et d’exercice de principes démocratiques essentiels. [L’auteure donne ensuite l’exemple d’une expérience malheureuse dans une école].

Richard Brosion identifie l’extension de l’idéologie hégémonique par le couplage 1) des médias et de la culture populaire 2) de l’enseignement public. Cela produit un curriculum caché qui détruit la mémoire historique et impose au fonctionnaire (souvent apolitique) une vision des événements qui est congruente avec les impératifs du capitalisme. En tant que tel, le rôle de la pédagogie critique n’est pas le seul dévoilement du curriculum caché dans les programmes scolaires et dans le discours des médias, mais également la revalorisation de l’expérience historique des plus démunis.

Le racisme, le sexisme, l’homophobie, le validisme et toutes les formes d’oppression qui aliènent notre vie quotidienne passent par notre corps. Par conséquent, les Etats-Unis sont une société où le corps est incarcéré, scolarisé, asservie, soumis à la chirurgie, affamé, maltraité… Comme notre conscience devient de plus en plus abstraire, nous devenons de plus en plus détaché de notre corps. Dans les faits, je dirais que l’une des fonctions de toute forme d’oppression est, en effet, de nous garder détachés de notre corps. Ceci est absolument nécessaire pour le contrôle social et l’exploitation de la main d’oeuvre puisque la condition de possibilité émancipatrice de la solidarité humaine réside dans le corps. Notre corps est le moyen par lequel nous menons une lutte politique, à travers lequel nous transformons le monde.

Terry Eagleton rappelle que le corps biologique est ce que nous partageons le plus significativement avec le reste de notre espèce. Et bien que nous pourrions dire que nos besoins, nos désirs et la souffrance sont culturellement déterminés, « nos corps matériels sont tels qu’ils sont en principe capables de ressentir de la compassion pour les autres » en dépit du fait que le capitalisme nous rend aveugle à cela, puisqu’il agit précisément sur cette capacité d’éprouver une subjectivité morale partagée sur laquelle les valeurs sont fondées, la connaissance émancipatrice est construite et que les pratiques collectives de solidarité sont établies.

Par conséquent, une tâche importante de la pédagogie critique est de faire revivre une politique émancipatrice s’appuyant des collectifs auto-organisés dans nos enseignements, nos recherches et nos politiques. Mais pour cela, il faut que nous reconnaissions que l’auto-organisation nécessite une énergie disponible qui ne soit pas engagée à trouver de l’argent, dans des problèmes de ménage ou des relations humaines peu épanouissantes.

Cela repose sur la nécessité de construire une communauté de collègues et de camarades de travail et de luttes afin de nous permettre d’établir une cohérence entre nos actes et nos paroles. Il faut que ce que nous prônions soit enraciné dans ce que nous faisons réellement ou sinon il nous manquera la force pour transformer nos vies et nos communautés.

Construire une nouvelle lutte

Construire une nouvelle lutte consiste à nous refaire coïncider avec nos corps dans un monde où tous les aspects de notre quotidien de la naissance et de la vie, en passant par la mort, le mariage, la famille, l’école, le travail, les loisirs, la parentalité, la spiritualité et même le divertissement, ont été colonisés. Sous un tel régime, nos corps sont aliénés, déconnectés et compartimentés, nous laissant à la merci du capital. Pendant ce temps, le marché nous trompe en nous faisant croire que nous trouverons le bonheur dans la consommation. Comme notre conscience devient de plus en plus abstraite, nous devenons de plus en plus détachés les uns des autres. La conséquence en est un profond sentiment personnel et collectif d’insatisfaction généré par le marché qui ne peut satisfaire des besoins authentiques, des besoins humains qui ne peuvent pas parvenir à des relations qui briseraient l’aliénation et l’isolement de nos existences.

En tant que tel, il est absolument impératif de forger une nouvelle lutte pour reconnaître que l’origine des possibilités émancipatrices et de solidarité humaine réside dans le corps. […]

Les efforts visant à forger une nouvelle lutte nécessite le développement d’un langage politique et moral permettant de sauvegarder la dignité et l’intégrité de toutes les différences intrinsèques à une nation pluraliste. Cela implique de reconnaître les besoins de notre organisme. Car sans cela, toute notion de démocratie émancipatrice est dénuée de sens. Et cela va bien au-delà de la notion de voix : une véritable démocratie repose sur l’interaction du corps avec le monde. Ainsi, il doit exister une pratique dans laquelle les êtres humains agissent comme des égaux afin de donner au monde le meilleur de ce qu’ils ont à offrir. Et cette pratique doit prendre place dans le domaine de l’interaction humaine où s’élabore la culture.

Le bloc des oppressions perturbe et corrompt la participation des corps subalternes, il réifie les relations humaines, il exclue dans l’intérêt des impératifs économiques, sans tenir compte de son impact destructeur sur des corps violés et abandonnés. Lorsque les besoins humains tels que la nourriture, des abris, des moyens de subsistance significative, la santé, l’éducation et l’intimité des communautés ne sont pas remplies, les organismes sont violés. Les organismes violés se tournent facilement vers tout ce qui peut fournir une solution rapide pour soulager la douleur et l’isolement d’une existence aliénée. Nous devons au contraire nous affirmer comme des organismes intégrés, exprimant notre humanité à partir d’un espace de plénitude et d’amour plutôt que dans la peur et de l’incertitude. […]

Alors par où allons nous commencer ? Freire a fait valoir plusieurs fois que l’éthique est un point de départ important de nos vies privées et publiques. […] Sans morale, notre politique devient un instrument d’oppression. Mais il ne faut pas confondre la morale et le moralisme. […]

En ces temps d’incertitude, un grand courage moral est nécessaire pour exprimer notre désaccord. […] A combien de souffrance devenons nous encore assister avant de retirer nos œillères complaisantes et d’embrasser une lutte révolutionnaire fondée sur des intérêts collectifs, l’auto-organisation politique et la justice économique ? [...]

(Extraits de Darder, A. and L.F. Miron (2005). Critical Pedagogy in a Time of Uncertainty in Cultural
Studies/Critical Methodologies : Special Issue on Critical Pedagogy. Chicago, IL : UI Press.)

Traduction en Français, le 27/07/16.

Notes :

(1) Ils ont d’ailleurs consacré entre autre un ouvrage collectif à ce sujet en 2009 : Critical pedagogy in uncertain times. Présentation de l’ouvrage : http://www.palgraveconnect.com/pc/doifinder/view/10.1057/9780230100893

(2) Concernant des exemples de travaux sur enseignement et islamophobie ont trouve par exemple :

Joe L. Kincheloe et al. Teaching Against Islamophobia, Peter Lang, 2010.

Shirin Housee (2010) ‘To veil or not to veil’ : students speak out against Islam(ophobia) in class, Enhancing Learning in the Social Sciences, 2:3, 1-27 – URL : http://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.11120/elss.2010.02030005

Zine Jasmine, « Anti-Islamophobia Eduation As Transformative Pedagogy : Reflections from the Educational Front Lines », The American Journal of Islamic Social Sciences- URL : http://aulaintercultural.org/2012/10/17/anti-islamophobia-education-as-transformative-pedagogy-reflections-from-the-educational-front-lines/ 

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