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Questions de classe(s)

Pédagogie critique contre Trump

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En janvier 2017, dans son journal Liberation School, le Parti for Socialism and Libération, organisation étasunienne d’orientation marxiste-léniniste, a publié un article sur la pédagogie de Freire. Il est à cet égard significatif que l’article se réfère directement à la pédagogie de l’opprimé et pas à la pédagogie critique. En effet, l’ouvrage La pédagogie des opprimés s’inscrivait dans une ligne de théorisation marxiste, tandis que la pédagogie critique, sous l’influence du black feminism, adopte une approche intersectionnelle.

Traduction de « Pedagogy of the oppressed against Trump : communist education in the emergine mass movement », Liberation School, 26 janvier 2017.

[…]

Pédagogie des opprimés

La question de la pédagogie apparaît ici. La pédagogie nomme le processus par lequel nous entrons dans des engagements éducatifs avec d’autres. C’est une question que les communistes américains doivent prendre au sérieux en particulier en ce moment quand un nouveau mouvement de masse se prépare. Bien évidement, il est important de ne pas rejeter ceux qui sont nouveaux dans la lutte, qui sont limités par le libéralisme ou la « conscience syndicale », nous devons donc penser, au-delà de nos principes, à notre pédagogie.

Le livre de Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, peut être utile à cet égard. Freire était un éducateur brésilien révolutionnaire qui fut emprisonné et exilé de sa patrie en 1964 pour ses activités d’enseignant. Comme tout bon livre révolutionnaire, c’est un reflet de l’expérience réelle. Dans le cas de Freire, le livre est un reflet de son travail durant des campagnes d’alphabétisation où il a enseigné aux paysans pauvres comment lire et écrire, et comme il l’a dit « à dire le monde ».

La pédagogie de l’opprimée a été pris pour cible par la droite conservatrice aux Etats-Unis (elle est actuellement interdite dans les écoles publiques de l’Arizona (1)). Elle aborde les composantes éducatives des mouvements révolutionnaires, et en tant que tel, elle est jonchée de références à Marx, Lénine, Guevara et d’autres. En fait, Freire utilise Castro et la révolution cubaine comme un exemple de la pédagogie qu’il préconise.

Plus précisément ce livre s’intéresse à la manière dont le leadership révolutionnaire pousse la lutte vers l’avant, ou comment, il enseigne le mouvement de masse. Fait intéressant, le livre est une référence dans le milieu universitaire, mais ses liens étroits avec le leadership révolutionnaire sont rarement, voire jamais, mentionnés.

Le problème : la pédagogie bancaire

La pédagogie de l’opprimé distingue deux étapes. Au cours de la première étape, « les opprimés dévoilent le monde de l’oppression et par la praxis s’engagent à le transformer ». Au cours de la seconde étape, qui se situe après la transformation du monde de l’oppression, « cette pédagogie cesse d’appartenir aux opprimés et devient une pédagogie de toutes les personnes en voie de libération permanente ».

La première étape de la pédagogie de Freire traite de la façon dont les opprimés se situent et se rapportent au monde. Elle commence par reconnaître que les opprimés possèdent à la fois une conscience d’opprimés et une conscience d’oppresseurs. La conscience de l’oppresseur est l’ennemi qui doit être liquidé :

« La conscience oppressive tend à transformer tout ce qui l’entoure en un objet de la domination. La terre, la propriété, la production, les créations des gens, les gens eux-mêmes, le temps, tout est réduit au statut d’objets à sa disposition ».

C’est ce que fait le capitalisme : il prend tout et en fait une propriété privé, y compris de notre capacité à travailler. Cela a un impact profond sur le monde, inculquant même la conscience de l’oppresseur chez les opprimés. Ainsi, nous devons distinguer une conscience de l’oppresseur chez la personne opprimée et nous devons transformer cette conscience.

La façon dont nous nous engageons dans cette transformation est absolument cruciale et c’est là que la question de la pédagogie entre en jeu. La forme pédagogique traditionnelle est ce que Freire appelle la « pédagogie bancaire ». Dans la pédagogie bancaire l’enseignant est celui qui possède les connaissances et les élèves sont des contenants vides dans lesquels l’enseignant doit déposer des connaissances. Plus l’enseignant remplit le vase, meilleur enseignant il est. Le contenu reste abstrait pour l’étudiant, déconnecté du monde et extérieur à la vie de l’étudiant.

La pédagogie bancaire – ce que la plupart d’entre nous aux Etats-Unis ont connu dans les écoles publiques – suppose que les opprimés sont ignorants et naïfs. De plus, cette éducation traite les opprimés comme des objets à la manière du capitalisme.

Fait important, la pédagogie bancaire peut se produire indépendamment de la nature politique du contenu. Même les communistes et les autres révolutionnaires peuvent s’engager dans la pédagogie bancaire et réifier le peuple. C’est ce qui se passe lorsque les groupes révolutionnaires auto-proclamés parlent aux gens en leur disant qu’ils doivent lire leurs journaux pour avoir la bonne analyse, les dédaignent lorsqu’ils ne chantent pas leurs slogans ou ne suivent pas leur direction. Il s’agit d’une forme d’élitisme dans laquelle certains individus éclairés ou sectes politiques estiment qu’eux et seulement eux sont équipés pour « lire le monde ». Freire appelle cela de la « manipulation » et de l’ « invasion culturelle » et cela peut se produire quelque soit notre idéologie politique.

Ainsi, il ne suffit pas que nous soyons amicaux avec les nouveaux venus et que nous les accueillons dans la lutte. Nous devons les engager dans une relation éducative authentique.

La solution : la pédagogie dialogique

La méthode éducative correcte pour les révolutionnaires est le dialogue qui signifie quelque chose de très spécifique. S’engager dans le dialogue signifie devenir un partenaire. Dans cette situation, « l’enseignant n’est plus seulement celui qui enseigne, mais celui qui est lui-même enseigné par le dialogue avec les étudiants, qui a leur tout, tout en étant enseigné, enseigne également. Ils deviennent responsables d’une processus dans lequel tous grandissent ».

La tâche des révolutionnaires est de s’engager avec notre classe et notre peuple dans un dialogue authentique, la réflexion et l’action. Si nous avons le dialogue et la réflexion, sans l’action, alors nous ne sommes que des révolutionnaires de salon. D’autres part, si nous n’avons que l’action, sans dialogue, ni réflexion, nous avons un simple activisme.

Les organisateurs révolutionnaires sont donc définis, non seulement par les idéaux révolutionnaires ou les actions qu’ils effectuent, mais par leur humilité, leur patience et leur volonté de s’engager avec tous les peuples exploités et opprimés. Il n’est pas toujours possible d’implanter du dehors la conviction de combattre et de lutter chez d’autres. Cela dot être le résultat de leur propre « conscientisation » ou conscience critique.

Il s’agit d’un processus délicat et contingent qui ne peut être écrit à l’avance. Pourtant, il y a quelques caractéristiques communes.

Premièrement, nous devons vraiment connaître les gens, leurs problèmes et leurs aspirations. Cela signifie que nous devons vraiment apprendre des gens reconnaissant que, même si c’est leur première manifestation, ou même s’ils n’ont pas voté pour un démocrate lors des dernières élections, ils pourraient avoir quelque chose à nous enseigner. Plus nous tenons compte de l’expérience des gens, plus nos théories sont riches et plus elles peuvent avoir de lien avec les réalités quotidiennes des travailleurs et des opprimés aujourd’hui. Notre classe est plein de pouvoirs créatifs et intellectuels que la société capitaliste ne nous permet pas d’exprimer ou de développer. Un parti révolutionnaire est d’autant plus fort qu’il cultive ces pouvoirs.

Deuxièmement, nous devons offrir aux autres les occasions de comprendre leurs problèmes en les reliant à un contexte plus large leur permettant de faire avancer leurs aspirations. Freire en donne un bon exemple :

« si à un moment historique donné, l’aspiration de base du peuple ne va pas plus loin qu’une demande d’augmentations de salaire, les dirigeants peuvent commettre deux erreurs. Ils peuvent limiter leur action appuyer cette demande ou ils peuvent passer outre à cette aspiration populaire et lui substituer quelque chose de plus vaste – mais qui n’est pas encore au premier plan de l’attention du peuple...La solution réside dans la synthèse. D’une part, ils s’identifient à la demande des gens pour des salaires plus élevés. D’autre part, ils formuler la signification de cette demande comme un problème. Ce faisant, les dirigeants révolutionnaires posent comme un problème une situation réelle, concrète et historique dont la demande salariale est une dimension. Il deviendra ainsi clair que les revendications salariales ne peuvent pas à elles seules constituer une solution définitive ».

Grâce à ce processus, le peuple et le leadership révolutionnaire agissent ensemble et collectivement pour nommer le monde. Une connaissance authentique est produite et une action authentique est accomplie, et la vraie conviction pour la lutte est renforcée.

Les slogans et les journaux sont des outils essentiels dans la lutte révolutionnaire, mais non parce qu’ils inculquent la vérité au peuple. Ce sont plutôt des outils qui, en plus de cristalliser les demandes et les analyses, ouvrent un dialogue avec les autres. Nous nous engageons dans ce dialogue et dans l’action avec espoir et conviction, parce que les pouvoirs dominants peuvent être renversés et que les masses font l’histoire.

(1) Pour plus d’éléments sur les circonstances et les causes de cette interdiction, il est possible de consulter : http://ptoweb.org/2012/01/response-to-john-huppenthal/

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