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Questions de classe(s)

Pédagogie Freinet et Education nouvelle

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1. Au départ un fond commun de résistances et d’espérances

En France, les courants pédagogiques émergent au fur et à mesure qu’une certaine forme scolaire se met en place, très rapidement :
AU XVIIe siècle : la « méthode simultanée » de Jean-Baptiste de la Salle où l’on commence à regrouper les enfants par niveaux et l’on segmente les savoirs avec des progressions délimitées par année et des évaluations régulières…
Ce qui fait déjà dire au XVIIIe siècle à Pestalozzi « Comment enseigner à des enfants, à des élèves qui ne veulent pas de nous ? ».
Cette forme scolaire se renforce avec les lois de 1881-1882 de Jules ferry. Ces lois scolaires répondent à des aspirations qui n’ont cessé de grandir au cours du XIXe siècle, mais leur application rencontre l’opposition de nombreux patrons et parfois des familles : la main d’œuvre enfantine permet le profit des uns et la survie des autres. L’école laïque est l’arme du régime républicain contre ses adversaires, mais elle est aussi perçue dans le prolétariat comme un moyen d’empêcher le développement des idées révolutionnaires, en inculquant aux enfants les valeurs de la classe bourgeoise dominante.
La pédagogie en cours au début du XXe siècle se présente ainsi : les apprentissages s’appuient sur des textes considérés comme sacrés, appris par cœur ; les méthodes sont intangibles ; l’autorité du maître comme celle du manuel ne sauraient être discutées ; l’espace et le temps scolaire sont réglementés par une discipline rigoureuse. Les pédagogues de l’Éducation nouvelle dénonceront vigoureusement ce dogmatisme, mais par quoi remplacer les méthodes officielles ? En 1926, dans son ouvrage L’imprimerie à l’école, Freinet indiquera qu’il a « jeté par-dessus bord tous les manuels de sa classe ».
Au XXe siècle l’école telle que nous la connaissons s’est développée :
Les pédagogues de l’éducation nouvelle comprennent que ce système pédagogique traditionnel ne fonctionne pas et surtout que si un ou des enfants ne s’adaptent pas, c’est bien le système qui est inefficace.
L’espérance, l’utopie portent les mouvements pédagogiques guidés par de grands principes, certes avec parfois des nuances, car engagés chacun différemment dans les politiques éducatives de leurs temps,
Mais on retrouve chez tous ce postulat irréductible : l’engagement de l’élève comme sujet. Mais également qu’instituer l’élève n’abolit pas l’enfant, que l’enfant est un sujet qui ne peut être absent de l’école pour qu’elle fonctionne mieux !

2. L’originalité du mouvement Freinet

• Freinet expérimente et théorise dans le cadre des classes ordinaires de l’enseignement public
L’abondante production pédagogique de Freinet est inspirée par son expérience d’instituteur.
Dans l’introduction de Naissance d’une pédagogie populaire, l’ouvrage d’Élise Freinet qui retrace leur aventure, Freinet décrit leurs conditions communes de pionniers : « Nous avons démarré dans la misère de nos classes, avec des directeurs et des collègues qui nous tenaient souvent pour fous et illuminés quand ils nous voyaient brûler ostensiblement tout ce qu’ils adoraient, avec des inspecteurs qui se demandaient – et un peu avec raison, reconnaissons-le – s’ils avaient le droit de nous laisser faire « nos folies » dans nos classes publiques, avec des parents qui n’avaient pas même idée que l’école puisse être critiquée et améliorée, et qui tenaient pour suspectes toutes nos nouveautés . »
Il invente des pratiques et les fait vivre dans sa classe d’abord à l’école de Bar-sur-Loup en 1920, puis celle de Saint-Paul de Vence jusqu’en 1934 où il quittera l’éducation nationale après une vaste cabale de notables conservateurs du village. Après l’affaire de Saint Paul de Vence, Il démissionne et crée une école privée et laïque à Vence en 1935 qui accueille des enfants du peuple puis des petits réfugiés pendant la guerre d’Espagne. Cette école deviendra une école expérimentale en 1964 et sera reconnue par le ministère de l’éducation nationale sous Jospin, en 1992
Mais qu’est-ce qui a conduit Freinet au refus des pratiques pédagogiques de son époque ? Pourquoi ce jeune instituteur, perdu dans un petit village, s’est-il intéressé aux expériences novatrices de l’Éducation nouvelle ?
• Les principes pédagogiques qui ont guidé Freinet se situent dans le grand courant de l’école socialiste de l’époque :
En résumé ses quatre caractéristiques :
1. La nécessité d’élever le niveau intellectuel des travailleurs du peuple, de leur faire acquérir des connaissances scientifiques et les derniers acquis de la civilisation, en s’appropriant et en adaptant toutes les innovations pédagogiques et les apports des technologies nouvelles.
2. La liaison entre les apprentissages scolaires et les activités concrètes dont les élèves perçoivent l’utilité et le sens.
3. L’ouverture de l’école sur le milieu social et économique.
4. La nécessité de l’auto-organisation des élèves face à un collectif d’enseignants et la possibilité, pour eux, de participer réellement aux décisions concernant le travail et l’organisation de l’école.
Rapidement les grands principes pédagogiques de la pédagogie Freinet
L’idée fondatrice, l’imprimerie à l’école : journal, travail en équipe correspondance, textes libres, bibliothèque documentaire, livres de vie.
La vie coopérative et éducative, sur le terrain des connaissances et des relations dans les groupes de travail, terrain social et politique (le Conseil dans la classe), véritable organisation sociale de la classe
Le matérialisme pédagogique qui transforme le climat de la classe (outils et techniques).
Refus des savoirs réduits à des utilités scolaires étriquées, fossilisés la « scolastique » L’apprentissage par immersion, « C’est en forgeant qu’on devient forgeron »,
Tâtonnement expérimental, essais et erreurs, la notion de méthode naturelle de Freinet en est complémentaire,
Personnalisation des apprentissages : l’enfant auteur, organisateur, conducteur de ses propres recherches Contrat de travail, Fichiers autocorrectifs,
La libre expression pour permettre d’exprimer sentiments, émotions, impressions, réflexions, doutes avec comme supports : parole, écriture, musique, peinture, théâtre… La communication qui complète la libre expression

• Freinet refuse que les techniques Freinet deviennent des méthodes
Célestin Freinet refuse qu’on le place au même rang que les créateurs de systèmes pédagogiques (comme Decroly, Montessori, Cousinet…), il craint que le mythe de la personne avec des techniques pédagogiques figées entraîne la sclérose de la pédagogie Freinet. C’est comme si l’imprimerie à l’école au lieu d’être un moyen d’expression libre devenait la technique centrale de la pédagogie Freinet. Les maîtres risqueraient de s’enfermer dans une voie unique et étroite et de prendre la technique à la place de l’activité de l’esprit qui doit s’en servir.
Mais Freinet a toujours rendu hommage aux expériences des pédagogues novateurs qui l’ont précédé et il ne manquera pas de le rappeler aux membres de son mouvement.
Dans L’Éducateur n° 11, du 1er mars 1946, il écrit dans un article intitulé La place de notre mouvement dans le processus pédagogique historique national et international :
« Nous sommes un mouvement pédagogique, complexe et divers comme la vie, qui doit être et sera chaque année en progrès sur les réalisations de l’année précédente ; un mouvement qui crée ses méthodes, ses techniques et ses outils lorsque c’est nécessaire ; qui se saisit des méthodes et du matériel existant lorsqu’il le peut, les adoptant purement et simplement parfois, les perfectionnant la plupart du temps, technologiquement, techniquement et pédagogiquement pour les mettre au service de nos buts d’éducation libératrice [...] ? Il faut que vous appreniez à connaître ces chemins, que vous vous familiarisiez avec les techniques qui ont présidé à leur construction, avec des ouvriers qui s’y sont dépensés avec la même bonne volonté que nous apportons à notre tour à la continuation de leur œuvre. »

Freinet fonde un mouvement pédagogique pour les enfants du peuple, son projet c’est l’école populaire.
Freinet est également un rassembleur d’hommes et de femmes. Au-delà des partis et des syndicats, il rassemble des instituteurs et des institutrices décidés à trouver des solutions aux problèmes et difficultés rencontrées par les enfants des couches populaires à l’école, difficultés liées directement aux effets du capitalisme sur leur vie (exploitation et conséquences désastreuses de la misère). C’est une coopérative d’éducateurs qu’il fonde, il ne perd jamais de vue que la libération de l’enfant n’est que l’un des aspects de la libération humaine. Plus que les groupements d’éducation nouvelle officiels, qui s’appuient trop sur des expériences réalisées en milieu bourgeois, avec parfois des moyens financiers extraordinaires, le mouvement Freinet est soucieux de rechercher dans quelle mesure et par quels moyens une pédagogie peut obtenir des résultats dans les milieux populaires.
Freinet rappelle sans cesse à ses militants le point de vue de l’organisation sociale et leur pose les questions essentielles : dans quelle mesure et par quels moyens précis, par quelle pédagogie, quelles techniques, l’éducation peut-elle hâter la venue d’un monde nouveau dans lequel l’organisation sociale aussi bien que l’organisation scolaire, répondront aux besoins pédagogiques de la masse des enfants de même qu’aux nécessités vitales du peuple.
Freinet en matérialiste précise : quelles transformations, est-il possible de faire subir au milieu : locaux, matériel et techniques, pour réaliser les rêves généreux des pédagogues ?
Quelles sont les bases matérielles, les normes de travail qui assurent la libération des enfants et qui au lieu de tuer l’esprit exalteront les possibilités vitales, artistiques et sociales des jeunes ?
En 1947, Freinet fonde l’Institut Coopératif de l’École moderne, l’ICEM. Il choisit l’expression « école moderne » de Fransisco Ferrer et non « école nouvelle » pour éviter toute équivoque avec la conception intellectualiste, scolastique et verbale de l’éducation nouvelle et se différencier des « méthodes nouvelles », « méthodes actives » parfois reprises par l’institution et qui pour lui empêchent le vrai progrès pédagogique.

3. Et aujourd’hui ?

Les pédagogues comme Célestin Freinet qui ont expérimenté, inventé et pratiqué dans le système éducatif ont vu des réseaux de professionnels émerger avec eux. Ces réseaux ont été à l’origine des mouvements pédagogiques tels que l’ICEM, le GFEN, l’AFL qui sont toujours bien vivants (même si leurs moyens se réduisent d’année en année). Leurs militants travaillent dans l’école publique et s’adressent à tous les enfants. On peut parler de mouvements pédagogiques populaires.
D’autres ont choisi et choisissent encore de créer des écoles privées pour pouvoir mettre en pratiques leurs méthodes : les Écoles Montessori, l’École de la Source à Meudon, différentes écoles parallèles, des écoles d’éducation nouvelle… mais elles ne touchent guère les couches populaires.
Et comme au début du 20e siècle, tout le long du XXe et en ce début de 21e siècle
Les éducateurs et enseignants constatent encore et toujours que le système pédagogique traditionnel ne fonctionne pas et surtout que si un ou des enfants ne s’adaptent pas, c’est bien le système qui est inefficace.
Les réformes successives ont intégré quelques-uns des principes portés par les courants pédagogiques de l’éducation nouvelle dans les programmes, dans les lois d’orientation... Dans telle classe on verra les enfants travailler sur des projets, tenir compte de leurs intérêts, on verra des enfants en activités, des enfants en débat, des enfants travailler en groupes, sortir pour faire des enquêtes, utiliser des fichiers de travail individuel, être confrontés à des situations problèmes, etc. Mais le plus souvent ces principes seront réduits à des techniques isolées hors d’un système et d’une cohérence pédagogique globale.
La pédagogie Freinet est aujourd’hui toujours un mouvement pédagogique et ne s’est pas figée comme méthode. Elle est partie prenante de l’école publique et laïque et s’adresse ainsi à tous les enfants du peuple, c’est une pédagogie populaire, coopérative, libératrice, émancipatrice qui vise l’accès aux savoirs pour tous, sans restriction et ni concession d’ambition.
La production pédagogique de l’ICEM se situe toujours sur les deux plans : pratique et théorique
L’institut coopératif de l’école moderne travaille toujours aux transformations à faire subir au milieu : locaux, matériels et techniques, pour réaliser les rêves généreux des pédagogues. Et il propose les bases matérielles, les normes de travail qui assurent la libération des enfants et qui au lieu de tuer l’esprit exalteront les possibilités vitales, artistiques et sociales des jeunes.
La réflexion pédagogique continue
L’enfant-auteur est un concept que l’ICEM développe aujourd’hui, concept au cœur des méthodes naturelles d’apprentissage portées par Freinet, et qui projette celui d’adulte-auteur, une espérance pour une autre société « un monde nouveau » comme le souhaitait tant les fondateurs de l’Éducation nouvelle.
Cet été l’ICEM organise le 52e congrès de l’ICEM, il aura lieu Aix-en-Provence et vous y êtes bienvenus !

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