lundi, 23 octobre 2017|

13 visiteurs en ce moment

 
Questions de classe(s)

"Ils pourront couper toutes les fleurs mais ils n’empêcheront pas la venue du printemps..."

Version imprimable de cet article Version imprimable Enregistrer au format PDF   7 commentaire(s)

Je suis choqué par l’attaque de la rédaction de Charlie hebdo ce mercredi 7 janvier. J’ai versé une petite larme en apprenant que Cabu en était une des victimes.
Même si je n’étais plus qu’un lecteur occasionnel de l’hébdo, lui en préférant d’autres, plus satiriques et plus militants (disons depuis la direction de P. Val), je me rends compte que je suis attaché à ce qu’a représenté la lecture de Charlie dans mon adolescence et ma jeunesse militante. Je reste attaché à leur humour "bête et méchant" et très souvent pertinent. Les terroristes dans leur lâcheté n’ont, en dépit de leur bêtise crasse, pas agressé au hasard : en s’attaquant en plein comité de rédaction, aux satiristes, aux dessinateurs de presse et aux journalistes de l’hebdo, ils se sont attaqué non seulement à la liberté d’expression mais également à la liberté d’opinion. Leur fatal et sectaire fanatisme a cherché à détruire un rare exemple de presse économiquement libre (l’absence de pub a fragilisé les comptes de l’hebdo ces dernières années) et politiquement indépendante. Leur attentat souligne de façon dramatique et paradoxale le caractère héroïque de l’humour de Charlie. Comme beaucoup, je ne mesurais pas leur courage à s’attaquer régulièrement à la connerie et aux religions. Il n’y a pas non plus de hasard à ce que les sectaires aient cherché à détruire ce que le conformisme du marché de l’édition peine à banaliser : le dessin ! Il y a en effet quelque chose d’irrémédiablement singulier et de subjectif dans le dessin d’expression et de presse. En dépit des clichés et des conventions du genre, quelque chose dans le trait et le cerne témoignent encore des pulsions, des émotions et des intentions de son auteur. Dans les moments de (longue) dictature, des dessinateurs, des photographes des cinéastes et des manipulateurs d’images ont su faire passer au delà ou en deçà du discours, un double sens qui défiait dans leur création la censure.
Effet d’identification ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’en tirant et en tuant douze membres de la rédaction de Charlie, c’est une génération qu’on cherche à abattre c’est une culture libertaire qu’on veut faire taire...
Nous devons réagir, continuer à nous indigner des fanatismes de tout bord, à dénoncer la haine et les forces de domination et à refuser la soumission à quelque ordre que ce soit. C’est à leur exemple, sur la voie de l’obstination et du rire émancipateur, que nous devons rendre hommage à Cabu, Charb, l’oncle Bernard, Elsa Cayat, Moustapha Ourrad, Philippe Honoré, Tignous, Wolinski, Michel Renaud, fondateur du festival Rendez-vous du carnet de Voyage et aux cinq autres victimes, dont les policiers Franck Brinsolaro, Ahmed Merabet et l’agent d’entretien Frédéric Boisseau.

"...Nos compagnons d’infortune ont planté des graines, faisons en sorte qu’elles fleurissent au printemps prochain". (d’après l’épitaphe gravée sur la tombe de Malik Oussekine).

Éric Z

7 Messages

  • Merci, Eric, pour ce témoignage dans lequel je me retrouve complètement. Et merci, tout en rappelant la dérive droitière de Philippe Val (l’expression est de moi, mais j’imagine que tu pourrais y souscrire), d’avoir évité de qualifier Charlie Hebdo de "raciste" ou "d’islamophobe", comme l’ont fait trop de gauchistes à la petite semaine, voire quelqu’un d’estimable, comme Olivier Cyran, qui aurait mieux fait de réfléchir à deux fois avant d’écrire sur le site d’Article XI sa version de Bagatelles pour un massacre.
    Les réactions terrifiantes de toute une fraction de la jeunesse musulmane en France ("ils l’ont bien cherché", "on n’insulte pas le Prophète", "on ne se moque pas de la religion", "c’est mérité", etc.) montrent assez que les révolutionnaires que nous sommes ont encore du pain de la planche et que pour passer de la révélation à la raison, il y a encore du chemin à faire.

    repondre message

  • Charlie Hebdo libertaire ? Il faudrait se mettre à la page, on n’est plus en 1970... Les membres de la rédaction, aussi sympathiques qu’ils aient été étaient très proches des politiciens d’État. Ce n’est pas par hasard que Val a été nommé directeur de France inter par Sarkozy, ou que Bernard Maris était membre du conseil général de la Banque de France. Libertaires ?

    Je ne lis plus Charlie depuis 1999. Cette année-là, ce journal a appelé à bombarder Belgrade, à soutenir l’Otan pour faire plier Milosevic. Il y a des fois où tuer des civils semble un mal nécessaire pour défendre la liberté. J’ai décidé de ne plus rire avec eux. Charlie est resté toujours plus proche du pouvoir, c’est indéniable. En 2002, il appelait à voter Jospin...

    Cet affreux crime contre Charlie va surtout permettre de faire basculer toute une partie de la gauche bien pensante dans l’Union Sacrée, dans le camp de la haine de l’autre. Les multiples sensibilités présentes dans les quartiers vont faire face à la sommation de choisir l’embrigadement à la Cause nationale ou la marginalisation et la criminalisation.

    On nous prépare de bien mauvais jours, et beaucoup y courent avec un simple crayon à la main. Nous sommes en guerre depuis des années, notre camp est celui des exploité-e-s. Charlie n’en faisait plus partie depuis longtemps.

    repondre message

  • Quand l’émotion est forte et les enjeux cruciaux, l’échange devient souvent tendu et les incompréhensions se nourrissent et se renforcent...

    Nous vivons depuis quelques jours un moment exceptionnel auquel il est difficile de donner du sens et où se mêlent plein d’enjeux. Le fait que nous soyons ici des travailleurs de l’éducation ou des acteurs de l’éducation nous a plongé aussi peut-être plus que d’autres dans ces contradictions et ces tensions, dans nos échanges avec nos élèves en particulier. Le fait que nous luttions aussi pour une autre société accentue cette "sensibilité".

    Je ne crois pas que la question de l’étiquette politique de Charlie Hebdo soit si essentielle. Ce qui est certain c’est que ce journal a accompagné notre génération militante depuis les années 70 jusqu’à aujourd’hui. Libertaire il fut, probablement il ne l’était plus, mais, à l’annonce de la nouvelle, personne je crois, dans le milieu militant, n’a pas ressenti que quelque chose de lier à son propre parcours s’était rompu. Et celles et ceux que Charlie Hebdo avait "déçu" ou même "révolté" ont certainement encore plus ressenti cela.

    Ce n’est donc pas cette question qu’il faut retenir, ce n’est probablement pas le fait que Charlie Hebdo soit ou non libertaire qui bouleverse les gens aujourd’hui.

    De la même manière, l’union sacrée, l’instrumentalisation politicienne, sécuritaire et certainement raciste de cet événement sont indiscutables, il convient et il conviendra de les dénoncer, c’est notre raison d’être en tant que militant.
    Maintenant, il faut aussi se demander pourquoi ce "Je suis Charlie" divise tant, jusque et surtout peut-être dans nos rangs... Je me demande si ce n’est pas parce que tout le monde y met des choses différentes : de l’indignation "citoyenne" pour certains, de la réaction "franchouillarde" pour d’autres, une déclaration "libertaire", "athée", "insolente" aussi...

    Quand Hollande, Juppé ou pire, quand Libé, L’Equipe disent "Je suis Charlie" disent-ils la même chose que de nombreux camarades militants qui le disent aussi sincèrement ?
    Quand d’autres déclarent dans la presse ou sur les sites radicaux "Je ne suis pas Charlie", ne veulent-ils pas, en fait, dire la même chose que certains qui reprennent ce slogan. En ce qui me concerne, je crois penser les 2 : je suis Charlie comme je suis un juif allemand ou un palestinien, un kurde, un zapatiste, un gréviste de Liverpool ou un espagnol de 36...
    Je ne suis pas Charlie car je ne me reconnais pas dans ces grandes messes bien pensantes, ces salauds qui refusent d’enterrer un enfant Rom mais viennent aujourd’hui pleurer, ces chefs d’Etat qui ont plus de sang sur les mains qu’aucun taliban, qui n’ont eu aucun geste cet été quand Israel bombardait les palestiniens, qui voyaient en Arafat, Mandela, Bobby Sands, Durruti des "terroristes"...

    Mais voilà, je me dis que demain dans les rues, il y aura aussi des gens sincères, des gens qui pensent manifester contre le fascisme, tous les intégrismes, plus de justice sociale, etc. et que ces gens-là sont nos compagnons de lutte - hier, aujourd’hui et demain - et que nos discours doivent aussi les atteindre. Que beaucoup - oui, pas tous mais beaucoup - se dresseront aussi contre de futures lois liberticides, contre les politiques de peur et d’exclusion... que l’on nous prépare au nom de "Je suis Charlie". A République, demain, il y aura des naïfs, des manipulés, des profiteurs, des islamophobes, des identitaires, des réactionnaires des salauds, mais aussi des sincères, des émus, des en colère, des libertaires, des révolutionnaires, des vieux routiers de "République-Nation" ou des débutants de la manif.

    Et, parmi celles et ceux qui refusent d’être à République il y aura autant de naïfs, de manipulés, de profiteurs, d’islamophobes, d’identitaires, de réactionnaires de salauds, mais aussi de sincères, d’émus, de en colère, de libertaires, de révolutionnaires, de vieux routiers de "République-Nation" ou de débutant de la manif.

    Je note aussi que la réponse, en France, se fait dans la rue, à travers des manifestations. Je ne crois pas que dans d’autres pays ce serait cette forme de mobilisation qui serait retenue. J’y vois un héritage d’une culture de contestation qui irrigue malgré tout, malgré ce qu’on croyait, le pays. Cette culture est instrumentalisée, comme la liberté d’expression ou de blasphémer est instrumentalisée par le pouvoir... N’est-ce pas cela que nous devons dire et subvertir ? En étant dans la rue ou pas, en étant Charlie ou pas, mais sans se couper d’un mouvement qu’on ne peut nier, qui porte aussi du positif, de la révolte, de l’insoumission. S’en couper définitivement serait une défaite, quand bien même nous le ferions au nom de justes principes.

    Justement parce que ceux-là même qui ont été visés portaient toutes ces contradictions il n’y a pas de fatalité à ce que l’issue de cette Union sacrée soit déjà écrite, nombreux sont celles et ceux qui sentent bien qu’il y a là une contradiction (Union sacrée / liberté d’expression - contrôle de la population / mouvement public et collectif, etc.) qui seront difficile à camoufler...

    "Je est un autre"

    Greg

    repondre message

  • Merci Greg d’avoir répondu aussi exhaustivement à certaines remarques de lecteurs, intéressantes mais un peu hors sujet. Je n’ai quasiment rien à retrancher à ton commentaire. La question du qualificatif "libertaire" est tranchée par l’opinion publique : dans les média et dans l’esprit de ceux qui sont sortis se rassembler mercredi soir, il ne faisait pas de doute que Charlie hebdo, quelque soit la façon dont il a géré l’héritage, est associé à un esprit libertaire "français", qui poursuit de façon certes folklorique le projet des lumières : irrévérence, athéisme, anti religion et dénonciation de la bêtise des puissants ; une entreprise de démolition du sacré intégrée dans le paysage politique et culturel.
    J’ajouterais par ailleurs que mon article était un article d’émotion et je suis d’accord avec ceux qui disent qu’il en faudra d’autres, plus dans l’analyse et et le recensement des faits. Je ne suis pas naïf, je vois bien les partis politiques à la manœuvre ; manœuvre d’ailleurs étroite au niveau du pays. La dérive nationaliste et sécuritaire n’est pas nulle. Et il est probable que l’union autour des valeurs de la république débouche sur la restriction de la liberté des citoyens. Je n’ai pas la place non plus ici pour parler de la dimension géopolitique de ces attentats. Ce qui m’intéresse si je devais poursuivre l’article, c’est la réaction populaire et la réception symbolique de ces deux attentats dans l’opinion planétaire, ou disons occidental. Le constat est que le quiproquo est total et que ces deux attentats a réveillé de façon dramatique et piégeuse une guerre pour l’instant idéologique, entre différents universaux. Je m’interroge sur le rôle que nous pouvons jouer pour empêcher l’instrumentalisation de la haine et participer avec d’autres à désigner les puissances capitalistes responsables de cette guerre mondiale cachée .
    Travail difficile quand on constate pour l’instant le divorce entre l’actuelle classe ouvrière, partagée par des années de chômage et de précarité entre un repli identitaire et la recherche (illusoire) de protection dans un régime autoritaire et réactionnaire, et nos projets émancipateurs.
    Peut-être faut-il commencer par partager nos analyses, à les faire connaître auprès du plus grand nombre et agir là où nous pouvons !
    A +

    repondre message

  • Entièrement d’accord pour partager nos analyses et nos contradictions. Voilà ce que j’ai écrit hier au lieu d’aller manifester :

    "Janvier 2015 : pourquoi j’étais à République le 7 et n’y serai pas le 11 ?

    Ou comment essayer de passer de la sidération et de la subjugation à la distanciation critique.

    J’étais place de la République dès 17h30 le 7 janvier 2015, le soir même de cet assassinat politique violent qui a visé un organe de presse dont la ligne éditoriale pouvait être assimilée à l’antifascisme, à la libre pensée anarchiste, à la critique des religions et de leurs symboles.

    J’y étais parce que, fils d’un journaliste de L’Humanité, je me souviens des caricatures de Wolinski dans ce journal qui nous faisaient tant rire et tant discuté dans les années 70 et 80.
    J’y étais parce que je lisais alors dans le métro l’ouvrage de Daniel Bensaïd, Marx mode d’emploi, illustré avec beaucoup d’humour par Charb.
    J’y étais parce que Cabu, pour moi, c’est d’abord le Grand Duduche, cet adolescent antimilitariste, amoureux d’une belle, écolo et anti-beauf avec lequel je me suis construit une partie de mes identifications plurielles.
    J’y étais parce que je sentais, confusément et clairement à la fois, que les conséquences de cet acte meurtrier et criminel allaient sans doute dépasser le cadre strict du journal Charlie Hebdo, de la personnalité singulière des assassiné-es. Et ce n’est pas parce que je n’achetais plus ce journal depuis que Philipe Val avait intenté un faux procès d’antisémitisme contre Siné, que je ne me sentais pas obligé d’en être ce soir-là. Les visages amis rencontrés à ce moment m’ont permis d’entrer dans le temps d’une parole qui pouvait commencer à se libérer. Depuis c’est avec des voisines ou des gens côtoyés au hasard que nous nous parlons, réellement et non virtuellement.

    J’étais alors comme beaucoup de monde dans le temps de l’émotion, de la sidération et de la subjugation, avec quand même une interrogation première : mais pourquoi ici et maintenant un tel acte ? Et comment dépasser ce moment d’émotion sans rompre totalement avec lui ?

    Et, dès le soir du 7 janvier, j’ai commencé à me poser des questions et à élaborer une première analyse : quand j’ai lu sur une pancarte « Face à la terreur nous répondons par plus de démocratie », je me suis dit qu’on en reparlerait ; quand j’ai entendu les premiers slogans « Nous sommes tous Charlie », je me suis revu quelques années en arrière où le même genre de slogan avait contribué à museler des paroles différentes et critiques (au sens philosophiques du terme) ; quand j’ai regardé les premières interventions télévisées sur France 3, j’ai tiqué grave devant certaines prises de position (et en particulier celle de Philippe Val renvoyant les musulmans à une responsabilité particulière et spécifique, dans le cadre d’une analyse univoque de ce qu’on appelle dans certains milieux « une guerre culturelle » mais surtout pas politique) et me rappelais de suite l’incendie du cinéma Saint-Michel par des catholiques intégristes d’extrême droite contre la projection du film de Scorsese La Dernière Tentation du Christ en 1988 et qui entraîna la mort d’un spectateur qui exerçait, lui aussi, sa liberté de pensée.

    Le lendemain, comme à mon habitude dans ces moments-là, j’achetais 3 journaux pour commencer à me faire une idée des tendances historiques possibles qui pouvaient s’accrocher à cet événement : L’Huma bien sûr, Libération et Le Figaro. Et dans l’instant mon regard critique s’aiguisait, alimenté par une histoire familiale et sociale fortement politisée, mais aussi par un trajet en histoire singulier pour qui a vécu l’énorme battage médiatique de la guerre du Golfe en 1991, puis la farce électorale de mai 2002, et enfin la course à la guerre après septembre 2001, et ce malgré les manifestations monstres dans le monde entier contre l’intervention en Irak en 2003.
    Deux mots m’ont mis en alerte ce jour-là : « la guerre » (titre de l’édito du Figaro, avec sa conclusion particulièrement agressive) et « barbares » (titre de l’édito de L’Huma qui, de fait, jurait avec le reste de l’article et du journal, incitant à beaucoup plus de réflexion). Autrement dit, les grands appareils d’influence que constituent les médias organisaient très vite leurs opérations habituelles d’amalgames tous azimuts, de récupération politique sur le mode cynique, de transmutation du langage et de formatage des mentalités. Car comment comprendre l’appel à « l’union sacrée » (entendu sur France Inter le 8 janvier) sinon comme injonction à demeurer dans l’émotion subjective, à rendre docile face à ce qui pourrait advenir, tout en niant, par la même occasion, toute légitimité à une mise en perspective critique de l’événement ? Et pour quel projet de démocratie demain, piloté par qui ? La saillie de Sarkozy sur, je résume, « nous sommes les civilisés face aux barbares », me mettait encore plus la puce à l’oreille.
    L’appel à une culture historique s’impose à moi alors :
    -  « Union sacrée » résonne et me renvoie à cet assassinat d’un autre directeur de journal, Jean Jaurès, qui, une fois abattu en juillet 1914, a été non seulement l’occasion d’enclencher la mobilisation du mouvement ouvrier derrière la bannière nationaliste guerrière mais aussi, épisode moins connu, d’acquitter son assassin au lendemain d’une tuerie « terrhorrifiante » de millions de personnes, et ce toujours au nom de l’unité nationale !
    -  « barbarie » et « civilisation » forment, dans ce rapport spécifique, un couple étrangement interchangeable, car n’est-ce pas au nom de la « Civilisation-avec-un-grand-C » que les processus coloniaux européens ont engendré nombre d’actes « barbares », c’est-à-dire d’actes criminels atroces au point de déshumaniser l’autre semblable qui sommeille en chacun de nous, en un mot d’actes racistes ?

    Mais alors comment continuer à réagir, à trouver une puissance d’agir pour, non pas « sur-vivre ensemble … dans la société telle qu’elle est », mais pour faire société autrement ? Comment contrecarrer la violence symbolique nouvelle manière du « Nous sommes tous … », injonction particulièrement aliénante car elle nous rend étranger à soi-même avant même que nous ayons pu dire « je suis … », car elle tend à nous rendre inaudible dans un flot de paroles dictées de l’extérieur de soi ? Où est alors cette libre expression de dire et de penser quand des « devenus sourds » nous transforment en muets involontaires ?

    Lors d’un dîner de famille où les discussions politiques prenaient une tournure différente des autres fois, plus apaisées curieusement, plus à l’écoute en quelque sorte, ma fille m’a agréablement surpris en me disant après avoir entendu mes arguments justifiant mon absence dans une rue « sécurisée » ce jour : « Papa je comprends bien ce que tu nous dis mais je ne te suis pas ; j’irai à la manif du 11 ». Superbe interpellation qui redonne espoir parce que s’affirme dans ces quelques mots la volonté de juger par soi-même, de se construire son propre chemin de conscientisation politique, surtout après avoir entendu une parole différente ; superbe interpellation car rien ne dit si l’opération massive de récupération politicienne orchestrée par « nos » gouvernements « tech-mocrates », et ce malgré les énormes moyens mis en œuvre pour endormir l’éveil possible d’une conscience émancipée, réussira (la précipitation avec laquelle les principaux marchands d’armes se manifestent peut se retourner contre eux qui sait ?). Superbe interpellation car cela n’empêchait pas des proches de décider d’être là, à République, tout en étant d’accord avec des analyses argumentant pour une absence motivée (comme, par exemple, à propos d’une peine de mort justement délégalisée et abolie, mais néanmoins exécutée par les forces chargées de faire respecter la loi, interdisant de fait tout procès public en bonne et due forme ! Les mêmes forces dites « de l’ordre » étant mobilisées pour assurer mon droit à manifester !! Question : où est la démocratie dans ce type de décision politique ?).

    Demeure la question ouverte pour aujourd’hui et demain : à quel rythme opérer ce passage si délicat entre sidération et distanciation critique, et à quel niveau d’analyse le construire ? Je reste persuadé que, pour y répondre maintenant, l’intellectuel collectif est nécessaire, surtout quand on fait le pari de l’intelligence de chacune et de chacun, surtout quand on veut transformer ce monde qui reste encore et toujours à interpréter.

    Pascal Diard, 11 janvier 2015"

    repondre message

    • "distanciation critique, et à quel niveau d’analyse le construire ? Je reste persuadé que, pour y répondre maintenant, l’intellectuel collectif est nécessaire, surtout quand on fait le pari de l’intelligence de chacune et de chacun, surtout quand on veut transformer ce monde qui reste encore et toujours à interpréter."

      Ce n’est pas moi qui m’insurgerai devant la réaffirmation de cette nécessité pour aujourd’hui, à condition précisément qu’elle soit collective. Dois-je me réjouir que cette idée avance, quand on a vu dernièrement les égos démesurés ressurgir pour nous faire la Leçon, et nous donner le Sens de l’actualité... ou chacun a-t-il son "intellectuel collectif à lui" ?

      Sinon, laissons tomber les Maîtres à penser, et au travail !

      Jean Agnès

      repondre message

      • Le malaise Charlie hebdo

        Je voudrais partir d’un constat : pourquoi l’attentat contre Charlie hebdo nous laisse-t-il, militants acquis à la nécessité d’une transformation radicale de la société, dans l’embarras et, plus encore, pourquoi nous plonge-t-il dans tant d’hésitations (pour ne pas dire de confusion) politiques ?
        Je dois concéder que je n’ai jamais été un grand lecteur de Charlie hebdo et que je ne me reconnais plus dans la ligne éditoriale du journal depuis le tournant des années 2000. L’hebdomadaire satirique "bête est méchant" s’est largement institutionnalisé et a beaucoup perdu de sa charge subversive, tout comme une bonne partie de la critique "artiste" issue de mai 68 d’ailleurs. Mais je n’oublie pas qu’il a accompagné la politisation de nombre d’entre nous durant notre adolescence, dans les années 1970 ou les années 1990.

        Quelle dose de misère et d’injustice
        une société peut-elle supporter ?

        Je partage l’essentiel du point de vue développé par Etienne Balibar tout récemment dans Libération (1). Charlie hebdo met sur le même plan l’Eglise catholique et l’islam alors que l’une a été une puissance politique dominante qui reste influente et que l’autre est, dans notre société, une religion à laquelle s’identifient des minorités particulièrement touchées par l’oppression et le racisme et qui, en outre, portent en elles la mémoire de la domination coloniale. On pourra rétorquer que les minorités, les musulmans en l’occurrence, ne peuvent pas réclamer une banalisation de leur présence de ce côté-ci de la Méditerranée tout en exigeant une situation particulière, une restriction de la liberté d’expression en faveur de l’islam. Dans l’absolu, c’est vrai. Mais, et c’est le plus inquiétant, nous découvrons une autre réalité : l’explosion de l’injustice et le pourrissement social et politique à l’oeuvre depuis plus de trente ans font régresser la liberté. Nous l’avions sans doute oublié à force de discours réactionnaires destinés à nous faire croire que le capitalisme ne va pas sans la liberté alors que, au contraire, c’est le déchaînement du capitalisme planétaire qui est en train d’avoir raison d’elle. Car telle est la conséquence ultime de la décomposition sociale et de la guerre civile mondiale qui sévit depuis d’autres attentats, ceux du 11 septembre 2001. L’état d’exception (la suspension de l’Etat de droit rendue possible par l’exploitation du choc émotionnel provoqué par un événement particulièrement traumatisant) pourrait bien être en train de nous rattraper maintenant, comme en témoignent les appels à l’union sacrée contre le terrorisme depuis quelques jours et le déploiement de l’armée sur tout le territoire.

        De la difficulté d’articuler question sociale
        et lutte pour la reconnaissance

        Notre désarroi se situe aussi à un autre niveau. On pourrait appeler cela la difficulté d’articuler la question sociale avec la lutte pour la reconnaissance. Je vais être trop rapide et il faudrait un long développement pour traiter complètement ce point. Disons simplement que la plus grande visibilité ces dernières années des minorités bouleverse l’ordre politique et national dans un contexte de crises multiples. C’est sans doute la raison, ou l’une des raisons à tout le moins, de la montée des obsessions identitaires. Ces dernières ne sont qu’une illusion, mais elles deviennent une illusion nécessaire quand les autres formes d’identifications sociales, la conscience de classe notamment, ne fonctionnent plus. D’où aussi la panique sécuritaire qui s’empare peu à peu d’individus en mal d’idéal communautaire, national ou autre.

        Nous avons plus que jamais besoin d’inventer ensemble, avec et au-delà de nos différences, un mouvement général d’émancipation inclusif, d’imaginer de nouveaux chemins de la liberté.

        Jérôme


        Note
        1. Trois mots pour les morts et les vivants, Libération du 11 janvier 2015.

        repondre message

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

 
À propos de Questions de classe(s)
Questions de classe(s) Lire, écrire... lutter Acteurs de l’éducation : parents, travailleurs, chercheurs, issus de différents horizons associatifs, pédagogiques, syndicaux, etc., nous pensons que la question scolaire est une question politique. Notre pari est de proposer un espace (...)
En savoir plus »
Fils de nouvelles RSS

Lettre d’info n° 13 / février 2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

Livres jeunesse hiver 2012-2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

0 | 2 | 4 | 6 | 8 | 10 | 12 | 14 | 16 | ... | 1114