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Questions de classe(s)

Montfermeil : la face cachée d’Espérance banlieues (entretien)

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Espérance banlieues : entretien avec deux membres du collectif « Pour l’école de la République » de Montfermeil

En 2012, la fondation Espérance banlieues (1) ouvrait sa première école (2) (le cours Alexandre-Dumas) dans la ville de Montfermeil avec l’appui du très réactionnaire maire Xavier Lemoine, vice-président du Parti Chrétien-démocrate de Christine Boutin.

Enseignants, parents d’élèves, élus d’opposition à Montfermeil, les membres du collectif « Pour l’école de la République » dénoncent la communication véhiculée autour de cet établissement hors contrat (3), occultant des éléments inquiétants, notamment pour l’avenir scolaire des enfants qui les fréquentent.

« Le parti pris de trop nombreux reportages masque une bataille idéologique d’envergure : celle de la privatisation de l’éducation, alors que c’est un fondement même de la laïcité et de l’égalité sur laquelle est construite notre République. Nous ne parlons que de ce que nous connaissons, de ce que nous vivons ou des situations que nous rencontrons quotidiennement. »

Questions de classe(s) – Pouvez-vous présenter votre collectif, comment il est né et qui regroupe-t-il ?

Jordi Le Cointe – Le collectif de Montfermeil rassemble deux groupes de personnes. Le premier, ce sont des élus municipaux et des citoyens investis dans la politique de la ville qui ont suivi ce dossier de la création du Cour Alexandre-Dumas mené tambour battant (4) par le maire. Le second, ce sont des enseignants du secteur qui sont confrontés aux conséquences de cette implantation (et qui sont également révoltés par l’existence de ces structures fondamentalement opposées à leurs valeurs). Nous avons malheureusement assez peu de retour des parents car il existe une certaine omerta. La FCPE locale s’est prononcée contre l’ouverture de cet établissement et il y aurait sans doute des choses à creuser avec eux.

QdC – Quels sont les points qui vous ont alerté en priorité sur le cours Alexandre-Dumas ?

Angélique Planet-Ledieu (élue Front de gauche) – Au départ, c’est l’utilisation de deniers publics (publicité, mise à disposition du terrain, etc.) pour l’installation d’une école hors contrat, alors que les parents d’élèves nous disent régulièrement les difficultés dans les écoles, tant pour les moyens (dotation par élèves) que pour les locaux (même si depuis il y a une vague de rénovation/reconstruction en cours, surtout sur le secteur politique de la ville car c’est bien subventionné). Enfin, cette opposition à l’installation d’une école hors contrat sur notre ville, qui « bénéficie » à un petit nombre d’élèves, pas tous montfermeillois, témoigne de notre attachement à l’école de la République, publique, laïque, etc.

Jordi Le Cointe – Je ne peux répondre que pour le volet éducatif, à savoir le retour des élèves dans nos établissements avec un niveau catastrophique. Déjà, l’existence de privé hors contrat pose question. Qui plus est quand le maire, dont on connaît les ancrages bien à l’extrême droite (5), soutient à ce point le projet. S’en suivent les reportages, le financement des locaux, plus globalement la politique de la ville en cette faveur... Et là, on a commencé à creuser.

QdC – Quelle(s) forme(s) prend votre combat ?

Jordi Le Cointe – Notre travail a eu lieu en deux temps : d’abord au niveau juridique avec la ville, mais je peux assez peu en parler, Angélique détaillera davantage. Ensuite, une envie de faire remonter la réalité de terrain auprès des médias en essayant de les alerter. Au niveau des établissements scolaires, des lettres ont été envoyées au rectorat. Il faut savoir que ces derniers sont au courant de la situation et vigilant (le cours Alexandre-Dumas a subi une inspection).

Angélique Planet-Ledieu – Notre combat a effectivement été d’abord juridique, nous avons tenté un référé contre l’installation de « l’école », mais nous avons abandonné la procédure sur les conseils de notre avocat, qui avait lu le mémoire proposé par la ville, bien conseillée selon lui par EB. En Conseil Municipal, nous ne manquons pas de rappeler dès que possible notre opposition. Une pétition avait été lancée par la FCPE, que nous avons soutenu, sans grand succès. Pour mémoire l’implantation s’est décidée à la veille des vacances scolaires d’été.

En 2016, face à la notoriété grandissante d’EB (reportage sur les chaînes publiques) et avec de nouveaux contacts, notre « bataille » reprend du poil de la bête, grâce surtout aux retours des professeurs en collège, comme Jordi, qui nous alertent sur les effets du Cours Alexandre-Dumas sur les élèves. C’est là que nous décidons de créer le Collectif et de nous relancer dans le contact avec les médias et toutes les personne susceptibles d’être intéressées. Nous sommes donc dans une seconde vague de mobilisation.

QdC – Avez-vous été contacté par des médias pour témoigner ? Comment expliquer que la communication d’EB passe aussi bien auprès de certains journalistes - et de certains politiques - sans recul ni esprit critique ?

Angélique Planet-Ledieu – Aucun retour des mails envoyés ou du contact direct pris par Mme Dellac (Conseillère départementale) avec Elise Lucet lors de l’inauguration de la fresque de JR à Montfermeil…

Jordi Le Cointe – Non. Ils ont une équipe de communication incroyable, arrosent les médias de dossier de presse, ont un angle porteur (« allons sauver les banlieues ! »), et le système de parrainage (Harry Roselmack, Debouzze, etc.) est assez redoutable…

QdC – Pouvez-vous nous parler de la réalité de l’éducation à Montfermeil et du rôle qu’y joue Xavier Lemoine, le maire de la ville ?

Jordi Le Cointe – Sur l’aspect scolaire, c’est compliqué. Du fait de la politique de la mairie sur ce sujet, il y a une baisse significative des inscriptions des élèves dans le public avec, à la clé, des fermetures de classe. Du coup, on ne peut absorber les retours des élèves dans nos structures quand les parents souhaitent cesser « l’expérimentation ». Les enfants peuvent alors être envoyés dans les communes limitrophes. Le retour dans le public se fait souvent dans la douleur avec des redoublements (parfois de deux classes), des gros problèmes au niveau de la vie scolaire, une défiance vis-à-vis de l’institution scolaire (6)...

Angélique Planet-Ledieu – Pour la réalité de l’éducation à Montfermeil, des représentants des parents d’élèves pourraient en dire plus. Pour ma part, voilà où j’en suis : pour l’application de la réforme des rythmes scolaires, un sondage commandé par la Mairie auprès des PE privilégiait le mercredi matin (on est pour ou on est contre mais ce n’est pas la question), malgré cela, la Mairie a mis en place le samedi matin. Pas de TAP (7), une garderie étendue, une longue matinée avec une collation le matin (pendant plusieurs semaines pain/beurre/Nutella, on a fini par obtenir des fruits...), des malles pédagogiques qui circulent, des animateurs formés à peu près à l’aide aux devoirs mais qui ne font pas la lecture des CP parce que « il y a trop de monde » - alors que c’est la partie centrale du travail en CP...

Au final, le Maire est tout puissant dans sa commune, nous avons régulièrement droit en séance de Conseil à « je suis élu - je décide ».

Les professeurs des écoles doivent demander aux parents de faire des photocopies, car le nombre est limité tout comme les cars pour les sorties scolaires… Il n’y a plus de caisse des écoles, elle est sous le coude de l’élu en charge de l’éducation.

Des débats sont organisés dans le cadre du soutien à la parentalité, mais les sujets sont très « classiques », la place de l’enfant et des parents (père ET mère) sont bien fixées, traditionnelles... On y parle d’autorité, pas vraiment de lutte contre les violences éducatives ordinaires (je ne dis pas qu’on y promeut la fessée pour autant, hein !) qui à mon avis font partie des enjeux de notre société.

Je pense que M. Lemoine a une vision de l’éducation paternaliste et dépassée, comme sa vision de la Société, de la culture, du mariage (8)... 

Mais c’est juste mon opinion ! Et nous aurons peut-être l’occasion de faire participer des parents d’élèves à ces échanges…

(1) Proche des milieux catholiques traditionalistes et de la Manif pour tous, dirigée par Eric Mestrallet, ancien attaché parlementaire villieriste, la fondation Espérance banlieues ouvre des écoles – privées hors contrat – dispensant un enseignement visant « l’amour de la patrie » par le port de l’uniforme, le salut au drapeau, l’exaltation des valeurs nationales auprès des enfants de banlieues présumés étrangers aux valeurs de la République.

(2) La fondation Espérance banlieues exploite aujourd’hui 8 établissements et scolarise 350 élèves. Toutes ces écoles sont implantées dans des mairies (très) à droite, comme Montfermeil… (Ndlr)

(3) Entre 2014 et aujourd’hui, ce sont plus d’une centaine de reportages dans la presse écrite, nationale et régionale, à la radio et à la télé qui ont été consacrés aux écoles Espérances banlieues mais seulement une poignée qui ont véritablement creusé la réalité politique et pédagogique de ce réseau (voir en particulier :
– « L’école de l’anti-république prend ses aises », Alicia Barabaa, Causette, mars 2017.
– « Innovantes ou réac ? 5 questions sur les écoles Espérance banlieues », Agathe Ranc, sur le site L’Obs, mars 2017.
– « Uniforme, vouvoiement, levée des drapeaux... le retour de l’école à l’ancienne », Aurélie Collas, Le Monde Éducation, mars 2017.
– « À propos du documentaire sur les écoles Espérance banlieues Un pas après l’autre », Télérama, Lien : http://television.telerama.fr/tele/documentaire/un-pas-apres-l-autre,23072300,emission110566239.php (Ndlr)

(4) Quand on se plonge dans les textes internes relatant cette 1ère ouverture, on est assez stupéfait du cynisme de ses animateurs :ce projet en effet, selon le rapport de la Fondation pour l’école (maison mère d’EB) a été « créé de manière un peu volontariste par la fondation Espérance banlieues [pour] être plus en phase avec la conjoncture socio-politique actuelle. » (Ndlr)

(5) Cette première école n’aurait pu être créée sans le soutien actif du maire de Montfermeil, Xavier Lemoine, Vice-président du Parti Chrétien Démocrate et fervent membre de la Manif pour tous.

Côté communication, les différents dépliants présentant le cours Alexandre-Dumas portent le logo de la Ville de Montfermeil et, bien sûr, le maire y exprime son enthousiasme sous le titre « Une volonté forte de la mairie ». Enfin, le magazine municipal revient régulièrement sur « l’autre pédagogie » du cours Alexandre-Dumas.

Sur les liens entre le Maire et l’extrême droite voir notice Wikipedia : « À l’instar de Christian Vanneste, Xavier Lemoine se déclare favorable à un rapprochement entre l’UMP et le Front national, déclarant même sur Radio Courtoisie en 2012 avoir « des élus de cette sensibilité dans son conseil municipal ».

En 2010, il souhaite briser le tabou de l’alliance avec le Front national : « il est nécessaire et indispensable que l’on arrive à cette union de toutes les droites, y compris avec le FN ».

En 2015, il regrette que le FN soit « de plus en plus fermé » mais explique soutenir Robert Ménard à Béziers. Invité par ce dernier, il participe en mai 2016 au lancement du mouvement Oz ta droite dont il dit approuver la quasi totalité des 51 mesures de sa plate-forme (dont la fin du statut des fonctionnaires pour une partie des nouveaux ; fin des 35 heures ; retraite à 65 ans ; rétablissement de la double peine ; droit du sang ; abrogation de la loi Taubira sur le mariage pour tous...) expliquant que cette initiative crée un rapport de force notamment « vis-à-vis de la droite traditionnelle et des Républicains, en leur disant qu’ils feraient bien de ne pas négliger un certain nombre de sujets, ce n’est pas neutre pour les échéances qui arrivent. »

En septembre 2016, dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles, il signe une tribune avec Charles Beigbeder, Roland Hureaux, Patrick Louis, Robert Ménard, Bruno North, Karim Ouchikh et Christian Vanneste, dans laquelle ils appellent la droite à proposer « des mesures de droite articulées autour de la souveraineté, l’identité et la liberté ». En octobre, il rejoint le Cercle fraternité, dédié aux questions sociétales et familiales, composé de membres du Front national, du Parti chrétien-démocrate (Jean-Frédéric Poisson), du réseau L’Avant-Garde (Charles Millon, Charles Beigbeder), du Mouvement pour la France ou encore du parti Souveraineté, identité et libertés (SIEL). »

(6) Voir à ce sujet les propos du directeur du cours Alexandre-Dumas, Albéric de Serrant, dans le reportage diffusé sur France 2 : « Vous irez dans le public après, si vous voulez. Ici, on n’est pas dans le coin de rue de la racaille. »

(7) « La ville est pauvre », répète-t-il à l’envie quand il refuse de mettre en place les Temps d’Activité Périscolaire pour l’école publique. Pourtant, les impôts locaux des habitants ont été largement mis à contribution : en 2009, la propriété sur laquelle est érigé le cours Alexandre-Dumas a été acquise par la Ville pour un montant de 2 millions d’euros, auxquels il convient d’ajouter les frais de terrassement et de viabilisation d’1 250 000 € et un prix de location annuel de 1 500 € pour 1 500 m2.

(8) Extrait de la notice Wikipedia de Xavier Lemoine : « En octobre 2012, il déclare qu’il n’entend pas célébrer de mariage homosexuel dans sa mairie : « Si la loi sur le mariage entre personnes du même sexe est votée, j’espère qu’elle prévoira une clause de conscience qui permettra aux élus de ne pas avoir à rendre cette célébration ». En date du 10 juillet 2013, il fait voter par sa majorité au conseil municipal (l’opposition ayant voté contre ce texte) une délibération lui permettant de faire acte d’objection de conscience en cas de demande de célébration de mariage homosexuel et déclare dans cette délibération transmettre toute demande au préfet pour qu’il officie en ses lieu et place. Cette délibération a été annulée par le juge des référés du tribunal administratif de Montreuil en date du 28 octobre 2013 à la demande du préfet, saisi par les élus Front de gauche du conseil municipal.
Débouté par la cour d’appel de Versailles et le Conseil d’Etat, Xavier Lemoine saisit en janvier 2017 la Cour européenne des droits de l’homme pour tenter de faire reconnaître la « liberté de conscience » pour appliquer ou non cette loi.
Xavier Lemoine est aussi connu pour ses prises de positions pro-vie, contre l’adoption par des couples de même sexe et pour être signataire ainsi que son prédécesseur Pierre Bernard d’une déclaration demandant la dissolution de Femen. » (Ndlr)

2 Messages

  • A propos du « retour des élèves (…) avec un niveau catastrophique », ce n’est sûrement pas un hasard, si, à ma connaissance, le réseau EB ne scolarise au total qu’une seule classe de 3e. S’il est facile d’attirer les médias avec de tous jeunes élèves en uniforme saluant le drapeau, entretenir la flamme sur la durée de toute une scolarité relève de l’illusion, de l’escroquerie plus exactement.

    Autant qu’on puisse le savoir – l’information distribuée par EB sur le sujet est particulièrement indigente – ces établissements ne sont pas évalués ; une auto-évaluation sommaire semble leur suffire.
    Par exemple, les items retenus par l’institution, censés quantifier le progrès des élèves et donc la qualité de l’environnement éducatif, ne brillent ni par leur pertinence ni par leur précision, faisant plutôt fonction d’écran de fumée pour masquer le fait que, finalement, le travail et les acquis des élèves, leurs performances et donc l’efficacité de la structure relèvent plus de l’auto-persuasion que de la rigueur statistique : ainsi, lorsque le cours Charles-Péguy de Sartrouville avance crânement ses taux de « 0% d’absentéisme, 100 % d’élèves réconciliés avec l’institution scolaire, 100 % des enfants sortent en sachant lire, écrire, calculer », on peut de fait s’interroger sur la méthodologie choisie. Même flou artistique avec la rubrique « investissement dans le travail » au collège Alexandre-Dumas : « En 2014-2015, au début du premier trimestre, 19 élèves (17% des effectifs) ne faisaient preuve d’aucun investissement dans leur travail. Au début du 2ème trimestre ils n’étaient plus que 4 (9%). » Avec la rubrique « retard » on n’est pas loin de l’enfumage : « Entre le 1er et le 2ème trimestre le nombre de collégiens régulièrement en retard a été divisé par 3 et celui des élèves de primaire en retard, par 10. »

    Espérance banlieues a certes tout l’air d’une arnaque. Mais lorsque cette arnaque fait l’objet d’un matraquage publicitaire obstiné en direction de l’opinion publique, cela prend des allures de projet politique.

    https://blogs.mediapart.fr/b-girard/blog/070217/esperance-banlieues-mais-ou-sont-passes-les-eleves

    Voir en ligne : Espérance banlieues : mais où sont passés les élèves ?

    repondre message

  • "de tout jeunes élèves..."

    Désolé, j’ai encore oublié les fondamentaux.

    repondre message

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