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Questions de classe(s)

Lettre à mes camarades

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L’aventure éducative de la Villeneuve de Grenoble a duré trente ans (Grégory Chambat en a rendu compte sur ce site). L’administration a fini de l’étouffer en 2000. Les enseignants qui y ont participé ont été changés, enrichis et un certain nombre d’entre eux ont « continué le combat » sous différentes formes. Ils ont milité pour DECLIC 38 (« Développement d’Ecoles de Collèges et de Lycées d’Initiative Citoyenne »), ils ont appelé à un « Pacte pour une Société Éducatrice Décentralisée » en 2011 et s’efforcent aujourd’hui de maintenir la réflexion avec les forces plus jeunes actuellement en recherche. Je suis le plus vieux d’entre eux et je leur ai adressé cette lettre.
….
J’estime que nous sommes radicaux (terme qu’on cherche à dévaluer) non par goût de l’extrémisme mais par volonté de travailler à la racine des choses. Pour ce faire, deux interviews nous donnent matière à réflexion :

Alain Badiou dans Politis (22 septembre) :

« La jeunesse qui arrive est vraiment désorientée car elle n’est pas prise tout de suite par l’idée qu’un autre monde est possible(…) une partie de cette jeunesse se contente de penser qu’il faut, somme toute, faire avec ce qu’il y a, quand une autre partie est tentée par des histoires plus nihilistes, un no futur (…) la séquence antérieure (la période des prétendues trente glorieuses), pour les plus âgés aujourd’hui et les militants, donnait le sentiment d’avoir une orientation(...) il y avait une langue commune, et quand les différents groupes s’injuriaient furieusement, il le faisaient dans la même langue !
L’orientation ne signifie pas que tout le monde marche au pas cadencé dans la même direction, mais qu’on a le sentiment que la vie est intéressante parce qu’il y a quelque chose à faire ensemble(…) c’est cela que j’appelle une orientation. (…) »

Une « orientation » nous est proposée par Geneviève Azam, encore dans Politis (29 septembre) :

« Oui, le monde est sombre, oui le dérèglement climatique est catastrophique et les inégalités insupportables, mais il faut rejeter le déni et s’approprier les menaces qui pèsent sur nous avec responsabilité (…) C’est la capacité de s’emparer des menaces qui nous ouvrira la possibilité de proposer des voies alternatives (…)"

C’est cette orientation qui inspirait notre « pacte ». Cette orientation est affichée, dans une certaine mesure sur votre site du GIPE « Contribuer, à travers l’éducation, à la transition de la société pour un monde plus durable et solidaire ». Je sais que dans le désert et la débandade actuelle, il faut tenter d’agir à partir des préoccupations des gens, mais je crains que le travail sur la non-violence enferme dans le relationnel et ne s’attaque pas au vif du sujet. Pour définir celui-ci, je partirai d’une idée forte d’Alain Badiou :

« (…) la politique réelle consiste à refuser le problème posé par l’adversaire et à imposer le sien propre ».

Le système éducatif de Jules Ferry visait à former des travailleurs dociles et des patriotes prêts au sacrifice. Il se perpétue aujourd’hui : il s’agit toujours de préparer les enfants et les jeunes à entrer dans le monde du travail, de la compétition, de la production de n’importe quel produit.

Nous ne pouvons partir du « problème » ainsi posé par l’institution et nous contenter d’envisager des améliorations à la marge. Il me semble que nous devons d’abord affirmer notre projet éducatif puis examiner comment le faire entrer dans les faits, à la fois en le faisant connaître et en utilisant les failles du système établi. C’est d’ailleurs ce que nous avions fait quand nous avons élaboré en 1971 le « projet de Charte » (1) que nous avons mis en œuvre à la Villeneuve. Par la suite, nous avons milité dans DECLIC pour la multiplication des « expériences » pour élargir la faille. Hélas sans succès.

Les raisons qui nous animaient se sont considérablement aggravées (nous évoquions dans le pacte pour une Société Éducatrice Décentralisée : « la crise économique (qui) démasque le vrai visage du capitalisme. La crise écologique (qui) dévoile des menaces nombreuses et bien réelles qui sont liées au gaspillage des ressources, aux changements climatiques, etc. »)

A mes yeux, définir ce contre- projet éducatif permettrait de définir une orientation à laquelle les sujets comme la non-violence seraient clairement rattachés. L’autre sujet urgent étant lui aussi exprimé dans le pacte :

« - utiliser tout le potentiel éducatif des activités gérées ou soutenues par les collectivités territoriales, et particulièrement celles qui inventent des réponses aux changements en cours et à venir.
- impliquer les enfants (écoliers, collégiens, lycéens) dans ces activités et dans ces réponses et ainsi donner du sens à leurs apprentissages dans la transformation du présent, développer le sens de l’intérêt collectif et en conséquence redonner à tous, le désir d’apprendre ».

A mon avis, ce qui pourrait servir de fil conducteur de ce contre-projet pourraient être deux concepts, émancipation et savoir, faciles à comprendre par les parents et qui s’attaquent aussi bien aux aliénations, à la violence (sujet porteur d’actualité…), aux diverses superstitions, à l’exploitation, à la domination, à la surconsommation, à l’individualisme, etc., et qui permettent de construire l’alternative en dehors de laquelle nous allons à la catastrophe (ce qui n’est pas encore entré dans les consciences et qui constitue à mes yeux la priorité absolue).

Raymond Millot, le 2 octobre 2016

(1) Pour mémoire : la CHARTE de 1972 définissait ainsi les bases du volontariat des enseignants :
Le travail en équipe constitue une règle essentielle à laquelle tout professionnel ou bénévole participant à l’action éducative, est tenu.
Les enseignants sont les techniciens de la pédagogie. Ils n’en font pas cependant un domaine réservé. L’équipe qu’ils constituent avec les autres éducateurs s’efforce de collaborer avec les enfants et les parents pour l’élaboration des formes et des moyens de l’activité pédagogique et, dans la mesure du possible, des objectifs.
La prise en charge de son travail par l’enfant est un objectif essentiel.
Elle implique le développement préalable des appétences, la motivation et l’intérêt du travail, l’adoption d’une pédagogie de la réussite, l’établissement de relations basées sur le dialogue et le respect de l’enfant, excluant le rapport d’autorité sous ses différentes formes.
L’enseignement doit être lié à la vie : les activités pédagogiques doivent intégrer l’expérience vécue par l’enfant hors de l’école, dans l’école et dans le groupe-classe.
L’obsession des contrôles, les notations et comparaisons, l’utilisation des stimulants artificiels (punitions et récompenses) sont exclus.
La notion de redoublement est à exclure a priori.

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